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Pétrole Brent

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Pétrole brent : Comment le Mexique a rendu fous les négociateurs de l'Opep

vendredi 10 avril 2020 à 14h45
L'Opep+ parvient à un accord partie à l'issue d'une réunion interminable

(BFM Bourse) - Treize heures d'âpres négociations pour accoucher d'un accord de réduction "convenu par tous les pays producteurs à l'exception du Mexique" dixit l'Opep+. Alors qu'un accord plus large semblait à portée de mains, le Mexique a menacé de tout faire dérailler. Récit d'une folle journée.

Le jour le plus long. La réunion exceptionnelle de l'Opep+ a duré 13 heures jeudi (et vendredi puisqu'elle s'est terminée vers 4h du matin, heure de Paris) pour déboucher sur un accord partiel, conditionné "au consentement du Mexique". Suspendus aux comptes Twitter des rares personnes habilitées à y participer -dont celui d'Amena Bakr, cheffe adjointe du bureau d’Energy Intelligence à Dubai- les observateurs et professionnels du marché pétrolier ont pu observer la ministre mexicaine de l'Énergie Rocío Nahle García rendre fous les autres participants.

Au point que l'Iran propose d'exclure le Mexique peu avant 1h du matin, alors que cela faisait déjà de longues heures que ce dernier "prenait en otage" l'accord historique trouvé par les autres pays producteurs qui menaçait désormais de capoter.

Un accord global sur une coupe de 10 millions trouvé dès 22h30

Confronté à un surplus d'offre colossal après un choc de demande inédit, l'économie mondiale étant à l'arrêt en raison de la pandémie de coronavirus, "le marché est cassé" indiquait jeudi Benjamin Louvet, gérant matières premières chez Ofi Asset Management. L'Opep+ (les pays de l'Opep auxquels s'ajoutent d'autres grands pays producteurs d'or noir) devait donc frapper vite et fort, alors que les stocks mondiaux gonflent actuellement de 25 millions de barils par jour (mb/j) et devraient atteindre leur capacité maximale d'ici un mois.

Face à l'urgence de la situation, une coupe de la production d'au moins 10 millions de barils par jour était attendue, pour tenter de rééquilibrer le marché. Dans leur propos liminaire qui précède la réunion à huit clos, les ministres des 20 pays producteurs ont tous insisté sur la nécessité d'agir, le ministre saoudien appelant même de ses vœux "une réduction audacieuse".

Les chiffres évoqués au cours de l'après-midi ont provoqué des inversions de tendance spectaculaires sur les cours des principales références mondiales de pétrole brut. Le baril de Brent a ainsi bondi de plus de 10% quand Reuters a évoqué des coupes pouvant aller jusqu'à 20 mb/j, avant de revenir proche de l'équilibre quand Bloomberg, citant un délégué, a corrigé ce chiffre, revenant à celui de 10 mb/j. Dans le même temps, le WTI a replongé pour lâcher 7,5% en clôture, à 23,21 dollars, après avoir pris plus de 5% (à plus de 28 dollars dans l'après-midi).

Deux mois de baisse drastique avant une reprise progressive

Amena Bakr précise que l'Arabie Saoudite et la Russie ont bien proposé des coupes plus profondes, de l'ordre de 16mb/j, mais que l'opposition était telle que les deux plus grands producteurs (après les États-Unis) ont rapidement renoncé.

L'accord final, décrit par le communiqué publié par l'Opep+ vendredi matin, indique que "les pays participants ont accepté d'ajuster à la baisse leur production globale de pétrole brut de 10,0 mb/j, à partir du 1er mai 2020, pour une période initiale de deux mois qui se termine le 30 juin 2020". "Pour la période suivante de 6 mois, du 1er juillet 2020 au 31 décembre 2020, l'ajustement total convenu sera de 8,0 mb/j. Il sera suivi d'un ajustement de 6,0 mb/j pour une période de 16 mois, du 1er janvier 2021 au 30 avril 2022" précise le cartel élargi. Celui-ci appelle en outre "tous les principaux producteurs à contribuer aux efforts visant à stabiliser le marché".

Autre point important, "la base de référence pour le calcul des ajustements est la production pétrolière d'octobre 2018, sauf pour le royaume d'Arabie Saoudite et la Fédération de Russie, qui ont tous deux le même niveau de référence de 11,0 mb/j". Un compromis jugé acceptable par Riyad qui, rappelons-le, avait porté sa production d'un peu plus de 9 millions à près de 13 millions de barils par jour début mars, dans sa volonté d'inonder le marché et de livrer une guerre des prix à Moscou.

Dans le détail, l'Arabie Saoudite et la Russie auraient consenti à réduire de 22% leur production sur la base de ces 11 mb/j, ce qui correspond à une coupe de 2,4 mb/j chacun. Les deux poids lourds du marché vont donc supporter à eux seuls près de la moitié du total des coupes convenues.

Les États-Unis absents mais grands gagnants ?

Contrairement à l'Argentine, la Colombie, l'Equateur, l'Egypte, l'Indonésie, la Norvège ou encore Trinidad-et-Tobago qui assistaient aux échanges pour la première fois, les États-Unis, premier producteur mondial de pétrole, ont décliné l'invitation. De fait, Donald Trump -à l'initiative de cette réunion- n'a eu de cesse de répéter que les États-Unis n'avait pas à participer à l'effort global, les conditions de marché réduisant mécaniquement les extractions américaines en contraignant de nombreux producteur à fermer leurs puits. "L'Opep+ accepte l'offre de Washington" titre ainsi Energy Intelligence dans son compte-rendu de la réunion. "La tentative de Washington de convaincre les principaux pays producteurs de pétrole que l'arrêt de la production américaine dû au marché devrait être considéré comme une contribution des États-Unis à la réduction d'une offre sur-excédentaire semble avoir fonctionné" développe le fournisseur indépendants de données spécialisé dans l'énergie.

"Nous voyons la production américaine de pétrole diminuer de 1,7 mb/j cette année", a déclaré jeudi Kirill Dmitriyev, le responsable du fonds souverain russe, faisant écho aux projections officielles du gouvernement américain publiées mardi.

Au-delà d'une réduction "nationale" de production que Donald Trump ne pouvait légalement pas proposer -contrairement à Riyad ou Moscou, les règles sur la concurrence interdisant Washington de contraindre les producteurs dans son propre pays-, "le président américain évite de prendre des mesures qui donneraient l'impression que les États-Unis n'essayaient pas au moins de jouer le jeu" soulignent les experts d'Energy Intelligence. "Selon certaines sources, la décision de l'administration de ne pas approuver l'exonération des redevances pour les compagnies pétrolières et gazières opérant sur les terres fédérales -une proposition avancée par le ministère de l'Intérieur- était au moins en partie motivée par la crainte que l'on puisse avoir l'impression que Washington prêtait main forte aux compagnies de schiste" développent-ils. Les États-Unis ont également fait pression sur le front de la politique étrangère, les législateurs républicains menaçant de limiter les importations de pétrole étranger et de retirer les forces américaines d'Arabie saoudite.

Après avoir parlé à Vladimir Poutine et au roi Salmane ben Abdelaziz Al Saoud en marge de la réunion qui s'éternisait, Trump a déclaré jeudi soir à Washington qu'il pensait que l'Opep+ annoncerait un accord "dans la soirée ou demain". "It could be good, could be not so good" a-t-il ajouté, dans l'attente de la décision du Mexique.

Le Mexique fait obstruction pour 300.000 barils

Les 6 dernières heures de cette réunion-marathon ont été consacrées à tenter de convaincre la ministre mexicaine de l'Énergie d'accepter de réduire la production de 400.000 barils par jour, ce qui correspond à la "juste part' (-23%, comme tous les autres membres de la coalition) que devait supporter le pays qui pompe près de 2 millions de barils par jour. Puis à tenter de répartir ces 400.000 barils parmi les autres pays membres, après que le Mexique a brusquement quitté la table des négociations.

Concrètement, le Mexique ne voulait réduire sa production que de 100.000 barils par jour et était en désaccord sur la base à partir de laquelle effectuer cette réduction. La ministre Rocío Nahle García expliquait vouloir diminuer les extractions sur une base d'environ 1,9 millions de barils par jour, quand les calculs de l'Opep se basaient sur un niveau de production plus bas, autour de 1,75 millions de barils par jour. Finalement, le Mexique a proposé une réduction de 100.000 barils par jour au cours des deux prochains mois, de 1,78 mb/j à 1.68 mb/j, un effort jugé largement insuffisant par les autres membres de l'Opep+.

Le Mexique, qui représente actuellement moins de 2% de la production mondiale, a entrepris une politique pétrolière expansionniste sous l'impulsion de son nouveau président, et prévoit notamment de doubler le nombre de puits en activité. Pour l'heure, Andrés Manuel López ne semble pas vouloir renoncer à cette stratégie et empêche donc l'accord global d'être entériné.

Une nouvelle réunion a été fixée au 10 juin, "pour décider de mesures supplémentaires, autant qu’il sera nécessaire pour équilibrer le marché". Car de l'aveu de nombre d'observateurs, cette coupe -bien que massive- reste nettement en-deçà de ce dont a besoin le marché pour se stabiliser, "au moins à court terme" précise Benjamin Louvet. "Trop peu, trop tard", résument pour leur part les analystes de Citigroup

Quentin Soubranne - ©2020 BFM Bourse
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