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Marché : Qu'est-ce que le "debasement trade", ce pari contre la perte de valeur des grandes monnaies (comme le dollar), et pourquoi en parle-t-on autant?

Aujourd'hui à 07:00
Le debasement trade anticipe la perte de valeur des grandes devises

(BFM Bourse) - L'envolée des cours des métaux précieux ont apparemment provoqué un retour de cette forme d'investissement qui anticipe la perte de valeur des grandes devises, le dollar notamment. Mais est-ce que ce phénomène n'est pas exagéré pour autant ?

La Bourse regorge d'expression parfois un peu sibyllines. Citons à titre d'exemple le fameux "TACO trade", l'acronyme TACO renvoyant à "Trump always chickens out", ou "Trump finit toujours par se dégonfler".

En clair, il s'agit d'anticiper l'idée qu'à la fin des fins, derrière les violentes menaces du président des États-Unis, une solution négociée finit toujours par émerger.

Ces derniers mois, une expression est revenue avec insistance: le "debasement trade". Ce terme renvoie à des paris du marché autour de la perte de valeur des grandes monnaies. Plutôt que d'investir dans des titres libellés dans ces devises, les opérateurs se concentrent sur des actifs "tangibles", comme les matières premières.

"En d’autres termes, il s’agit d’une fuite vers les actifs réels - or, argent, matières premières, immobilier, voire cryptomonnaies (plus ces derniers jours) - à mesure que les monnaies fiduciaires perdent leur pouvoir d’achat", expliquait en octobre John Plassard, conseiller en investissement chez Cité Gestion, dans une note.

"Lorsque les États financent leurs déficits par la dette, et que les banques centrales soutiennent artificiellement les taux, la monnaie devient elle-même une variable d’ajustement. C’est dans ces moments que les investisseurs cherchent des actifs 'non diluables', capables de conserver leur valeur intrinsèque", développait-il.

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La forte hausse de l'or comme symptôme

"Si l'on regarde dans l'Histoire, à l'époque pour faire perdre de la valeur à la monnaie, on diluait l'argent par du cuivre ou par d'autres métaux moins précieux que l'argent", a de son côté expliqué le 30 janvier dernier Maud Reinalter, directrice des investissements chez Belfius Asset Management, sur BFM Business.

"Aujourd'hui cela traduit la crainte que la devise qu'on a en portefeuille perde de la valeur par rapport aux autres monnaies. C'est très important pour les investisseurs qui cherchent à 'hedger' ('couvrir', NDLR) ou protéger une partie de leurs portefeuilles", a-t-elle ajouté.

Historiquement, ce phénomène s'est déjà produit à plusieurs reprises, notamment dans les années 70. En 1971, le président américain Nixon décrète la fin de l'étalon-or, c'est-à-dire la convertibilité du dollar en un certain montant d'or. Les accords de Kingston en 1976 entérinent ensuite la fin de l'étalon-or au niveau mondial.

"L'abandon de l’étalon-or a entraîné une ruée vers les métaux précieux, alors perçus comme les seuls garants d’une valeur stable", rappelle John Plassard.

Le spécialiste de marché souligne que d'autres épisodes de la sorte sont survenus en 2008 puis 2020, à chaque fois lorsque les politiques monétaires et budgétaires ont été ultra-accommodantes, entraînant une importante création monétaire.

Cette expression est revenue à la mode depuis environ cinq-six mois. La forte hausse de l'argent et de l'or, qui ont pris respectivement 148% et 65% en 2025, ainsi que 19% et 13% en janvier, a été interprétée par plusieurs experts de marché comme un signal montrant un "debasement trade" autour du dollar et des actifs libellés en dollars.

Le yen également concerné

Cette lecture est notamment celle de Swissquote, qui y voit "le retour en force du 'debasement trade'". "Les États financent leurs dépenses par la dette, que les banques centrales finissent indirectement par absorber. Résultat : l’offre monétaire augmente, le pouvoir d’achat se dilue, et la confiance s’effrite", écrit l'intermédiaire financier.

En octobre, John Plassard soulignait que la dette publique américaine atteignait "des sommets historiques tandis que les déficits européens s'enlisent". Du côté des banques centrales, si leurs discours s'avèrent restrictifs, dans les faits les taux d'intérêts réels "peinent à redevenir positifs", écrivait John Plassard.

"Les investisseurs, conscients de cette contradiction, cherchent à se prémunir contre une lente dévaluation systémique avec une inflation toujours présente (avec des taux d’intérêt réels qui peinent à redevenir positifs)", soulignait le conseiller en investissement.

"La ruée simultanée vers l'or, les actions et même les cryptomonnaies peut être considérée dans le contexte du 'debasement trade'. Les investisseurs craignent que les emprunts massifs et les déficits importants des grands gouvernements finissent par éroder la valeur de la monnaie fiduciaire", expliquait pour sa part Allianz en octobre.

"Plutôt que de détenir des liquidités ou des obligations à faible rendement, qui pourraient être dévalorisées par l'inflation, ils investissent dans des actifs dont l'offre est limitée, tels que les métaux précieux, les actions et le bitcoin", poursuivait l'assureur.

Barclays de son côté remarquait fin janvier que le "debasement trade" avait "frappé" le dollar et les obligations japonaises, dont les rendements se sont récemment envolés, avec notamment le plan de relance budgétaire massif de la Première ministre japonaise, Sanae Takaichi.

Deutsche Bank prudente sur le phénomène

Si ce "debasement trade" semble donc palpable, est-ce que pour autant il traduit une véritable perte de confiance dans les devises ? Et est-ce que son importance n'apparaît pas exagérée?

Si certains analystes voient, donc, très clairement l'existence de ce phénomène de marché, d'autres font preuve d'un peu plus de prudence.

En octobre, Deutsche Bank jugeait que le marché présentait "peu de preuves" d'un "debasement trade", phénomène qu'elle qualifie de "narratif", c'est-à-dire une histoire que tente de se raconter le marché.

Selon l'établissement allemand, un "debasement trade" devrait se traduire par une pentification importante de la courbe des taux obligataires américains.

Autrement dit, l'écart entre le rendement des taux courts et longs (par exemple le titre de dette à deux ans avec celui à 10 ans) devrait se creuser "substantiellement" pour traduire la perte de confiance sur le long terme de la devise.

Cela n'est pas vraiment le cas. Depuis début 2025, l'écart s'est effectivement creusé entre le taux de l'obligation américaine à deux ans et celui à 30 ans (il a même plus que doublé). Mais cet écart était beaucoup plus prononcé lors des années 2010. Par ailleurs, le rendement du titre de référence du marché, l'obligation à 10 ans, reste en baisse sur un an, ce qui rend difficile l'interprétation d'une dégradation accrue de la confiance dans le dollar.

"Un récit convaincant plutôt que des faits confirmés"

Plus récemment, Deutsche Bank a écrit lundi que la nomination de Kevin Warsh à la tête de la Réserve fédérale américaine (Fed) a quelque peu malmené "le narratif prévalent autour du debasement trade".

Le banquier central est perçu comme "un faucon" monétaire, c'est-à-dire un dirigeant qui serait bien moins enclin à faire tourner la planche à billet pour soutenir l'économie.

Ce qui expliquerait que l'annonce de sa nomination a provoqué une violente chute de l'or et de l'argent, la thèse de la perte de valeur du billet vert étant fragilisée.

Mais Deutsche Bank ajoute que "les actions sur les prix (de ces matières premières) se sont depuis longtemps détachées de toute discussion sensée sur le 'debasement'".

Citi va même plus loin. "Ce 'trade' repose sur un récit convaincant plutôt que sur des faits confirmés", jugeait l'établissement américain en octobre. La banque avançait qu'en dehors de l'or, les évolutions des autres actifs ne permettaient pas d'accréditer la thèse d'un "debasement trade".

Les actions évoluent au gré de la confiance autour des perspectives de l'intelligence artificielle tandis que le bitcoin est bien plus corrélé aux actions qu'à l'or, soulignait-elle.

Comme Deutsche Bank, Citi ne constatait pas une pentification de la courbe des taux suffisamment importante et remarquait que les anticipations d'inflation (et donc par ricochet de perte de valeur du dollar) restaient "modérées".

Même pour l'or, faut-il voir dans l'envolée des cours du métal précieux, une défiance chronique et structurelle de la devise américaine?

Dans une récente note, UBS estimait que 68% de la hausse du métal précieux depuis janvier 2025 était due aux changements de politiques américaines, comme les droits de douane, les menaces de Donald Trump à l'encontre de l'indépendance de la Fed ou encore le risque d'annexion du Groenland.

L'or aurait donc surtout été porté par son statut de valeur refuge face à un sentiment d'aversion au risque, plus que comme un moyen d'échapper à une inéluctable érosion de la valeur du billet vert.

Julien Marion - ©2026 BFM Bourse
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