(BFM Bourse) - Depuis le début de l'année, le Nikkei 225 s'adjuge plus de 12% depuis le début de l'année, surpassant l'ensemble des bourses des pays développés. L'enthousiasme autour de la Première ministre, Sanae Takaichi, et de son plan de relance ont évidemment porté la place de Tokyo. Mais des défis attendent aussi la dirigeante.
Les marchés actions japonais ont le vent en poupe depuis le début de l'année. Le Nikkei 225, l'indice phare de la Bourse de Tokyo, prend 12,9% sur l'ensemble de 2026.
La place japonaise atomise les performances des autres pays développés. Le S&P 500 de Wall Street, plombé par les contre-performances des Sept Magnifiques, évolue en hausse de seulement 0,46% (*) tandis que le CAC 40 prend à peine 4,5%. Le FTSE 100 de Londres avance de 7,6% grâce à la performance des groupes spécialisés dans les matières premières, tandis que le SMI de Zurich gagne 4,5%.
Certes, le Kospi de Séoul s'adjuge 37,8% depuis le début de l'année. Mais pour des raisons que nous avons évoquées dans un précédent article (notamment des questions de bonnes pratiques de gouvernance d'entreprise), la Corée du Sud est considérée comme un pays émergent sur les marchés actions.
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Le triomphe de Sanae Takaichi
La Bourse de Tokyo a évidemment été propulsée par la Première ministre Sanae Takaichi et son récent triomphe électoral.
Élue à la tête du LDP (conservateurs) en octobre 2025, le plus important parti japonais, la dirigeante s'est engagée en faveur de la relance budgétaire, ce qui a renforcé les anticipations de croissance des investisseurs.
L'ex-batteuse d'un groupe de "heavy metal" (on l'a d'ailleurs vu s'exercer avec maestria lors d'une rencontre avec le président coréen) devait toutefois composer avec une coalition fragile.
Le LDP avait enchaîné plusieurs revers électoraux qui l'avait conduit à perdre la majorité parlementaire, chose rarissime pour ce parti qui domine la politique japonaise depuis 70 ans (à l'exception de très brèves périodes d'alternance). Cette situation contraignait la dirigeante aux compromis, notamment avec "Ishin" ("le parti de l'innovation"), un parti politique très hostiles à l'immigration et ultra-conservateur.
Consciente de sa forte popularité, Sanae Takaichi a dissous la chambre basse du Parlement japonais dans l'idée de renforcer sa majorité. Les élections anticipées tenues au début du mois lui ont donné totalement raison.
"Sur les 475 sièges, le PLD en a remporté 316 (contre 199 avant les élections, y compris les indépendants alignés), dépassant pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale le seuil des deux tiers, fixé à 310 sièges (le précédent record du PLD était de 300 sièges en 1986)", résume Barclays.
La Bourse de Tokyo a apprécié et le Nikkei a gagné 6,2% sur une seule séance, le 8 février dernier.
Une politique inédite depuis l'ère Meiji?
Sanae Takaichi dispose désormais "d’une marge de manœuvre considérable pour enclencher un programme ambitieux qui, s’il n’égale pas encore l’ampleur de la révolution Meiji lancée en 1868, constitue les prémices d’une déflagration économique", explique Alexis Bienvenu, gérant chez La Financière de l’Échiquier (LFDE).
Pour relancer la croissance, la dirigeante compte notamment exempter pendant deux années les produits alimentaires de la taxe sur la consommation de 8%.
Plus largement, au "sommet de son programme figure la 'sécurité économique', son concept signature, selon lequel l’économie sert avant tout la souveraineté nationale", décortique Alexis Bienvenu.
"Assumant un nationalisme fort doublé d'un interventionnisme mâtiné de libéralisme, indispensable pour conserver son allié du Parti pour l’Innovation, ce plan engage des chantiers colossaux : sécurisation des chaînes d’approvisionnement critiques, excellence dans 17 secteurs de pointe tels que les semi-conducteurs, l’IA ou le quantique, protection des infrastructures vitales dans l'énergie ou les télécoms", poursuit-il.
"Cette stratégie s'accompagne d'une diplomatie renforcée avec Washington, New Delhi et Bruxelles pour répondre aux ambitions chinoises, y compris en soutenant fermement Taiwan", conclut le gérant.
Selon la NHK, la plus importante chaîne de télévision japonaise, Sanae Takaichi entend également annoncer une feuille de route pour favoriser les partenariats public-privé et doit dévoiler son plan pour "reconstruire une économie sociale adaptée à une population en déclin".
Plusieurs titres et secteurs ont nettement progressé dans l'espoir d'une politique budgétaire plus souple menée par Takaichi. Par exemple, Kawasaki Heavy Industries, s'est envolée de 73% cette année. Ce groupe spécialisé dans l'industrie lourde, notamment les équipements militaires et les chantiers navals, a été soutenu par la volonté de la Première ministre d'augmenter les dépenses militaires, en retirant les restrictions constitutionnelles, explique Bloomberg.
D'autres sociétés ont toutefois été portées par d'autres facteurs tels que la hausse des cours des métaux et les sujets liés à l'intelligence artificielle. Citons Kioxia Holdings, dont l'action prend 97% depuis le début de l'année. Ce spécialiste de la NAND, une technologie de stockage de mémoire vive, a été porté par la pénurie de mémoire vive (parfois appelé "RAMmageddon") qui a permis d'augmenter les tarifs et qui s'est traduit par l'envolée en Bourse des spécialistes de la mémoire.
Un risque obligataire et budgétaire à relativiser
Pour revenir à Sanae Takaichi, "à quatre ans des prochaines élections générales, elle a également le temps de faire adopter des réformes plus audacieuses en matière de gouvernance d'entreprise, avec une série de mesures qui pourraient rendre les actifs japonais plus attractifs pour les investisseurs internationaux", souligne UBS.
Le Japon doit en tout cas impérativement relancer sa croissance. Le pays est sorti ces dernières années de la déflation et de la croissance anémique. La hausse des prix s'est a peu près élevée autour de 3% l'an passé. Mais la croissance, elle, cale.
Sur les trois derniers mois de 2025, le PIB japonais est reparti en croissance (+0,2%) mais il avait connu un recul sévère le trimestre précédent (-2,6%). Surtout, les économistes s'attendaient à beaucoup mieux, retenant une progression sur le trimestre de 1,6%.
"Nous pensons que l'accent devrait être mis sur la manière dont l'administration Takaichi réagira à ces données", écrit Barclays.
La Première ministre japonaise est donc attendue au tournant. Et si pour le moment la Bourse vit une lune de miel avec Sanae Takaichi, l'ex-fan de motos (quand elle était étudiante et un peu rebelle) a des défis à surmonter.
Il est impossible de ne pas évoquer l'envolée récente des taux obligataires japonais qui ont un temps inquiéter le marché. Le rendement à 30 ans a grimpé à près de 3,8% en janvier, le marché spéculant sur un dérapage des comptes publics japonais avec les allègements fiscaux promis par la cheffe de gouvernement.
Toutefois, ce point mérite d'être grandement relativisé pour plusieurs raisons. Premièrement, Sanae Takaichi a promis d'adopter "une politique budgétaire proactive responsable", qui doit permettre donc d'éviter un expansionnisme incontrôlé.
"L'engagement réaffirmé de la Première ministre en faveur d'une gestion financière 'responsable' a ramené le calme", note Alexis Bienvenu.
"Le budget initial pour l'exercice 2026 et le plan d'émission de dette indiquent qu'elle ne poursuit pas une expansion budgétaire incontrôlée, mais qu'elle calibre plutôt les dépenses en fonction de ce que les marchés peuvent absorber", explique de son côté Claire Huang, stratégiste chez Amundi Investment Institute.
"Le sentiment du marché est désormais plus nuancé, les acteurs procédant à une évaluation plus fine du risque budgétaire. À mesure que les détails du plan budgétaire et de la stratégie de croissance de Mme Takaichi sont dévoilés, la confiance s'améliore", ajoute-t-elle.
Deuxièmement, la soutenabilité de la dette japonaise n'a jamais vraiment été remise en question.
"Si la dette brute japonaise s'élève certes à 230% du PIB, elle diminue depuis son pic de 260% en 2020 grâce à l'inflation et à un déficit contenu. Détenue à 90% par des acteurs nationaux stables, elle est compensée par des actifs financiers publics considérables qui ramènent la dette nette à environ 130% du PIB - un niveau comparable à celui de l'Italie ou bientôt de la France, pour qui la dette nette est hélas quasiment égale à la dette brute", souligne Alexis Bienvenu.
"La dynamique de la dette du Japon a été plutôt bonne ces dernières années. Avec le retour de l’inflation et donc une croissance nominale plus élevée, le ratio dette/PIB s’est déjà engagé sur une trajectoire de baisse. Au vu de nos perspectives positives à la fois pour la croissance réelle et pour l’inflation, la situation budgétaire du Japon semble également stable", note de son côté Lucas Brauner, économiste Japon chez DWS.
Relancer l'investissement
Au-delà des finances publiques japonaises, le véritable défi de Sanae Takaichi reste probablement de tenir ses promesses et de redynamiser ainsi l'activité économique de l'archipel.
"Une question plus essentielle est de savoir si l'appel du Premier ministre Takaichi en faveur d'une 'politique budgétaire proactive responsable' conduira réellement à une augmentation des investissements privés nationaux au Japon, renforçant ainsi la capacité d'offre et augmentant le taux de croissance potentiel, et si l''économie à forte pression' initialement inflationniste finira par se stabiliser à un niveau d'inflation modéré (environ 2%) à mesure que l'équilibre macroéconomique entre l'offre et la demande s'accélère et se stabilise", souligne UBS.
La banque explique notamment que la crédibilité du plan de la Première ministre risque d'être fragilisée par le fait que pas moins de 17 domaines soient considérés comme "stratégiques".
L'établissement rappelle que l'un des principaux freins à l'investissement au Japon reste les contraintes sur l'offre, en particulier au niveau du marché du travail, sous tension.
"Sans budgets concrets (dont le contenu varie considérablement en fonction des déficits budgétaires restreints et des nouvelles émissions obligataires), sans perspectives économiques claires et, surtout, sans la réaction des entreprises privées (…), nous pensons qu'il pourrait être difficile de dissiper les doutes du marché quant à l'efficacité de ces politiques (celles voulues par Takaichi, NDLR)", juge UBS.
Toutefois la banque se montre relativement optimiste pour les actions japonaises. Mark Haefele, directeur des investissements de la banque, pense que le rallye des actions japonaises a encore du carburant.
"Un leadership fort et stable a toujours constitué un puissant facteur favorable pour les actifs japonais. Au cours des 100 jours qui ont suivi les victoires électorales importantes du parti au pouvoir, notamment celles de (Junichiro) Koizumi en 2005 et de (Shinzo) Abe en 2012 et 2014, l'indice Topix a enregistré des gains moyens proches de 20%", rappelle-t-il.
"D'autres facteurs positifs sont également à prendre en compte, selon nous. La dynamique des bénéfices est forte et le passage à une 'bonne' inflation grâce à la reprise des salaires réels constitue, selon nous, une évolution très positive", ajoute-t-il.
UBS table sur une accélération de la croissance des bénéfices des groupes japonais cotés qui passerait de 4% pour l'exercice 2025 à 10% en 2026. La banque estime que certains secteurs comme la défense, les banques, l'immobilier ou les services informatiques bénéficieront des politiques mises en place par Takaichi.
D'autres se montrent plus prudents. Cité par Bloomberg, Russel Shor, analyste de marché de la plateforme de trading Tradu, estime que beaucoup d'optimisme est déjà intégré sur les marchés actions japonais et "les risques montent".
"La marge de déception se réduit, tandis que les indicateurs techniques suggèrent que le Nikkei 225 est suracheté à court terme", ajoute-t-il.
(*) À la clôture européenne de vendredi.
