(BFM Bourse) - Depuis août, les banques cotées françaises ont pris la tempête, rattrapées par les craintes du marché sur le risque politique hexagonal. Mais, dans les faits, ces établissements sont diversifiés et le risque que les banques françaises portent réellement demeure limité.
La confiance du marché envers la France s'est ébranlée en l'espace de quelques semaines.
Le rendement de l'obligation assimilable du Trésor (OAT) de la dette française, le titre d'emprunt de référence de l'Hexagone sur les marchés, est passé de 3,83% environ en août à près de 5% au cours du mois d'octobre.
L'écart ("spread") avec le titre de même maturité de l'Allemagne, grand thermomètre du stress des marchés sur la signature de la France, a frôlé les 160 points de base (1,6 point de pourcentage), soit le double de leur niveau d'août.
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La France devient un pays périphérique
Comme l'explique Barclays avec la double incertitude politique, celles autour du projet de loi de finance pour 2027 et des élections (présidentielle et législatives) de 2027, le marché obligataire a reclassé la France d'un pays "noyau de la zone euro" (comme l'Allemagne ou les Pays-Bas, c'est-à-dire les bons élèves) à un pays "périphérique", comme l'Italie, le Portugal ou encore la Grèce.
"Ces mouvements brutaux des marchés découlent de la perception selon laquelle la situation macroéconomique et budgétaire française, déjà sombre, a atteint des niveaux de gravité sans précédent, le pays s’enfonçant davantage dans la crise politique amorcée en 2024, alors qu’il semble incapable d’adopter un budget qui ramènerait le déficit public à un niveau encore trop élevé de 5% du PIB l’année prochaine", expose le bureau d'études indépendant Alphavalue.
"Une partie de la vague de ventes d’OAT s’explique également par la crainte que l’élection présidentielle de 2027 (et probablement les élections législatives) ne parviennent pas à désigner un vainqueur disposant d’une majorité parlementaire, anéantissant ainsi tout espoir de réformes économiques et sociales dans ce 'malade de la zone euro'", poursuit-il.
Le déclassement de la France sur le marché de la dette a évidemment provoqué des dommages collatéraux sur l'ensemble des actions françaises.
Un compartiment s'est particulièrement retrouvé dans l'œil du cyclone : les banques françaises.
Depuis mi-août, leurs actions souffrent. Le titre BNP Paribas chute de 21%, Société Générale abandonne 25% et Crédit Agricole SA perd 19%, soit nettement plus que le CAC 40 sur la même période (-10,4%).
"Malgré une certaine résistance au début, les actions des banques françaises ont recommencé à se traiter comme des proxy (des indicateurs avancés du marché obligataire français", résume Alphavalue.
Selon un calcul effectué en septembre par Royal Bank of Canada, une hausse de 1 point de base du spread entre la France et l'Allemagne pénalise la valorisation des banques françaises de 0,4% à 0,5%.
"Sentiment de marché"
Cela ne se limite pas à leurs cours de Bourse. "Le risque politique français s'est reflété dans les CDS (des titres financiers qui assurent contre le risque de défaut d'un émetteur et se chiffrent en points de pourcentage, NDLR) des banques françaises", explique David Benamou, directeur des investissements chez Axiom AI.
"Il y a trois mois, le risque politique n'existait pas dans les cours de leurs CDS. Une banque comme BNP Paribas affichait un CDS sur 5 ans à une prime de 0,78% contre 0,88% pour l'indice global des banques européennes sur la même période. Le CDS de BNP s'est ensuite rapproché de cette moyenne européenne avant d'exploser après la présentation du budget 2027. Il a atteint aujourd'hui 1,41% alors que la moyenne européenne est à 1,19%", ajoute l'expert de marché dans un entretien à BFM Bourse réalisé mardi.
Pourquoi de telles inquiétudes de la part des investisseurs ? La première explication et la plus importante reste ce que l'on appelle le sentiment de marché, c'est-à-dire une peur, une perte de confiance, sans qu'il y ait de chiffres concrets sur lesquels s'appuyer.
"Il y a toujours un sentiment de marché négatif, c'est-à-dire une forme de nervosité sur les banques françaises. Les investisseurs cherchent à réduire leur exposition globale à la France et donc aux actions françaises, or les banques sont perçues par essence comme une exposition à leur économie domestique", rappelle David Benamou.
Ce sentiment de marché plus négatif se traduit par une hausse du "cost of equity", c'est-à-dire le rendement qu'exigent les investisseurs pour détenir les actions des banques françaises. Plus ce rendement est élevé, plus les actions des banques sont basses pour des raisons mathématiques (pour simplifier, le cours de Bourse correspond aux bénéfices futurs des banques divisés par ce rendement).
De multiples canaux
"Depuis fin août, les investisseurs en actions ont relevé le 'cost of equity' appliqué aux banques françaises d’environ 120 points de base (contre environ 30 points de base pour l’ensemble du secteur), ce qui reflète les inquiétudes liées à l’instabilité politique, à l’élection présidentielle de 2027 et au risque d’une dégradation de la note souveraine", pointe ainsi Jefferies dans une note publiée lundi.
D'autres "canaux" de risque existent. "Les banques françaises sont pénalisées en Bourse par les craintes de pertes sur leur détention d'OAT (obligation assimilable du Trésor, le titre de dette de la France, NDLR). L'autre risque serait que, si les investisseurs étrangers se détournent de la dette française, l'État demande aux institutionnels français de prendre le relais lors des émissions de dette de l'Agence France Trésor. Cette crainte a d'ailleurs aussi pesé sur l'assureur Axa", explique David Benamou.
"Les risques immédiats et premiers incluent le risque de refinancement et les actions négatives des agences notation qui pourraient suivre sur à la fois le souverain et les banques, avec l'élargissement continu des CDS français pesant sur le coût de financement des banques françaises, les taux (la rémunération NDLR) des dépôts et les marges", explique de son côté Alphavalue.
"Les risques de second ordre, et ceux à horizon plus intermédiaire, incluent les risques fiscaux et réglementaires, car nous voyons une probabilité croissante que les banques françaises servent de bouc émissaire ou de vache à lait pour l'État français, avec une probabilité croissante que les partis politiques acceptent de mettre en place une taxe exceptionnelle/une taxe bancaire sur le secteur, en plus de la surtaxe déjà existante sur les bénéfices des grandes entreprises, le capital politique à récupérer en taxant les banques étant trop important pour être ignoré par de nombreux politiciens français", ajoute le bureau d'études.
"Enfin, les risques de troisième ordre provenant de la détérioration du risque souverain sont les plus nombreux et vont du risque de qualité des actifs lié à la détérioration macroéconomique (principalement due à l'incertitude politique croissante mais aussi aux éventuelles coupes dans les dépenses publiques et aux hausses d'impôts) au risque de volume (volumes de prêts, commissions)", liste encore Alphavalue.
Moins de 50% des revenus
Faut-il pour autant nécessairement s'inquiéter pour les banques françaises ? Jefferies pense clairement que non.
Pour la banque, la baisse des cours de Bourse des banques françaises reflète la hausse des "cost of equity" exigé par le marché, c'est-à-dire une certaine perception du risque, plus qu'une "détérioration forte des fondamentaux" des établissements tricolores.
L'exposition des banques à la dette française tricolore reste également très limitée en l'état.
"Parmi les trois banques cotées que nous suivons, l'exposition à la dette souveraine française représente, en moyenne, moins de 30% du total des titres souverains détenus", pointe Jefferies.
"À l'heure actuelle, ce risque s'avère très faible pour les banques françaises. Pour Société Générale, par exemple, l'exposition à la dette souveraine se chiffre à quelques dizaines de milliards d'euros pour un bilan total d'environ 1.500 milliards d'euros", abonde David Benamou.
Mi-septembre, Barclays rapportait que Lars Marchenil, le directeur financier de la banque, assurait que les engagements de BNP Paribas sur la dette souveraine française représentait moins de 20 milliards d'euros quand le bilan de l'établissement dépasse 3.000 milliards d'euros.
Selon des chiffres de la Banque de France cités par David Benamou, l'exposition totale des banques françaises à la dette des administrations publiques françaises s'élevait à 314 milliards d'euros en août 2026 alors que leurs bilans cumulaient 9.537 milliards d'euros, soit donc un peu plus de 3% du total.
"La détention d'obligations françaises par les banques tricolores s'avère faible tout simplement parce que ces établissements n'ont pas vocation à détenir des OAT et n'en possèdent que pour des raisons techniques, notamment parce que ces obligations servent de collatéraux pour des opérations financières ou permettent de structurer des produits financiers", poursuit David Benamou.
Par ailleurs, la part des revenus dégagés par les groupes français en France doit être relativisée. Selon Royal Bank of Canada, elle se situe autour de 46% pour Société Générale et Crédit Agricole SA et à 26% pour BNP Paribas. Alphavalue se situe sur des estimations similaires (48% pour Crédit Agricole SA, 44% pour Société Générale et 27% pour BNP Paribas).
Le risque sur le crédit des ménages est par ailleurs nuancé par Jefferies. "Le risque pour les consommateurs semble également relativement limité. Contrairement à des marchés comme le Royaume-Uni, le marché du crédit immobilier français est dominé par des prêts à taux fixe de longue durée, ce qui limite l’impact des taux plus élevés sur le service de la dette des ménages. De plus, le taux d'épargne des ménages reste élevé, autour de 18%, soit environ 4 points de plus qu'avant la Covid, offrant une vraie marge de sécurité contre une faiblesse économique", explique la banque.
In fine, "nous considérons que la réaction actuelle du marché s'explique en grande partie, à court terme, par des considérations liées au 'cost of equity', alimentées par des inquiétudes concernant la croissance future plutôt que par des risques liés au bilan", tranche Jefferies. "Nous restons donc optimistes quant au secteur bancaire français, en privilégiant la Société Générale et BNP Paribas par rapport au Crédit Agricole", conclut-elle.
Pas le même cas de figure qu'en 2011
Alphavalue favorise BNP Paribas en raison de sa banque de marchés et de son empreinte diversifiée, puis Société Générale et Crédit Agricole SA dans cet ordre. Pour les mêmes raisons, Royal Bank of Canada préfère également BNP Paribas.
"Les banques françaises se situent à des niveaux de valorisation attrayants. Le problème, c'est que d'autres banques européennes sont aujourd'hui plus intéressantes, comme les banques espagnoles et irlandaises - qui bénéficieront de la hausse des taux – ou encore les banques italiennes, qui en plus de la hausse des taux évoluent dans un marché fragmenté, avec donc une potentielle consolidation, et affichent des ratio coûts sur revenus plus bas que les banques françaises", explique néanmoins David Benamou.
L'expert de marché reste toutefois serein sur les fondamentaux des banques. "À ce stade, je n'ai aucune crainte pour les banques françaises. Leurs cours de Bourse et leurs spread de crédit (la prime qu'elles doivent offrir au marché pour emprunter, NDLR) risquent d'être chahutés encore six à huit mois le temps des élections à venir mais cette volatilité n'a aucune conséquence sur leurs revenus et leurs bénéfices. Pour qu'il y ait d'importantes répercussions sur leurs résultats financiers, il faudrait que leurs coûts de financements, en lien avec la hausse du taux de l'OAT français à 10 ans, mettons à 5%, soient durablement élevés, disons plus de douze mois", développe-t-il.
Dans une note publiée cette semaine, Barclays relativisait également, soulignant que l'épisode actuelle que traverse la France n'a rien à voir avec la crise de la dette souveraine de 2010 à 2012 qui avait secoué l'ensemble de l'Europe et malmené l'ensemble des établissements européens, dont ceux de la France.
"L'ampleur du stress n'est en aucun cas proche du niveau de la crise de la zone euro 2010-2012. Pendant cette période, les CDS des banques françaises s'étaient élargis à plus de 300 points de base pour BNP Paribas, et à plus de 350 points de base pour la Société Générale — des niveaux qui reflétaient un doute existentiel sur la solvabilité du système bancaire français", rappelle la banque britannique.
"Aujourd'hui, les CDS des banques représentent une fraction de ces niveaux (..) Le système bancaire, après une décennie de mise en œuvre de Bâle III et IV (les grandes réformes de la régulation bancaire internationale, NDLR, est incomparablement mieux capitalisé", souligne encore Barclays.
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