(BFM Bourse) - Les craintes autour de l'intelligence artificielle ont balayé un nombre très étendu de secteurs et de valeurs depuis le début de l'année. Bien que ces mouvements de marché peuvent paraître exagérés, modifier la perception du marché ne sera guère chose aisée pour les groupes cotés.
Si la géopolitique avec l'opération américaine au Venezuela et la souveraineté du Groenland lui ont parfois volé la vedette, l'intelligence artificielle (IA) est revenue au cœur des débats en Bourse.
Depuis quelques semaines, le marché accole l'étiquette de victime présumée de l'IA à de nombreux secteurs et groupes. Avec à la clef de violentes déflagration boursière.
>> Accédez à nos analyses graphiques exclusives, et entrez dans la confidence du Portefeuille Trading
"Les marchés se sont soudainement transformés en terrain de chasse pour les snipers, alors que les projecteurs se braquent sur les secteurs susceptibles d'être perturbés par l'automatisation de l'IA, la désintermédiation et l'obsolescence", résume Deutsche Bank.
Le 3 février, la start-up américaine Anthropic a dévoilé un outil juridique qui, selon elle, peut automatiser des tâches telles que la révision de contrats et les briefings juridiques.
Après la présentation de la jeune pousse états-unienne, le marché a réagi en détruisant les spécialistes des logiciels et de l'assistance juridiques, tels que le neerlandais Wolters Kluwer et RELX, qui ont respectivement chuté d'environ 12% et 14%.
En réalité, toutes les entreprises d'informations légales et financières ont souffert, comme LSE Group ou Thomson Reuters.
De même que les groupes précédemment identifiés comme des perdants de l'IA. Publicis s'est effondré de plus de 9% le même jour malgré la publication de résultats supérieurs aux attentes. "Le problème c'est que l'on est dans une journée où les angoisses sur l'IA repartent", expliquait alors un analyste.
Les logiciels et services informatiques dans le dur
Que dire de Capgemini, qui a lui aussi souffert le même jour, et qui chute de plus de 26% depuis le début de l'année?
Rappelons que l'entreprise de services numériques et son secteur ont été expressément pointés du doigt par Morgan Stanley.
"Nous pensons qu'il existe un scénario crédible de 'disruption' dans le secteur des services informatiques, lié à la pression sur les prix et à la désintermédiation de certains domaines de services, et nous pensons que cela continuera à peser sur la trajectoire du chiffre d'affaires, l'augmentation des marges et, en fin de compte, les multiples de valorisation", jugeait la banque américaine le mois dernier.
Le premier secteur à avoir pâti de la défiance liée à l'IA reste les éditeurs de logiciels. "Un changement dans le discours du marché concernant l'intelligence artificielle, qui est passée d'un vent favorable pour les éditeurs de logiciels à un facteur de perturbation important, a provoqué une volatilité sur les marchés actions et obligataires en février 2026", rappelle S&P.
"L'intégration de l'IA dans les offres logicielles et les flux de travail remet en question les avantages dont bénéficie depuis longtemps le secteur traditionnel des logiciels, à savoir des barrières à l'entrée élevées, des revenus récurrents, des prix établis et une forte rentabilité", poursuit l'agence de notation.
"Les investisseurs se sont demandés pourquoi les entreprises continueraient à dépenser des sommes importantes pour des logiciels si l'IA pouvait créer gratuitement des applications adaptées à leurs besoins", développe de son côté Barclays.
Des victimes insoupçonnés
Le jeu de massacre a encore accéléré ces dernières semaines. Surtout, l'IA a élargi le champ de ses victimes.
"Les préoccupations liées aux bouleversements causés par l'IA ont un impact sur de nombreux secteurs, qu'ils soient directement menacés, comme les logiciels ou les services informatiques, ou plus indirectement concernés, comme l'immobilier ou la logistique", observe Alphavalue.
"Après avoir ciblé les logiciels, puis la finance et l’immobilier, c’est désormais la logistique qui subit directement cette vague de défiance liée à l’IA. Ce mouvement illustre un changement profond de perception : l’IA n’est plus seulement perçue comme un moteur de croissance, mais aussi comme une menace potentielle pour des modèles économiques jusqu’ici considérés comme solides", constate pour sa part John Plassard, de Cité Gestion.
"L'IA semble soudainement plus imminente qu'il y a quelques semaines. Cela amplifie les avantages potentiels perçus pour les entreprises, les particuliers et les investisseurs qui l'exploitent, ainsi que les inconvénients pour ceux qui ne le font pas", juge pour sa part Deutsche Bank.
Le schéma reste presque toujours le même. Une jeune entreprise présente un nouvel outil plus ou moins prometteur. Puis les investisseurs vendent les secteurs ou actions qu'ils perçoivent comme pouvant d'être "cannibalisés" par ce type d'outil.
Le 11 février, plusieurs médias américains ont rapporté que la start-up Altruist Corp avait dévoilé un outil d'intelligence artificielle qui, selon l'entreprise, permet de créer des stratégies fiscales personnalisées en interprétant des documents financiers sans saisie manuelle.
De grands noms de la finance à Wall Street ont ensute mordu la poussière, les investisseurs redoutant que de tels outils finissent par bouleverser leur modèle économique. La banque d'investissement Raymond James a chuté de 8,8%, tandis que Charles Schwab a chuté de plus de 7%.
Ce mouvement s'est propagé quelques jours plus tard aux banques européennes, Société Générale perdant plus de 5% sur une séance en raison de ces craintes.
La logistique et l'immobilier touchés
Quelques jours plus tard, une petite société d'IA spécialisée autrefois dans les karaokés et appelée Algorythm a présenté une plateforme appelée SemiCab. L'entreprise a assuré que cette plateforme aidait "ses clients à augmenter leurs volumes de fret de 300% à 400% sans augmentation correspondante des effectifs opérationnels".
Cette affirmation - pas évidente à vérifier - a fait plonger plusieurs spécialistes de la logistique tels que DHL, McKesson ou encore DSV. Au point que, selon Bloomberg, même le directeur général d'Algorythm, Gary Atkinson. "Jamais dans mes rêves les plus fous je n'aurais imaginé cela. C'est presque David contre Goliath", a-t-il ajouté, cité par l'agence.
Les assureurs, comme Willis Towers ou AON Plc ont, eux, été plombés le 9 février par le lancement d'un outil par la start-up d'IA, Insurifiy.
Ces applications "peuvent constituer une menace pour certaines activités de conseil des courtiers d'assurance, même si nous les considérons davantage comme un multiplicateur de force que comme une menace existentielle", expliquait alors Matthew Palazola de Bloomberg Intelligence.
L'immobilier a de son côté été touché par ricochet. En clair, le marché a commencé à redouter qu'avec les destructions de postes causées par l'IA, la demande pour l'immobilier de bureaux s'affaisse. À titre d'exemple, Cushman & Wakefield, un célèbre groupe d'immobilier ,a perdu plus de 23% en deux séances les 11 et 12 février derniers.
"Les marchés semblent extrapoler un scénario dans lequel un grand nombre d'employés de bureau seraient licenciés du jour au lendemain, entraînant un effondrement brutal de la demande de bureaux. Si cela s'avère exact, nous serons confrontés à des défis sociétaux bien plus importants que ceux actuellement pris en compte dans les cours des actions", ironise Deutsche Bank pour qui ces réactions sont "surfaites".
"Une grande partie du risque est pour l'instant exagérée"
Plus largement, il est permis de penser que le marché est allé vite en besogne sur les répercussions de l'IA.
"Une grande partie du risque est pour l'instant exagérée. Par exemple, certaines des entreprises de logiciels touchées par le mouvement de ventes disposent de solides atouts, à savoir des flux de travail et des données bien établis qui ne peuvent être facilement reproduits par une interface utilisateur codée par 'vibe' (c'est-à-dire par IA, NDLR)", prévient Deutsche Bank.
"Les performances médiocres en Bourse des 'perdants' de l'IA se sont faites en ignorant les fondamentaux, laissant les valorisations apparemment déprimées", abonde Barclays.
Pour autant, il est difficile de changer la perception de marché. Publicis enchaîne les publications supérieures aux attentes, avec des gains de parts de marché et multiplie les slides Powerpoint expliquant que l'IA constitue une force pour elle et non pas une faiblesse.
"Nous avons vraiment bâti un modèle de croissance pour ce monde fonctionnant à l'IA", avait assuré le groupe.
Mais le marché fait la sourde oreille à ces arguments. "Se défaire de l'étiquette de perdant de l'IA est difficile", convenait Bank of America au début de l'année. Capgemini ou Teleperformance font partie des autres pensionnaires de la cote parisienne qui s'évertuent à éduquer à grande peine les investisseurs et leur démontrer que les craintes sur l'IA sont infondées.
Pour autant, Barclays estime qu'il y a certaines opportunités à chercher du côté de ces "AI losers". La banque américaine juge que le mouvement sur les logiciels est allé beaucoup trop loin "même si nous reconnaissons qu'il faudra du temps avant que la poussière retombe". Barclays recommande d'acheter l'allemand SAP.
L'exemple Klarna
La banque britannique tient le même raisonnement à l'égard de LSE Group, l'opérateur de la Bourse de Londres, ainsi que pour RELX et Wolter Kuwers.
Barclays recommande, a contrario, de rester à l'écart des médias et des groupes d'assurances. Pour la banque britannique les craintes de disruption "sont bien réelles" sur ce secteur et pourraient malmener notamment l'assurance dommage.
Évidemment, à côté des "perdants de l'IA" figurent des gagnants. Barclays cite les semi-conducteurs (ASML, Infineon) les spécialistes des équipements électriques (Legrand, Schneider Electric, Prysmian) qui bénéficient de la demande pour les data center, ou encore les "utilities", les fournisseurs d'électricité (RWE, Iberdrola). Deutsche Bank ajoute à cette liste les groupes de chimie et de construction/ingénierie.
Rappelons également que les promesses de l'IA peuvent aussi s'échouer violemment sur le mur de la réalité.
En février 2024, l'action Teleperformance s'était effondrée après que la Fintech suédoise Klarna a vanté les prouesses d'un de ses outils d'IA qui aurait accompli des performances égales voire supérieures aux humains. La société assurait que l'outil était devenu tellement puissant qu’il pouvait abattre sans problème le travail de 700 agents humains, avec un taux de résolution de moins de 2 minutes par demande contre 11 minutes avec les humains.
Un peu plus d'un an plus tard, Klarna a radicalement changé de discours, reconnaissant que ses agents en chair et en os étaient nécessaires pour pallier les erreurs de l'IA en question et satisfaire ses clients.
Cité par Bloomberg, le directeur général, Sebastian Siemiatkoswki, avait reconnu que la société était allée trop loin dans la réduction des coûts en termes de relation clients.
"Malheureusement, le coût semble avoir été un facteur d'évaluation trop prédominant lors de l'organisation de ce projet, ce qui a abouti à une qualité moindre", a-t-il déclaré. "Investir réellement dans la qualité du soutien humain est la voie de l'avenir pour nous", avait conclu le dirigeant.
