(BFM Bourse) - Le métal précieux a connu en quelques séances de violents dégagements. Est-ce que cette correction remet en cause le potentiel du métal précieux? À l'unisson, les experts de marché jugent que non.
Depuis maintenant près de deux ans, la hausse de l'or sur le marché a paru à résister à toutes les épreuves. Les cours de la "relique barbare", comme la surnommait l'illustre économiste John Maynard Keynes, ont pris 64,6% en 2025 et se sont adjugés 13% sur le seul mois de janvier. Depuis mi-2024, l'once d'or a quasiment doublé.
Nous avons déjà écrit à de multiples reprises sur les différents facteurs ayant contribué à l'envolée de la matière première.
Les incertitudes politiques et géopolitiques causées par la politique économique erratique de Donald Trump, notamment avec les droits de douane, ont renforcé le rôle de valeur refuge de l'or. D'autant que d'autres valeurs refuge traditionnelles, comme le dollar et les obligations américaines, ont vu leur statut être fragilisé cette année. L'alourdissement des déficits américains ont aussi joué.
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Banques centrales et indépendance de la Fed remise en question
De façon plus structurelle, les achats importants des banques centrales, notamment de la Chine et des pays émergents, constituent un vent porteur depuis maintenant près de deux ans.
"Dans un premier temps, cette tendance avait été motivée par les préoccupations des pays concernant les sanctions sur leurs avoirs étrangers à la suite des décisions des États-Unis et de l'Europe de geler les avoirs russes. Toutefois, cette tendance s'est transformée en une stratégie plus large de diversification des réserves en dollars et des avoirs en dollars", avait souligné UBS en 2025.
Les menaces sur l'indépendance de la Réserve fédérale américaine (Fed) par Donald Trump ont aussi pu pousser les investisseurs à se réfugier sur l'or.
D'autres effets plus mécaniques ont joué, à savoir la baisse du dollar et le retour des réductions de taux de la Fed. Le premier facteur rend l'or, dont les cours sont libellés en dollars, plus attrayant pour les investisseurs qui n'ont pas le billet vert comme devise de référence.
Le second porte également l'or car la matière première ne produit pas de revenus (contrairement aux obligations avec coupons ou des actions avec des dividendes). Son cours est en conséquence aidé par une baisse des taux d'intérêt, car il devient alors de plus en plus intéressant d'investir dans de l'or plutôt que de le placer.
"Une défaillance de liquidité"
Toutefois, comme d'autres métaux précieux (l'argent, voire le palladium), l'or a récemment connu un impressionnant épisode de volatilité.
L'once a franchi les 5.000 dollars en début de semaine dernière avant de tutoyer deux jours plus tard les 5.600 dollars.
Ce mouvement a-t-il été trop rapide? "Une telle évolution du prix n'est pas le signe d'un marché sain et ordonné. Au contraire, cela reflète une défaillance de la liquidité où des flux relativement faibles peuvent déclencher des mouvements démesurés", a jugé Ole Hansen, de Saxo Banque.
Le métal précieux a ensuite vacillé fortement à plusieurs reprises. Le 29 janvier, l'or a subitement perdu 8% en quelques minutes avant de remonter la pente pour terminer sur un léger repli.
Surtout, la matière première a ensuite plongé violemment les deux séances suivantes. Le 30 janvier, l'or a perdu 8,95%, sa plus forte baisse sur une séance depuis 2013. Lundi, la "relique barbare" a enchaîné un nouveau repli de près de 5%, avant de rebondir puis de plus ou moins se stabiliser les séances suivantes. À la clôture européenne de vendredi, l'once d'or s'échangeait autour de 4.960 dollars.
Un élément a été identifié comme le grand déclencheur de cette correction: la nomination de Kevin Warsh par Donald Trump à la tête de la Fed.
Les économistes divergent quelque peu sur les vues exactes de Kevin Warsh en matière de politique monétaire. Mais le banquier central a la réputation d'être un "faucon" ("restrictif") en matière de bilan de la Fed. Ce qui signifie qu'il est moins enclin que d'autres banquiers centraux à effectuer des opérations (comme des rachats de titres sur le marché) de nature à soutenir l'économie en injectant des liquidités.
Cette idée a quelque peu malmené le pari des investisseurs consistant à anticiper une dépréciation prononcée du dollar en se réfugiant sur l'or, pari qui aurait été justifié par une politique monétaire très accommodante.
L'or un actif "fourre-tout"
La nomination de Warsh a surtout donné le prétexte idéal aux investisseurs pour prendre leurs bénéfices sur la matière première.
"La plupart des acheteurs qui avaient déjà réalisé des bénéfices avaient déjà un pied dehors, prêts à sortir à tout moment", a déclaré à Bloomberg Jia Zheng, responsable des opérations chez Shanghai Soochow Jiuying Investment Management Co.
Alexandre Baradez, explique, lui, que l'or comme l'argent était des "most crowded trades", c'est-à-dire des paris d'investissements sur lesquels tout le monde s'est rué.
"Ils sont devenus des 'fourre-tout' au fil des mois: valeur refuge contre le risque géopolitique, valeur refuge contre la baisse du dollar, anticipation de nouvelles baisses de taux de la Fed avec la pression politique de la Maison-Blanche, demande industrielle notamment pour l’argent avec des tensions sur le marché physique…et probablement beaucoup de spéculation depuis quelques temps avec des positions de plus en plus importantes et le recours aux effets de marge de la part des investisseurs", développe l'intermédiaire financier.
Est-ce que ce récent épisode de volatilité incarne une nouvelle donne ? Le métal précieux a-t-il achevé sa longue phase de hausse ? À l'unisson les bureaux d'études répondent par la négative.
"Nous prévoyons que tout revers sera confronté à une nouvelle demande, avec la barre des 6.000 dollars l'once qui émergera comme un potentiel prochain objectif à la hausse dans le temps", juge Ole Hansen.
Deutsche Bank a réitéré sa cible de 6.000 dollars l'once pour cette année. Pour la banque allemande, la forte volatilité subie par le métal précieux ne doit pas faire oublier "l'importance des catalyseurs évidents" qui peuvent porter l'actif.
"Les facteurs thématiques favorables à l'or restent positifs et nous pensons que les raisons qui poussent les investisseurs à allouer des actifs à l'or (et aux métaux précieux) n'ont pas changé", tranche l'établissement d'outre-Rhin.
Une plus forte allocation
"D'importants investisseurs institutionnels ont signalé la probabilité d'une diversification progressive sur plusieurs années, pour s'écarter des actifs libellés en dollars, et nous n'avons pas connaissance que cela ait changé", poursuit la banque.
"Si cette tendance se confirme dans les mois à venir, nous pensons que cela pourrait avoir des effets significatifs sur la confiance des autres investisseurs, tout comme les achats des banques centrales l'ont fait par le passé", développe encore Deutsche Bank.
Sur son dernier point, la banque allemande remarque que l'appétit des banques centrales pour le métal doré ne s'affaisse pas. La banque de Corée a récemment indiqué qu'elle envisageait de reprendre les achats d'or après les avoir arrêtés en 2013. La Banque de Pologne a, elle, relevé sa cible de détention à 700 tonnes d'or contre 550 tonnes précédemment, le 20 janvier.
Citée par Reuters, JPMorgan a elle estimé dans une note lundi que l'or atteindrait 6.300 dollars l'once d'ici à la fin de l'année, grâce à la poursuite des achats des banques centrales.
"Malgré la volatilité récente à court terme, nous restons fermement convaincus du potentiel haussier de l'or à moyen terme, grâce à une tendance claire, structurelle et continue à la diversification qui devrait se poursuivre dans un contexte où les actifs réels continuent de surperformer les actifs papier", a fait valoir la banque.
Dans une autre note publiée la semaine dernière, JPMorgan entrevoyait même un scénario où l'or pouvait atteindre, à terme, un cours situé entre 8.000 et 8.500 dollars l'once. Cela supposerait que les investisseurs individuels décident de revoir leur exposition à la matière première à hauteur de 4,6% de leur portefeuille, contre 3% environ à l'heure actuelle.
Des épisodes historiques qui vont dans le sens d'une hausse
Selon CNBC, l'établissement avance que les ménages ont remplacé leurs obligations à long terme par de l'or, une tendance qui, selon lui, devrait se poursuivre. Les données suggèrent également que l'or a été préféré au bitcoin par les traders particuliers, ajoute JPMorgan.
"Il est compréhensible que les acteurs du marché soient ébranlés par les récentes fluctuations des cours. Une consolidation à court terme est justifiée à ce stade et nous pensons que cette correction sera salutaire pour le marché à long terme", a écrit UBS, pour sa part mardi.
La banque suisse pense toutefois que le rallye a encore de bonnes chances de se poursuivre, car, elle estime, elle aussi, que les fondamentaux demeurent inchangés.
L'établissement helvétique a en ligne de mire un objectif à 6.200 dollars l'once en 2026. UBS table sur encore deux baisses de taux de la part de la Fed cette année, ce qui devrait soutenir les cours de l'or.
"Les phases de marchés haussières de l'or ne prennent généralement pas fin simplement parce que les craintes s'estompent ou que les prix deviennent trop élevés : elles prennent fin lorsque les banques centrales établissent leur crédibilité et s'orientent vers un nouveau régime de politique monétaire. Étant donné que Warsh n'a pas démontré la même crédibilité que Volcker, nous ne pensons pas que cela marque la fin (de la phase actuelle)", développe par ailleurs UBS.
En 1980, le président de la Fed de l'époque, Paul Volcker, avait réussi à mettre en place une politique de durcissement monétaire qui avait restauré la crédibilité de la Fed et apaisé les peurs quant à une envolée de l'inflation. Ce qui avait alors mis fin au rallye de l'or qui avait pris plus de 120% en 1979.
Elyas Galou, stratégiste de la banque américaine, rappelait en décembre que l'or avait connu cinq "bull market", c'est-à-dire des phases de marché très haussières. Durant ces périodes, l'actif a connu une hausse moyenne annuelle de 37%. En extrapolant ces chiffres, le pic de l'or surviendrait à 6.200 dollars l'once en avril 2026, calculait-il alors.
