(BFM Bourse) - Le résultat net a rarement une incidence sur l'évolution du cours de Bourse. Les investisseurs ont tendance à surveiller d'autres paramètres, voire à se focaliser sur les perspectives.
C'est un paradoxe qui a de quoi frapper les néophytes. Cette semaine, Nvidia a un publié des bénéfices en forte hausse au titre de son exercice annuel, de 65%. Le spécialiste des processeurs graphiques a franchi la barre des 100 milliards de dollars de résultat net pour atteindre 120 milliards de dollars.
Quelques heures plus tard, le constructeur automobile italo-franco-américain Stellantis a publié une perte nette colossale de plus de 22,3 milliards d'euros. Dans l'histoire des entreprises cotées à Paris, seul Vivendi a fait "pire" sur le papier, en 2023, avec une perte de 23,3 milliards d'euros, qui s'expliquait là encore par de lourdes dépréciations d'actifs.
Comment les marchés ont réagi à ces annonces? Nvidia a perdu 5,5% à Wall Street quand Stellantis a, au contraire, grimpé de 4,2%.
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Des bénéfices qui baissent, des actions montent
Ces variations n'ont en réalité rien de très surprenant. Nvidia a habitué les investisseurs à des résultats en forte hausse. Au point que les opérateurs de marché s'inquiètent de la croissance de long terme, sans vraiment s'attarder sur les derniers comptes.
Stellantis pour sa part avait prévenu que sa perte nette s'échelonnerait entre 21 milliards et 23 milliards d'euros. L'action a grimpé parce que, d'une part, le titre évolue à la casse, et d'autre part, car la direction du constructeur automobile a donné des indications un peu encourageantes pour 2026.
Ces deux exemples montrent que la lecture des résultats sur le simple prisme des bénéfices demeure une erreur, sur le plan boursier.
S'ils sont particulièrement scrutés par le grand public et les médias, les bénéfices (et les bénéfices annuels a fortiori font rarement bouger les actions d'un groupe coté.
Pour donner un autre exemple, Kering a vu son bénéfice net au titre de 2025 plonger de 94% lors de cette saison des résultats.
Cela n'a pas empêché l'action de bondir de près de 11% dans la foulée, la Bourse saluant une activité un peu meilleure qu'attendu ainsi que l'intervention du directeur général, Luca de Meo, devant les analystes. Le dirigeant italien avait alors livré un message de confiance sur le redressement de l'activité de la maison-mère de Gucci.
Renault a lui accusé une perte nette de 11 milliards d'euros, mais la baisse du titre (-3,1%) a été attribuée aux perspectives 2026 et aux commentaires de la direction sur ces objectifs.
Des éléments exceptionnels
Pourquoi cet indicateur semble être (presque) totalement ignoré des investisseurs? Plusieurs raisons peuvent être avancées.
Premièrement, le bénéfice net incorpore divers éléments qui ne rendent pas forcément compte de la performance sous-jacente de la société.
"Le résultat net part du groupe peut avoir des éléments exceptionnels qui sont non récurrents et sur lesquels il ne faut pas se focaliser", explique Pascal Quiry, professeur de Finance à HEC et co-auteur de la lettre Vernimmen.
Exemple concret: si Renault a accusé une perte nette de près de 11 milliards d'euros au titre de 2025, le gros de cette perte provient d'un choix délibéré du constructeur. Le groupe automobile avait décidé de valoriser sa participation dans son allié japonais Nissan (35,7%) au cours de Bourse et d'acter assez d'importantes moins-values comptables. Coût de l'opération: 9,5 milliards d'euros de charges exceptionnelles au niveau du bénéfice net.
Cette lourde perte ne signifie donc aucunement que Renault a connu un année atroce. Ses marges ont plutôt résisté à un contexte économique difficile et la société a reconquis des parts de marché grâce à ses récents lancements de nouveaux véhicules.
Par ailleurs, la dépréciation des titres Nissan par Renault reste une écriture comptable qui n'a eu aucun impact sur le cash ou sur le dividende.
Pour donner une image, la décision de Renault revient, pour un ménage propriétaire d'un bien immobilier, à acter que le bien en question a perdu de sa valeur sur le marché. Si le patrimoine du ménage a baissé, son compte en banque ("le cash" chez Renault), lui, ne bouge pas.
Les perspectives importent plus que les bénéfices
Au-delà du fait que le résultat net est parfois "pollué" par des éléments exceptionnels, cette ligne de compte se fait souvent voler la vedette par d'autres mesures de performance plus pertinentes.
L'indicateur le plus important pour le marché diffère selon le secteur de l'entreprise cotée. Dans le luxe et les entreprises de services numériques (ESN), comme Capgemini, le juge de paix reste la croissance en données comparables (c'est-à-dire hors effets des devises et des variations de périmètre).
Pour certains groupes très endettés, la génération de flux de trésorerie libre est particulièrement scrutée. Tout simplement parce que plus un groupe génère de cash, plus il se désendette.
Casino, société dont le bilan a été fragilisé ces dernières années, est attendu au tournant sur ce sujet à chaque publication.
"Plus que le bénéfice net, on va regarder d'autres paramètres dans les résultats d'entreprise. La croissance du dernier trimestre pour le luxe ou la tech, le cash chez Alstom. Dans l'automobile, ce sera davantage les marges ou les niveaux de stocks", confirme Frédéric Rozier, gérant chez Mirabaud.
Le bénéfice net n'est finalement pas tant que cela regardé par les opérateurs de marché, à part peut-être du côté des banques. Mais d'autres indicateurs, tels que le ratio de solvabilité CET 1 ou "l'effet ciseau" (la capacité de la banque à faire davantage croître ses revenus que ses coûts) sont tout autant scrutés.
Précisons au passage que le "vrai" bénéfice d'une entreprise reste le résultat net consolidé part du groupe.
Surtout, les opérateurs de marché s'intéressent souvent moins aux résultats à proprement parler qu'aux annonces qui accompagnent les résultats, notamment de nouveaux objectifs.
"De manière générale, on constate, surtout en cette saison des résultats, que le marché ne se concentre pas tant sur les résultats ex-post que sur le futur. Ce sont les 'guidances', c'est-à-dire les perspectives qui inquiètent les investisseurs par rapport à leur secteur. On l'a très bien vu avec Microsoft", explique Vincent Juvyns, directeur de la stratégie d'investissement chez ING.
"Il faut comprendre que les investisseurs cherchent surtout à connaître ce sur quoi les dirigeant ne s'étaient pas exprimés il y a trois ou six mois", abonde Pascal Quiry..
"Les commentaires des dirigeants sur 2026 ou 2027 ainsi que sur des éléments particuliers (l'avancement d'un plan de restructuration, l'impact de la fiscalité ou des droits de douane, le niveau des carnets de commandes, un projet d'acquisition) vont également peser davantage que les résultats", développe le professeur de Finance.
Le cash plutôt que le bénéfice ?
Pour donner un exemple concret, lors de la publication de son activité du troisième trimestre 2025, Edenred avait rassuré le marché sur plusieurs menaces réglementaires en France et au Brésil. Ce qui avait permis à l'action de signer un bond de 19,6%.
A contrario, lors de la même saison de résultats, l'équipementier automobile Forvia avait chuté après avoir évoqué les risques liés au groupe de semi-conducteurs Nexperia. Cette société faisait alors l'objet d'un bras de fer entre les Pays-Bas et la Chine et cette querelle diplomatique menaçait l'approvisionnement en puces de l'ensemble du secteur automobile.
Plus récemment, "on voit bien que sur la dernière saisons des résultats, les investisseurs ont surtout en tête l'IA et ses répercussions", constate Frédéric Rozier de Mirabaud.
Pour résumer très simplement l'idée: il y a souvent des informations plus importantes dans les annonces d'une société cotée que son bénéfice net.
Faut-il pour autant l'oublier totalement? "Le résultat net part du groupe est parlant car il reste une mesure de la richesse créée dans l'année et qui va revenir directement ou indirectement aux actionnaires. C'est la dernière ligne de compte du résultat", juge Pascal Quiry.
On peut penser que le flux de trésorerie donne une meilleure idée de ce que "gagne" vraiment une entreprise à la fin d'une période.
"Certes, la génération de trésorerie demeure le bon indicateur du cash que génère une société (et donc de l'argent qu'elle crée réellement, NDLR). Mais il est compliqué de communiquer sur cet indicateur car il peut varier en fonction des variations du besoins en fonds de roulement, ou d'un programme d'investissements ponctuel sans que les performances opérationnelles soient réellement modifiées", objecte Pascal Quiry.
"Le résultat net à ses défauts, mais il est moins volatile, si on prend le résultat net courant (qui exclut donc les éléments exceptionnels, NDLR)", explique-t-il encore.
