(BFM Bourse) - Depuis de nombreuses années, les marchés actions se sont asséchés aux États-Unis, en raison notamment des rachats de titre opérés par les grands groupes de tech. Mais la vague de grandes introductions en Bourse et les augmentations de capital changent la donne. Un afflux de liquidités est désormais paré pour grossir la cote.
C'est un paradoxe qui vient quelque peu fragiliser l'idée que la Bourse est censée constituer un outil de financement pour les entreprises.
À Wall Street, le volumes total d'actions présentes sur la cote a tendance à structurellement se réduire depuis plusieurs années.
Cela signifie tout simplement que les nouvelles actions émises, via des introductions en Bourse ou des augmentations de capital, s'avèrent moindres en montant que les rachats d'actions ou les sorties de cote.
Cette tendance s'explique, en grande partie, par les importants volumes de rachats d'actions opérés par les grands groupes de tech. Plus flexible que les versements de dividendes, cette forme de retour à l'actionnaire réduit par essence le nombre de titres proposés aux investisseurs, puisque dans la très grande majorité des cas les actions rachetées par les entreprises en question sont annulées.
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Des rachats d'actions massifs
Selon une étude publiée en avril dernier par des chercheurs de l'EM Lyon Business School, Apple a par exemple racheté pour 721 milliards de dollars sur la période 1999-2024, Alphabet 631 milliards de dollars et Microsoft 311,75 milliards de dollars. Plus largement, sur la même période, 20 sociétés du S&P 100 ont à elles seules racheté pour 4.205 milliards de titres.
Ce phénomène n'est pas propre au marché américain. À Paris la cote se dégarnit aussi bien en valeur qu'en nombre d'actions.
Pour donner un ordre d'idée, en 2025, le montant des capitaux levés par les nouvelles introductions en Bourse à Paris s'est établi à seulement 64 millions d'euros (après 700 millions en 2024) alors que les rachats d'actions se sont inscrits à 34,8 milliards d'euros sur le seul CAC 40, selon les données de la lettre Vernimmen.
Toutefois, une bascule importante semble s'opérer, tout du moins à Wall Street.
En raison de la nécessité de financer les lourds investissements dans l'intelligence artificielle, de méga-introductions en Bourse mais aussi des grandes augmentations de capital sont survenues ou s'apprêtent à survenir.
Si bien que la Bourse de New York fera face à un afflux de liquidités qui va "mettre fin à une ère de pénurie d'actions", écrit Bloomberg dans une analyse approfondie sur le sujet.
Les méga-introductions en Bourse devraient générer plusieurs centaines de milliards de dollars. SpaceX a émis pour plus de 86 milliards de nouveaux titres et pourrait être suivi par Anthropic et OpenAI, qui ont tous deux déposé un document confidentiel auprès des autorités boursières américaines.
"Après des années de baisse de l'offre d'actions sur les marchés boursiers, plus de 260 milliards de dollars d'émissions d'actions (dans le cadre d'introductions en Bourse, NDLR) devraient être lancées cette année. Cela marque un revirement majeur par rapport aux dernières années", explique JPMorgan.
HSBC table de son côté sur un chiffre de 300 milliards de dollars, un plus haut depuis 2021, année où les introductions en Bourse avaient été biaisées par la fièvre autour des SPAC, ces coquilles vides dont le seul but restent de lever de l'argent pour racheter d'autres entreprises.
Augmentations de capital massives
Au-delà de ces levées de fonds due à des introductions en Bourse, les augmentations de capital "jumbo" pour financer leurs dépenses d'investissements dans l'intelligence artificielle (IA) s'enchaînent. Selon les projections de Goldman Sachs, les "capex"' (les dépenses d'investissement) des hyperscalers (Alphabet, Microsoft, Oracle, Amazon) devraient atteindre 1.100 milliards de dollars en 2027 et 5.300 milliards de dollars en cumulé sur 2025-2030.
Alphabet a déjà placé pour 84,75 milliards de dollars d'augmentation de capital pour financer le développement de ses infrastructures d'IA. Oracle compte lever sur son exercice actuel au moins 20 milliards de dollars de capital. Selon de nombreux médias anglo-saxons, Meta préparerait de son côté un appel au marché de plusieurs dizaines de milliards de dollars.
La banque UBS s'attend à ce que les augmentations de capital aux États-Unis atteignent 400 milliards de dollars en 2026, plus du double du précédent record de la fin des années 2000.
Toutes ces opérations créeront un afflux de titres gigantesques sur le marché. Alors que Wall Street a enregistré depuis 2021 des sorties nettes de capitaux en actions (environ 280 milliards de dollars en cumulé sur quatre années), JPMorgan s'attend à des flux positifs en 2026 et 2027, avec 200 milliards de dollars de nouvelles actions (introduction en Bourse, augmentation de capital) en 2026 puis 1.300 milliards de dollars.
Une telle arrivée de capitaux sur la cote serait inédite depuis la fin des années 1990, explique Bloomberg qui a eu accès aux données de JPMorgan.
Autrement dit, après des années à se rétrécir, les marchés actions américains (et donc mondiaux puisque Wall Street représente plus de 60% de la capitalisation boursière au monde) croissent et ne rétrécissent plus.
"Avant, tout consistait à réduire son flottant (la part en libre circulation de son capital)", explique à Bloomberg Vincent Deluard, stratège macroéconomique mondial chez StoneX Financial. "Aujourd’hui, on entre en quelque sorte dans une nouvelle ère où il faut investir. La musique a commencé, il faut danser", ajoute-t-il.
Des conditions idéales pour solliciter les actionnaires
Une explication à cette tendance reste que les marchés obligataires ont déjà été sollicités par les groupes d'IA, notamment par Oracle et Meta, à l'automne dernier. L'éclatement de la guerre en Iran a, par ailleurs, provoqué une remontée des taux d'intérêts en raison des craintes "stagflationnistes" (une forte inflation conjuguée à une croissance économique). Autrement dit, le marché du crédit n'est peut-être pas aussi facile à mobiliser qu'il y a quelques mois.
Pour ces raisons, les entreprises ont pu juger que solliciter de nouveaux actionnaires plutôt que les créanciers ou les investisseurs obligataires s'avérait plus judicieux.
Les conditions financières les y incitent. Comme le souligne Bloomberg, le S&P 500 s'échange actuellement 25 fois les bénéfices attendus sur un an, un multiple très élevé qui signifie que les entreprises peuvent réaliser des appels au marché à moindre frais. Le coût du capital, c'est-à-dire le rendement exigé par les actionnaires pour détenir des actions, est depuis fin 2023 inférieur au rendement moyen sur les obligations américaines "investment grade", c'est-à-dire de bonne qualité, note l'agence de presse.
Par ailleurs, les marchés actions se situent aujourd'hui dans une configuration "historique", estime JPMorgan.
"La vague de nouvelles émissions d'actions survient à un moment où le marché boursier américain connaît une expansion sans précédent, tant en ampleur qu'en profondeur", souligne JPMorgan.
Ce qui signifie tout simplement que la demande est largement suffisante pour absorber les nouveaux flux entrants. Les ménages américains, après avoir été des vendeurs nets au cours des cycles précédents, sont devenus des acheteurs nets d'actions ces dernières années, note JPMorgan.
HSBC a tenu un raisonnement similaire dans une récente note, remarquant que les ETF (fonds indiciels) américains ont enregistré environ 390 milliards de dollars depuis le début de l'année, soit un rythme mensuel de 80 milliards de dollars.
En outre, la demande des entreprises est également importante, les annonces de rachats d'actions s'élevant à 805 milliards de dollars depuis le début de l'année, soit 17% ou 120 milliards de dollars de plus qu'en 2025.
"Lorsque les marchés sont en hausse, les investisseurs sont plus enclins à investir dans les nouvelles émissions et les entreprises obtiennent généralement des valorisations plus élevées pour leurs actions", rappelle UBS.
"Les entreprises ont tendance à émettre des actions lorsque la demande est forte, que la dynamique des bénéfices est saine et que l'appétit pour le risque des investisseurs est élevé. En d'autres termes, c'est généralement la bonne santé des marchés qui entraîne les émissions, et non l'inverse", explique de son côté Deutsche Bank.
