(BFM Bourse) - La Chine joue un rôle croissant dans la demande en métal jaune. Sa banque centrale accélère ses achats, tout comme les ménages chinois qui se tournent eux aussi vers le célèbre métal précieux.
"L’or est-il de retour?", s’interrogeaient en août les économistes de la banque néerlandaise ING, alors que le métal précieux rebondissait fortement après ses points bas de la mi-juillet.
Même l’or avait récemment subi des dégagements malgré les tensions au Moyen-Orient, une évolution en apparence contre-intuitive pour un actif traditionnellement considéré comme une valeur refuge. La vigueur du dollar, la hausse des rendements américains et les besoins de liquidités de certains investisseurs avaient toutefois pesé sur les cours.
Début octobre, après être retombé autour de 4.100 dollars l’once, son plus bas niveau depuis deux mois, le métal jaune s’est redressé vers 4.200 dollars. Le retour des acheteurs chinois après la Golden Week, la longue période de congés entourant la fête nationale du 1er octobre, pourrait soutenir la demande d’or.
Mais ce facteur saisonnier ne constitue qu’une partie de l’explication. L’appétit chinois pour l’or repose également sur des considérations géopolitiques, la volonté de réduire la dépendance au dollar et le manque d’alternatives attractives pour les ménages.
La Chine accélère fortement ses achats
Après avoir temporairement ralenti ses acquisitions, Pékin retrouve son besoin insatiable d'or. La Chine a ajouté 20,2 tonnes d’or à ses réserves en août, soit plus de 20 fois le volume acheté en janvier.
Au total, la Banque populaire de Chine a acquis 80,2 tonnes entre janvier et août 2026, près de trois fois plus que sur l’ensemble de l’année précédente. Elle se classe ainsi au deuxième rang des acheteurs officiels depuis le début de l’année, derrière la Pologne.
Bestbrokers rappelle que les tensions géopolitiques, notamment l'invasion de l'Ukraine par la Russie expliquent que la banque centrale du pays a dû jouer les fourmis. L'idée est d'envoyer un signal de confiance dans l'économie polonaise alors qu'un conflit majeur se déroule aux portes de "Terre des Champs" (surnom du pays).
Les réserves déclarées par la Chine atteignent désormais 2.386,55 tonnes, soit le cinquième stock national d’or au monde. Aux cours retenus par BestBrokers, leur valeur s’élève à environ 318,9 milliards de dollars, soit 283,4 milliards d’euros.
Les chiffres officiels pourraient toutefois ne pas refléter l’intégralité des acquisitions chinoises. Cité par CNBC, Carsten Menke, analyste chez Julius Baer Group, estime que la banque centrale avait acheté environ 190 tonnes d’or depuis le début de l’année à fin août, dont 110 tonnes qui n’auraient pas été déclarées.
Cette estimation doit néanmoins être distinguée des statistiques officielles, qui font état de 80,2 tonnes achetées au cours de la même période. Selon l’analyste, la volonté de Pékin de développer un marché intérieur de l’or plus profond contribuerait également à cette dynamique et pousserait le pays à renforcer ses stocks.
Réduire la dépendance au dollar
La Chine n’est pas la seule banque centrale à renforcer ses réserves d’or. Dans un environnement économique et géopolitique incertain, de nombreux pays cherchent à diversifier leurs avoirs et à réduire leur exposition au dollar américain.
Contrairement à une obligation émise par un État étranger, l’or conservé dans les coffres nationaux ne dépend d’aucun émetteur. Il est donc moins exposé à un éventuel gel des avoirs en cas de tensions internationales.
Les sanctions prises contre la Russie depuis l’invasion de l’Ukraine ont renforcé cette préoccupation. L’Union européenne a notamment gelé des actifs de la Banque centrale russe, ainsi que des comptes et des titres appartenant à des personnalités visées par les sanctions.
Pour la Chine, l’or constitue donc à la fois une réserve de valeur et un outil de souveraineté financière. Cité par CNBC, Carsten Menke estime ainsi que la principale motivation de la Banque populaire de Chine est politique. Il évoque "l’utilisation du dollar américain comme une arme et la volonté qui en découle d’être moins dépendant des bons du Trésor américain en tant qu’actifs de réserve".
L’accumulation d’or accompagne ainsi la diminution progressive des avoirs chinois en dette américaine. Cette stratégie ne signifie pas que Pékin abandonne le dollar, mais qu’il cherche à mieux répartir ses réserves afin de limiter les risques financiers et géopolitiques.
Les ménages chinois manquent d’alternatives
L’appétit chinois pour le métal jaune ne se limite pas à la banque centrale. Les ménages et les entreprises achètent également des bijoux, des lingots et des pièces afin de protéger leur patrimoine.
Cette demande s’explique en partie par le manque d’alternatives jugées suffisamment sûres ou rentables. Le marché immobilier, longtemps principal réservoir de richesse des ménages chinois, traverse une crise prolongée. Les dépôts bancaires et les obligations offrent de faibles rendements, tandis que les actions chinoises affichent des performances irrégulières.
Dans ce contexte, l’or cumule plusieurs avantages: il est liquide, tangible, relativement facile à conserver et moins directement dépendant de la santé du marché immobilier ou du système financier national.
Aakash Doshi, responsable de la stratégie sur l’or chez State Street Investment Management, a indiqué à CNBC que les importations chinoises destinées à la consommation avaient atteint un niveau record au cours des huit premiers mois de l’année. Selon lui, l’envolée des primes sur le marché intérieur traduit une "demande saisonnière hivernale plus forte".
Le retour des acheteurs après la Golden Week pourrait accentuer cette dynamique. Cette période de congés coïncide avec le début d’une phase traditionnellement plus porteuse pour la demande physique.
Cette saisonnalité ne concerne d’ailleurs pas uniquement la Chine. En Inde, les festivals et la saison des mariages stimulent généralement les achats d’or au quatrième trimestre, même si le niveau élevé des prix pourrait freiner la demande de bijoux.
Une reprise des achats physiques en Asie pourrait ainsi contrarier les tentatives des vendeurs à découvert de faire baisser les cours, estime Ole Hansen, responsable de la stratégie sur les matières premières chez Saxo Banque.
Les banques centrales, un soutien structurel
La Chine s’inscrit dans une tendance plus large. Les banques centrales restent un "pilier structurel" de la demande mondiale d’or, rappelait ING en mars 2025. Elles utilisent le métal précieux pour diversifier leurs réserves, limiter leur exposition aux principales devises et se protéger contre certains risques financiers ou géopolitiques.
À partir des données du Conseil mondial de l’or et des cours publiés par la London Bullion Market Association au 6 octobre 2026, BestBrokers a identifié les principaux acheteurs et vendeurs officiels depuis le début de l’année.
La Pologne arrive en tête. Sa banque centrale a acheté 97,8 tonnes au cours des huit premiers mois de 2026, soit seulement 2,2 tonnes de moins que pendant l’ensemble de l’année 2025. La Chine occupe la deuxième place avec ses 80,2 tonnes acquises entre janvier et août.
À l’inverse, la Turquie et la Russie ont réduit leurs réserves de respectivement 81,6 tonnes et 34,2 tonnes sur la période, selon BestBrokers. Ces ventes ne traduisent pas nécessairement une perte de confiance dans l’or. Sa grande liquidité permet également aux banques centrales de répondre à des besoins de financement.
Une demande d’investissement résistante
Au-delà des achats des banques centrales et de la demande physique asiatique, les investisseurs institutionnels continuent eux aussi de s’intéresser au métal jaune.
Selon les données du Conseil mondial de l’or citées par Ole Hansen, les avoirs mondiaux des fonds indiciels cotés adossés à l’or ont atteint un record de 4 256 tonnes, après des entrées nettes de 120 tonnes en août et de 67 tonnes en septembre, malgré la récente correction des cours.
Cette évolution suggère que les investisseurs regardent au-delà de la pression immédiate provoquée par la hausse des rendements réels. Si celle-ci renforce l’attrait des obligations au détriment de l’or, des coûts d’emprunt durablement élevés peuvent aussi aggraver les difficultés économiques et budgétaires.
Aux États-Unis, la hausse du coût du service de la dette alimente ainsi les interrogations sur la soutenabilité des finances publiques. Ces inquiétudes peuvent inciter certains investisseurs à rechercher une protection dans le métal précieux.
"L’or s’est redressé vers 4 200 dollars, se dirigeant vers sa meilleure performance hebdomadaire depuis début août malgré un contexte macroéconomique difficile. La hausse des rendements des bons du Trésor américain et un dollar plus fort avaient récemment poussé les lingots à un plus bas de deux mois, avant qu’une adjudication d’obligations à 30 ans bien accueillie et un certain relâchement des prix du pétrole ne déclenchent une reprise", explique Ole Hansen.
Une reprise qui reste fragile
Le rebond de l’or ne signifie pas que tous les obstacles ont disparu. Un dollar durablement fort, une nouvelle hausse des taux de la Réserve fédérale ou une progression supplémentaire des rendements réels pourraient de nouveau peser sur les cours.
La persistance de l’inflation laisse notamment ouverte la possibilité d’un nouveau resserrement monétaire américain. Une hausse des taux rendrait les obligations et les placements monétaires plus rémunérateurs, au détriment d’un actif qui ne verse ni intérêt ni dividende.
À l’inverse, les inquiétudes budgétaires américaines, les achats des banques centrales, les flux vers les fonds adossés à l’or et la demande asiatique constituent des soutiens importants.
Le marché reste donc pris entre deux forces : un environnement monétaire encore défavorable et des facteurs structurels de demande de plus en plus solides. Dans cette équation, la Chine occupe désormais une place centrale, à la fois par les achats de sa banque centrale et par ceux de ses ménages.
Certains spécialistes estiment donc que le potentiel de hausse du métal jaune n’est pas épuisé. Aakash Doshi s'attend par exemple à ce que le cours de l’or atteigne une fourchette comprise entre 4.750 et 5.500 dollars l’once d’ici à la fin du premier trimestre 2027, soutenu par la robustesse de la demande.
Goldman Sachs et UBS voient de leur côté reprendre plus de 30% d'ici un an. La banque suisse anticipe l'once d'or à 4.600 dollars à fin 2026 et à 5.400 dollars à fin 2027.
"Toutefois, la décision relative aux taux et la perspective de nouvelles hausses sont largement anticipées par les acteurs du marché, et le resserrement de la politique monétaire ne remet pas en cause, selon nous, l’intérêt d’un investissement à long terme dans l’or", écrivait la banque suisse.
Goldman Sachs anticipe de son côté une once d'or à 5.400 dollars à fin 2027, car ses économistes s'attendent à ce que la Fed procède à trois baisses de taux entre septembre 2027 et mars 2028.
