(BFM Bourse) - Le spécialiste de l'optique et des verres correcteurs enchaîne les publications de haute volée depuis plusieurs mois en termes de croissance. Mais le marché punit la société, inquiet de la concurrence dans les "lunettes intelligentes", des risques de cannibalisation sur son activité "cœur" ou encore sur les marges.
Cela fait désormais trois trimestres qu'Essilorluxottica enchaîne des rythmes de croissance de haute voltige. Après 11,7% en données comparables au troisième trimestre 2025 puis 18,4% sur les trois derniers mois de 2025, le groupe a encore dégagé une progression de ses revenus de 10,8% au premier trimestre 2026.
Cette dynamique impressionnante est due au décollage spectaculaire des "wearables" (les objets connectés) et plus particulièrement les lunettes d'intelligence artificielle (IA), fruits de sa collaboration débutée en 2019 avec le géant américain de la tech Meta. Les "Ray-Ban Meta smart glasses" ont notamment été commercialisées dans le cadre de ce partenariat.
De nouveaux produits ont été lancés en 2025, comme les "Oakley Meta", des lunettes d'IA présentées comme à "haute performance", qui permettront, par exemple, l'enregistrement vidéo ultra-HD 3K et l'écoute de podcast.
L'an passé, Essilorluxottica a vendu pour 7 millions d'exemplaires de ces "smartglasses", affichant une croissance de 268% selon les calculs de Barclays. Citi, de son côté, estimait les revenus générés par ces produits à 1,6 milliard d'euros.
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Une punition boursière
Au premier trimestre 2026, Oddo BHF rapporte que les lunettes d'IA ont ajouté à elles seules entre cinq et six points de pourcentage de croissance au total de la société.
En début d'année, HSBC se montrait enthousiaste sur les "smartglasses", considérant qu'elles pourraient, à terme, supplanter les smartphones.
Selon ses estimations, 15 millions de personnes dans le monde possédaient des lunettes connectées à fin décembre dernier. L'établissement prévoit que ces lunettes afficheront un taux de pénétration de 25% (et même 50% dans son scénario le plus optimiste) en 2040 pour atteindre 289 millions d'utilisateurs. Ce qui représenterait un marché potentiel total de 200 milliards de dollars à cet horizon (et 401 milliards de dollars dans son scénario optimiste).
HSBC avait alors relevé son conseil à l'achat sur Essilorluxottica, jugeant que la société franco-italienne vendra 35 millions d'unités de ces lunettes en 2030 puis 57 millions en 2040.
En Bourse, Essilorluxottica a été "récompensée" par une sévère correction boursière. Lors de la publication de son activité du premier trimestre, la semaine dernière, l'action a encore redonné 4,8% avant de reculer encore de 3,2% lors de la séance suivante.
Si le groupe a livré des chiffres robustes, les investisseurs se sont interrogés sur la capacité de la société à accélérer sa croissance au second semestre 2026, a noté Barclays.
Plus largement, malgré ces chiffres de croissance assez impressionnants, la société accuse cette année une baisse de 32,9%, ce qui constitue la deuxième plus forte chute du CAC 40. Le groupe d'optique "fait pire" qu'une "perdante de l'IA" (Capgemini, -27,6%), un poids lourd du luxe qui a déçu à de multiples reprises (LVMH, -30%) et se retrouve juste devant un constructeur automobile dont les résultats sont en chute libre (Stellantis, -33,9%).
D'une opportunité à une menace
Pourtant Essilorluxottica, comme dit précédemment, affiche des résultats probants. Comment expliquer un tel paradoxe? La réponse tient dans le fait que le marché a souvent tendance à brûler ce qu'il a adoré par le passé.
"La trajectoire du groupe dans les lunettes IA est désormais considérée comme source de risque après avoir été d’abord perçue comme une opportunité majeure", résume assez simplement Oddo BHF.
Depuis la percée d'Essilorluxottica et Meta sur ce créneau, nombre d'acteurs de la tech ont lancé ou annoncé des produits de nature à rivaliser avec les modèles de la société, ce qui a, sans surprise, inquiété le marché.
Google a annoncé en décembre des lunettes d'IA fonctionnant sous le système d'exploitation Android XR. Alibaba, le géant chinois du e-commerce, avait lui présenté fin novembre ses premières lunettes d'IA, baptisées" Quark" et fonctionnant avec son propre système d'IA générative, Qwen. En février, les informations de presse rapportant qu'Apple préparait une offensive dans les lunettes d'IA en 2027, avec comme nom de projet "N50", ont pesé sur le titre.
"Je pense que le marché considère les lunettes intelligentes davantage comme une menace que comme une opportunité, d'autant plus que de plus en plus de géants technologiques se préparent à se lancer dans la bataille et à entrer sur le marché des lunettes intelligentes", expliquait alors Luca Solca de Bernstein, interrogé sur la chute du titre.
Les investisseurs redoutent également que l'offensive sur l'IA pénalise trop la rentabilité de la société, l'activité sur les "smartglasses" étant pour l'heure dilutive sur les marges du groupe.
Le "derating", c'est-à-dire la dépréciation des multiples boursiers qu'a connue Essilorluxottica, a été causé "par des inquiétudes quant à la qualité des résultats, compte tenu de la part croissante des lunettes intelligentes dotées d'IA, d'une concurrence accrue et de prévisions difficiles pour le second semestre 2026", a résumé Royal Bank of Canada dans une note publiée lundi.
La banque canadienne souligne dans cette optique que convaincre les investisseurs que les résultats des lunettes d'IA "ne sont pas intrinsèquement de moindre qualité par rapport à l'activité principale au vu de la concurrence accrue dans les produits digitaux constitue un défi et nous estimons que l'entreprise doit y apporter une meilleure réponse afin d'éviter une nouvelle dépréciation de sa valorisation".
Risque de cannibalisation
Royal Bank of Canada pointe au passage une autre inquiétude. Les lunettes d'IA risqueraient, à terme, de pénaliser l'activité traditionnelle de montures de l'entreprise, une cannibalisation qui serait déjà en cours, selon elle.
Ce danger a également été signalé à de multiples reprises par Bernstein. "Que les lunettes intelligentes deviennent ou non le 'prochain smartphone', les dommages causés au marché traditionnel des lunettes seront probablement permanents: les géants de la technologie grand public devront investir des milliards dans la mise en place de leurs nouvelles chaînes d'approvisionnement en lunettes intelligentes", soulignait Bernstein en février.
Dans une note publiée la semaine dernière, l'intermédiaire financier jugeait que le groupe aurait besoin de dégager une croissance élevée dans les "wearables" tout en publiant une progression "robuste" de ses revenus "mid-single digit" (plus de 5% pour simplifier) pour apaiser les inquiétudes des investisseurs.
Alphavalue remarque, elle, que la direction de la société met davantage l'accent sur ses activités traditionnelles plutôt que de trop parler des "wearables".
"Essilorluxottica ne mise plus principalement sur la tendance des lunettes connectées et se recentre désormais sur la medtech. À notre avis, ce recentrage stratégique est positif", explique le bureau d'études indépendant.
Il est toutefois permis de se demander si le marché ne fait pas preuve d'un excès de pessimisme sur les perspectives de la société.
10% des revenus, 100% du pessimisme
"Ce retournement de sentiment nous paraît clairement excessif", convient, sur ce point, Oddo BHF. "Certes, de nouveaux concurrents vont pénétrer ce marché émergent (Google en 2026 et sans doute Apple en 2027) mais nous pensons que le partenariat Essilorluxottica/Meta reste à même de tirer son épingle du jeu au vu de l’avance prise (la gamme proposée compte déjà près de 60 références) et surtout de l’assise incomparable qu’apporte Essilorluxottica dans la sphère optique (marques, modèles, verres et canaux de distribution)", développe le courtier.
Dans une note rédigée en avril, UBS écrivait que les ventes de lunettes d'IA constituaient 10% des ventes de la société mais 100% du sentiment (et donc du pessimisme) du marché.
"Plus de 20 milliards d'euros de la capitalisation boursière d'Essilorluxottica ont été effacés depuis que des inquiétudes concernant l'intensification de la concurrence sur le marché des lunettes connectées ont fait surface, ce qui semble faire abstraction du potentiel de hausse lié à l'augmentation des taux d'adoption ainsi que des revenus supplémentaires générés par la vente de produits concurrents via le réseau de distribution d'Essilorluxottica", souligne la banque suisse.
"Cette vision 'verre à moitié vide' sous-estime plusieurs obstacles majeurs à l'entrée sur le marché (différences en termes de capacité, de réseau de distribution et de portefeuille de marques)", ajoute l'établissement helvétique.
Concernant la trajectoire de la rentabilité, UBS se veut rassurante. Certes, à court terme, la production de lunettes d'IA pèse sur les marges brutes. Mais étant donné la structure de cette activité, avec beaucoup de coûts fixes, la hausse des volumes portera le levier opérationnel, ce qui neutralisera l'impact de la dilution, prédit la banque.
À l'achat sur le titre, Bank of America, pense que la société a vu ses fondamentaux être renforcés par les lunettes d'IA. La banque américaine évalue les activités traditionnelles du groupe à 180 euros par action, ce qui signifie qu'au cours actuel (186,45 euros) le marché n'attribue quasiment aucune valeur aux "wearables".
Le problème reste qu'il faudra davantage de clarté sur la capacité du groupe à croître face aux produits rivaux de ses concurrents. Ce qui ne devrait pas survenir avant le second semestre 2026, convient Bank of America.
"Nous reconnaissons que les craintes des investisseurs concernant l'intensification de la concurrence sur le marché des lunettes connectées ont pesé sur le cours de l'action ces derniers temps, et qu'elles ne devraient pas s'estomper avant que des produits concurrents ne soient lancés sur le marché au cours de l'année 2026", abonde Citi.
Alphavalue, pour sa part, estime que le titre pourrait encore décrocher si les marges de la société ne résistent pas. Le bureau d'études indépendant juge, en conséquence, qu'il y a d'autres opportunités à chercher sur le marché.
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