(BFM Bourse) - Le spécialiste du voyage sur mesure Voyageurs du Monde s'apprête à quitter la Bourse de Paris 20 ans après ses premiers pas sur les marchés financiers. Pourquoi des groupes décident-ils de dire "au revoir" à la Bourse?
L'an passé, les offres publiques (qui regroupent entre autres les différents types d'offres à l'image des offres publiques d'achat) ont très clairement marqué le pas à la Bourse de Paris.
En 2025, seules 18 offres publiques ont été recensées et déclarées conformes sur des sociétés cotées à la Bourse de Paris, signalait début janvier le cabinet EY dans son Observatoire des opérations de marché.
Quelques opérations emblématiques, dont certaines ont dépassé le seuil du milliard d’euros ont animé l'activité des offres publiques. Mais la majorité des opérations a concerné des entreprises de taille plus modeste.
"Les opérations réalisées en 2025 ont principalement concerné des sociétés de petite et moyenne capitalisation, souvent caractérisées par un flottant limité et des volumes d’échanges réduits", remarquait aussi EY.
Pour vivre heureux, vivons cachés?
Cette année ne fera pas exception, ces offres publiques se soldent généralement par une sortie de cote. Plusieurs petites et moyennes entreprises ont d'ores et déjà manifesté leur projet de quitter la cote parisienne. Début juillet, Voyageurs du Monde a annoncé qu'il allait faire l'objet d'une OPA simplifiée de la part d'Avantage qui prévoit, en cas de succès, de le retirer par la suite de la cote.
"Ironie de l’histoire, Voyageurs réalise cette opération 20 ans après son introduction en Bourse jour pour jour", avait alors remarqué TP ICAP Midcap, qui ajoute que ce retrait de cote lui semble avoir peu de chance d’échouer au vu du faible flottant, qui est actuellement inférieur à 15% avec le rachat d'actions lancé en avril 2024. L'entreprise française était en effet entrée en Bourse le 10 juillet 2006, sur Alternext, l'ancêtre d'Euronext Growth.
TP ICAP Midcap avait alors dit regretter la potentielle sortie de cote d’un acteur aux fondamentaux très solides et au potentiel boursier plus que prometteur.
Quelques semaines auparavant, Pierre & Vacances, une autre entreprise du secteur des loisirs a annoncé faire l'objet d'une offre de rachat. La proposition émane cette fois-ci du fonds émirati Mubadala Capital, qui doit permettre au groupe de loisirs de mettre le cap sur le développement après la restructuration financière qui l'avait fait sortir de l'ornière.
Le dépôt de l'offre est attendu au premier trimestre 2027, et Pierre & Vacances pourrait en cas de franchissement du seuil clé des 90% du capital par ce fonds, sortir de la Bourse, 28 années après y être entré, en 1999.
Toujours en juin, l'actionnaire principal de Lexibook avait fait part de son envie de sortir le spécialiste des jeux éducatifs de la Bourse de Paris.
La place parisienne va aussi prochainement perdre la foncière Société de la Tour Eiffel qui sera retirée de la cote après une offre de son actionnaire majoritaire, le groupe SMABTP.
Quitter la Bourse ne doit pas être perçu comme une sanction par les observateurs. Après un certain temps passé sur le marché, les fonds d’investissement ou les actionnaires historiques d'une entreprise peuvent prendre conscience de la perte d’intérêt de la cotation, sans pour autant que la viabilité et la solidité de la société soient remises en cause.
"La faiblesse persistante des valorisations favorise les opérations de fusion-acquisition. Les fonds de private equity comme les industriels identifient aujourd'hui de nombreuses opportunités au sein de la cote européenne, ce qui constitue un soutien supplémentaire pour les valorisations des sociétés concernées", remarque Nicolas Lasry, gérant actions de Mandarine Gestion.
"Les causes sont multiples: déconnexion croissante entre création de valeur et valorisation boursière, une insuffisance de liquidité pénalisante entraînant un manque de suivi de la part des analystes, la volonté des investisseurs de bénéficier de la prime de retrait et enfin les sociétés qui trouvent facilement des fonds de dette ou de private equity pour financer l’opération", avait détaillé Degroof Petercam pour expliquer ce désamour des entreprises à taille intermédiaire pour la Bourse.
"Les émetteurs optent de plus en plus pour le retrait de la Bourse afin de se concentrer sur des stratégies à long terme loin des pressions des marchés", avait pour sa part signalé le cabinet Herbert Smith Freehills Paris.
C'est le cas de Voyageurs du Monde qui avait aussi indiqué poursuivre son expansion en Europe avec de nouvelles implantations en Allemagne et en Italie dès 2026 à l'ombre de la Bourse. Cette opération permettra notamment de faciliter le développement de la société à l'international, avait indiqué à l'AFP le directeur général de Voyageurs du Monde Alain Capestan.
Cet argument a été évoqué à de multiples reprises par les sociétés visées par une offre publique, en France. Le groupe Somfy avait quitté la cote parisienne début 2023, après une offre de rachat de son actionnaire majoritaire. Cette opération s'inscrivait dans "la volonté de l’actionnaire de référence d’accompagner la croissance des activités sur le long terme", avançait la société.
Toujours en 2023, le spécialiste français de la vente à distance d’équipements de bureau et d’équipements industriels Manutan avait décidé de tirer un trait sur son passé boursier. Le groupe ne ressentait plus le besoin de rester coté en Bourse alors qu'il n'a jamais sollicité les investisseurs pour se financer.
La même année, c'était Limagrain, l'actionnaire majoritaire du semencier Vilmorin, qui avait justifié le lancement d'une offre publique d'achat simplifiée par le manque d’intérêt que présentait une cotation de sa filiale en Bourse, qui n'avait pas fait appel au marché depuis 2010.
La méconnaissance ou l'incompréhension des métiers de la société par les investisseurs ou l'impossibilité pour l'entité de se financer correctement sur le marché sont aussi les raisons évoquées pour un retrait de la cote.
"Les entreprises en ont ras-le-bol de la Bourse. Les entreprises s’aperçoivent que la Bourse ne remplit plus son rôle", lance Eric Lewin dans l'émission Tout pour investir sur BFM Business, le jeudi 9 juillet.
"Les entreprises en ont ras-le-bol de la Bourse"
Ces opérations se sont grandement multipliées ces dernières à la faveur d'une évolution réglementaire ayant permis de fluidifier ce marché. La loi Pacte de 2019 a abaissé à 90% contre 95% auparavant le seuil de détention clé de succès pour opérer un retrait obligatoire de la cote. Et donc forcer les minoritaires à apporter leurs titres à une offre.
"Dans les années 2000/2010, de nombreuses sorties de cotes avaient été freinées par des investisseurs qui tiraient parti du seuil de 95% pour tenter de monnayer leur participation à un prix plus élevé, comme ce fut le cas pour Afflelou et APRR en 2006 ou Cegid en 2016", avait expliqué à Dafmag.fr Henri-Louis Delsol, avocat spécialisé en fusions/acquisitions et droit des sociétés.
Cet exil des sociétés est aussi facilité par les fonds de private equity (capital-investissement). Ce type d'acteurs sont aussi de plus en plus à la manœuvre, et deviennent incontournables pour piloter ces opérations. Ces acteurs sont mieux à même de valoriser une société cotée, ou de l'aider à opérer une transformation dans un temps long, sans la pression de la Bourse. Le but étant de déverrouiller cette valeur cachée.
Le private equity peut ainsi représenter une alternative à la Bourse, d'autant plus que les multiples de valorisation accordés sont parfois plus généreux que sur les marchés financiers.
"Le monde du 'private equity' est suffisamment puissant, large, diversifié et peut fournir beaucoup de capacité d'investissement, de la liquidité (...)", avait expliqué fin 2024 Stéphane Boujnah, directeur général et président du directoire d'Euronext à l'antenne de BFM Business.
Une fois l'entreprise revenue dans "l'anonymat", l'actionnariat et/ou la direction de l'entreprise peuvent avoir les coudées franches pour piloter une restructuration, ou un changement stratégique. En échappant aux fourches caudines d'un marché parfois court-termiste.
La phase de mue peut durer plusieurs années. Elle est susceptible d'entraîner une augmentation de l’endettement de la société, notamment pour financer la croissance externe ou interne, les recrutements de talents et investissements indispensables au repositionnement de l’entreprise, etc...
"Est-ce la faute des investisseurs institutionnels qui ne sont plus présents sur ce pan de la cote, alors que les particuliers demeurent investis sur cet univers. Les sociétés de gestion se concentrent de plus en plus et ne regardent plus les entreprises pesant moins du milliard d'euros en Bourse", s'interroge Eric Lewin. Ce désintérêt des gérants pour ce segment de la cote a été aggravé par la directive MIIFID, ce qui assèche les flux vers ces valeurs.
Pour la place parisienne, le mouvement d’attrition de la cote se poursuit dramatiquement. Entre fin 2007 et fin 2025, le nombre d’émetteurs cotés à Paris a baissé d’un peu plus de 25 %, voire de plus de 50 % pour le seul marché réglementé Euronext-Paris, et depuis 2024 le nombre de sociétés cotées sur le marché des PME et des valeurs de croissance, Euronext-Growth, diminue lui aussi, selon une récente étude de l'AMF.
Surtout que le nombre d'introductions en Bourse ne couvre toujours pas les retraits de cote. L'an passé, la Bourse de Paris avait enregistré 2 nouvelles introductions en Bourse (avec appel public à l'épargne et sans compter les SPAC), contre 18 sorties de cote dans le même temps, rappelait EY dans son observatoire des offres publiques, début 2026.
"C'est un vrai problème, sur lequel les autorités de la place devraient se pencher", insiste Eric Lewin.
Pour certaines entreprises en revanche, il est plus difficile de s'affranchir des cordons de la Bourse. Les sociétés en délicatesse financière ne peuvent se faire l'économie d'une cotation en Bourse, sans quoi elles se priveraient de financements bien particuliers.
Le recours à ces financements est le plus souvent le fait de sociétés cotées qui n’ont plus accès au crédit, sous quelque forme que ce soit, du fait de leur situation financière dégradée ou de leurs perspectives insuffisantes.
Ils peuvent soit prendre la forme d'un programme d'augmentation de capital par exercice d'options (PACEO) ou d'une émission d’obligations convertibles en actions avec bons de souscription d’actions (OCABSA). La liste des dispositifs usités ne s'arrête pas là, loin de là, puisque les sociétés peuvent aussi avoir recours à une ORNANE (obligation remboursable en numéraire et en actions nouvelles et existantes), un BSAR (bon de souscription d'action remboursable) et à bien d'autres schémas sophistiqués pour autant d'acronymes barbares. Or, cette vie boursière sous assistance respiratoire se fait au détriment des petits porteurs.
Une étude de l'Autorité des marchés financiers (AMF) publiée fin 2022 avait révélé que huit sociétés sur 10 qui avaient eu recours à ces levées de fonds très spéciales avaient vu leurs cours de Bourse fortement chuté après leur opération.
