(BFM Bourse) - Spécialisée dans le développement de centrales électriques et de centres de données, cette société soutenue par le conglomérat japonais SoftBank prévoit d’entrer en Bourse dès ce mois-ci. Elle se présente toutefois devant les investisseurs sans aucun centre de données opérationnel et avec des engagements très contraignants envers OpenAI en cas de retard.
Les interrogations autour de la trajectoire des dépenses dans l'intelligence artificielle (IA) ont récemment fait une nouvelle fois la pluie et le beau temps en Bourse.
Cette fois-ci, c'est une pluie de doutes qui s'est abattue sur les "valeurs IA", semi-conducteurs en tête, en raison des nombreuses puces qu'ils développent pour équiper les centres de données (data centers).
Une entreprise de la galaxie SoftBank
L'origine de ces interrogations se trouve dans les récentes déclarations des patrons de la tech appelant à ralentir le développement des grands modèles d'IA.
"Pour les marchés, la question centrale est de savoir s’il s’agit là d’un premier signe indiquant que le cycle d’investissement exceptionnel dans l’IA pourrait finir par s’atténuer", a tranché, de son côté Jim Reid de Deutsche Bank.
C'est dans ce contexte troublé que SB Energy avance ses pions pour rejoindre prochainement la cote américaine. Spécialisée dans les centres de données et l’énergie, cette audacieuse entreprise a déposé, au début du mois de septembre, une demande pour entrer en Bourse.
SB Energy fait partie de la galaxie SoftBank, un puissant conglomérat japonais, présent dans internet (il possède Yahoo!Japan), la téléphonie mobile, la robotique et l'énergie. Son exposition à l'IA, a permis au géant japonais de ravir en juin dernier la couronne de première capitalisation de la Bourse de Tokyo au groupe automobile Toyota, que l'on croyait alors indéboulonnable.
SoftBank, qui a été rétrogradée depuis cette révolution de palais à la deuxième place des plus grandes entreprises cotées à Tokyo est un actionnaire et un soutien financier majeur de SB Energy. Le conglomérat nippon a indiqué que la cotation de SB Energy se fera simultanément au Nasdaq comme toute bonne entreprise technologique, et sur le Nasdaq Texas, un nouveau marché boursier destiné aux entreprises basées au... Texas.
OpenAI et Nvidia en soutien
Ce mardi 15 septembre, SB Energy a indiqué vouloir consacrer une tranche allant jusqu'à 500 millions de dollars à des investisseurs japonais dans le cadre de son introduction en Bourse aux États-Unis. Les fonds levés serviront au développement et à la construction d’infrastructures, notamment de centres de données et de centrales électriques.
Selon Reuters, SoftBank viserait une valorisation de 50 milliards de dollars pour SB Energy.
Que fait SB Energy ? Cette entreprise se présente comme un développeur intégré d’infrastructures combinant des centres de données, notamment pour l’intelligence artificielle, des centrales solaires, du stockage d’électricité par batteries ainsi que des infrastructures électriques nécessaires à leur raccordement et à leur alimentation. Son approche dite « power-first » consiste à développer simultanément la capacité informatique et l’énergie requise pour l’alimenter.
SB Energy déclare ainsi disposer de 8,8 GW de capacité de centres de données sous contrat ou en construction au Texas et dans l’Ohio, d’après le dossier d’introduction en Bourse, déposé auprès de la Securities and Exchange Commission (SEC), le gendarme boursier américain.
Cette capacité se décompose comme suit : environ 0,8 GW en construction et environ 8,0 GW sous contrat, mais pas nécessairement encore construits. L’entreprise déclare parallèlement environ ; 2,2 GW d’actifs solaires et de stockage déjà en exploitation, 2,5 GW en construction et 0,8 GW supplémentaire sous contrat.
SB Energy n'avance pas seule vers une cotation outre-Atlantique. Outre SoftBank, le groupe bénéficiera de l'appui des figures de proue de l'IA que sont OpenAI et Nvidia.
Le fabricant de puces s'est engagé à investir 1,5 milliard de dollars dans un placement privé au prix de l'introduction en Bourse. Le créateur de ChatGPT s'est quant à lui vu attribuer des bons de souscription d'une valeur d'environ 5,5 milliards de dollars.
Un copieux carnet de commandes qui n’est pas une garantie de revenus
SB Energy dit disposer d'un carnet de commandes évalué à 439 milliards de dollars qui provient essentiellement des contrats liés aux centres de données. En plus de ces perspectives alléchantes, cette introduction en Bourse soutenue par Nvidia, OpenAi et SoftBank a de quoi séduire et rassurer...
Pour que les investisseurs puissent compter dessus, il faudra toutefois que de nombreuses briques se mettent en place au bon moment, comme la construction effective des sites, le financement des investissements ou le respect des calendriers.
Or, certains éléments du modèle économique de SB Energy ont de quoi faire sourciller les investisseurs, remarque le Wall Street Journal.
Le quotidien des affaires souligne, dans un premier temps, qu'elle ne dispose encore d’aucune capacité de centre de données en exploitation. Les 439 milliards de dollars annoncés par SB Energy reposent sur une estimation cumulée sur toute la durée des contrats, qui peuvent potentiellement s'étendre sur plusieurs décennies.
"Notre carnet de commandes reflète les dépenses engagées par nos clients que nous n'avons pas encore comptabilisées en chiffre d'affaires, y compris le chiffre d'affaires facturé mais différé et celui faisant l'objet d'un contrat mais non encore facturé", a fait valoir le groupe dans son document d'introduction en Bourse déposé auprès de la SEC.
Si l'on annualise simplement le chiffre d'affaires de 138,7 millions de dollars réalisé au premier semestre 2026, il s'élève à 277,4 millions de dollars, ce qui signifie que le carnet de commandes est d'environ 1.580 fois le chiffre d'affaires annuel,remarque le consultant en gestion spécialisé dans l’accompagnement des PME japonaises Hiroki Miyano, dans un post sur Note, une importante plateforme nippone de publication
Plus de 80% de ce carnet de commandes ne se concrétisera pas avant au moins huit ans. Et une "grande majorité" de ce volume devrait provenir d’un seul grand projet, le PORTS-Pike Technology Campus dans l’Ohio, note le Wall Street Journal. Mené en collaboration avec le ministère américain de l'Énergie (DOE), ce projet consiste à construire un centre de données d'une capacité de 10 GW sur des terrains privés et des terrains réhabilités appartenant au DOE.
SB Energy a signé avec OpenAI un bail d’une durée de vingt ans. Nvidia apportera, de son côté, un soutien financier et sera le fournisseur exclusif de l'infrastructure de calcul pour l'IA sur le site. L'intervention de ces deux acteurs indissociables de l'essor de l'IA est essentielle pour comprendre le modèle économique de SB Energy.
Le risque d’exécution se concentre donc principalement sur ce projet, qui représente environ 90% de la capacité contractuelle des centres de données de SB Energy, avec une mise en service qui devrait s’effectuer progressivement entre 2028 et 2032, ajoute le Wall Street Journal.
Certains projets sont donc en développement et restent exposés aux risques de financement, de construction, de raccordement électrique et d’exécution contractuelle.
Ce qui laisse entrevoir des risques pour les résultats futurs, et la prédictibilité des flux de trésorerie. Le Wall Street Journal rappelle que les entreprises Digital Realty Trust et Equinix, elles aussi spécialisées dans les centres de données, disposaient toutes deux d’un parc opérationnel de centres de données lorsqu’elles sont entrées en Bourse.
Une relation circulaire
SB Energy prévoit de consacrer environ 174 milliards de dollars à des dépenses d’investissement pour ces centres de données, selon son document d'introduction en Bourse.
Or, pour financer son déploiement hors norme, la société s'appuie sur des lettres de crédit, qu'elle qualifie "d'élément clé" de sa stratégie de développement et de financement. SB Energy ne fait pas mystère de ses besoins colossaux. Les seuls frais d’interconnexion associés aux centres de données du PORTS-Pike Technology Campus pourraient nécessiter plus de 6 milliards de dollars de soutien au crédit. Celui-ci pourrait prendre la forme de lettres de crédit ne figurant pas au bilan de l’entreprise, explique SB Energy.
"Ce chiffre correspond à un montant de garantie, et le montant réel de l’indemnité de résiliation, si le projet d’extension du réseau de transport était achevé plus tôt que prévu, pourrait différer", prévient SB Energy dans son prospectus.
Le modèle d'expansion de SB Energy repose sur le trio SoftBank, OpenAI et Nvidia, qui peuvent intervenir en tant que clients, investisseurs, garants ou partenaires stratégiques.
Rappelons que Nvidia s'est engagée à acheter environ 1,5 milliard de dollars d’actions de SB Energy, pour devenir un actionnaire important. Et c'est ce même Nvidia qui fournit l’écosystème technologique central de ce marché, notamment ses processeurs graphiques, ses systèmes de calcul et ses architectures de centres de données.
Nvidia endosse par ailleurs un rôle de garant de valeur résiduelle et de soutien financier pour le projet PORTS-Pike. Ce rôle vient réduire les risques financiers mais aussi consolider l’interdépendance entre les différents acteurs.
Mais le plus grand client de SB Energy est le créateur de ChatGPT. SB Energy développe de vastes campus de centres de données destinés à fournir la capacité informatique nécessaire aux modèles d’OpenAI. Le groupe a accordé à OpenAI environ 3,99 millions de bons de souscription donnant à celui-ci le droit d’acheter des actions à un prix d’exercice symbolique de 0,01 dollar par action.
Il s’agit donc de l'une des entreprises à la croissance la plus rapide au monde, tout en étant une entreprise qui n'a pas encore établi sa propre viabilité financière, ironise Hiroki Miyano. De la même manière que SB Energy est une "entreprise sans revenus pour le moment", OpenAI est également une "entreprise qui n'a pas encore réalisé de bénéfices", ajoute-t-il.
Pour résumer, OpenAI alimente le carnet de commandes des futurs centres de données de SB Energy qui en contrepartie lui a accordé des bons de souscription. SB Energy fournit l’infrastructure physique et énergétique nécessaire aux activités de calcul d’OpenAI, tandis que SoftBank est susceptible de jouer un rôle de garant et de soutien financier.
Avec SoftBank, OpenAI et Nvidia sont donc les clés de voûte d'une "structure techno-Jenga" pour reprendre l'expression utilisée par Olga Usvyatsky et Francine McKenna, dans un article publié sur Substack..Elles y soulignent les risques de circularité inhérents au modèle d'expansion de SB Energy.
"L'expansion ressemble à ces ajouts massifs de cadre en bois inflammable pop-up plongés sur le dessus de bungalows en briques de 1 étage", raillent-elles dans leur billet.
Des retards qui peuvent coûter très cher
Le problème, c'est que le moindre retard peut coûter cher. Si SB Energy ne parvient pas à mettre en service le centre de données dans les délais fixés pour le projet PORTS-Pike, elle devra verser à OpenAI un jour de loyer de base gratuit pour chaque jour de retard, souligne le Wall Street Journal.
Ce montant sera porté à l’équivalent de deux jours de loyer après un délai de 90 jours. Par ailleurs, concernant le projet de centre de données situé dans le comté de Milam, au Texas, un retard d’un an pourrait entraîner l’exercice d’une option de rachat permettant à OpenAI d’acquérir l’installation à un prix susceptible d’être "nettement inférieur" aux revenus locatifs que SB Energy aurait autrement encaissés, souligne aussi le quotidien financier.
Dans le cas de SB Energy, la valeur de l’entreprise repose donc davantage sur ses contrats et sur la solvabilité de ses contreparties que sur ses flux de trésorerie actuels, remarque Hiroki Miyano.
L’introduction en Bourse de SB Energy constitue ainsi un test grandeur nature pour le financement des infrastructures liées à l’IA. Derrière les 439 milliards de dollars de commandes annoncées, SB Energy ne vend pas seulement un projet industriel soutenu par les poids lourds de l’IA : elle demande aussi aux investisseurs de parier sur sa capacité à tenir ses promesses.
