(BFM Bourse) - Les deux grandes places boursières américaines rivalisent pour séduire les candidats à la cotation. Une compétition dans laquelle un troisième acteur très sérieux, le Texas Stock Exchange, s'invite désormais.
Wall Street a été le théâtre cette année de la plus importante introduction en Bourse jamais réalisée dans l’histoire des marchés financiers, avec celle de SpaceX en juin dernier.
Mais, dans la course aux méga-introductions, Anthropic compte déjà faire oublier l’opération record du groupe spatial d'Elon Musk. La start-up américaine, connue pour avoir développé Claude, un grand modèle de langage d’intelligence artificielle, « prévoit d’égaler, voire de dépasser » le montant levé par l’entreprise spatiale d’Elon Musk, rapportait Bloomberg cet été.
Fondée il y a seulement cinq ans, Anthropic pourrait ainsi surpasser SpaceX, entrée en Bourse en juin avec une valorisation de 1.770 milliards de dollars. L’entreprise avait levé 85,7 milliards de dollars après l’exercice d’une option de surallocation.
Ces opérations hors normes ne doivent toutefois pas occulter un environnement de marché moins favorable. "Les efforts visant à préparer les entreprises à leur entrée en Bourse sont restés soutenus, même si le contexte du marché des introductions en Bourse s’est complexifié et qu’un certain nombre d’opérations ont été retirées vers la fin du trimestre", explique Mark Schwartz, responsable des activités de conseil d’EY Americas FAAS consacrées aux introductions en Bourse et aux SPAC, dans le rapport EY Q3 2026 Global IPO Trends.
"Les candidats potentiels à une introduction en Bourse évaluent les différents scénarios liés aux taux d’intérêt et aux élections, tout en se préparant à profiter des fenêtres de marché propices au lancement de leurs offres", poursuit-il.
Le Nasdaq prend le dessus sur le NYSE
Lorsqu’une telle fenêtre s’ouvre, les entreprises doivent encore choisir la place boursière sur laquelle elles souhaitent faire leurs premiers pas. Or, derrière le terme générique de "Wall Street" se cachent en réalité plusieurs marchés concurrents, au premier rang desquels la Bourse de New York, le NYSE, et le Nasdaq. Les deux opérateurs cherchent depuis des années à se surpasser pour attirer les introductions en Bourse les plus convoitées.
Pour convaincre les entreprises, ils mettent en avant leur capacité à créer l’événement et proposent différents avantages, comme des campagnes d’affichage ou de somptueuses soirées de gala, rapporte le Wall Street Journal. Pour l’heure, l’avantage revient au Nasdaq, le cadet technologique créé en 1971.
Depuis le début de l’année, le Nasdaq a obtenu la cotation de 59 entreprises, qui ont levé près de 120 milliards de dollars dans le cadre d’introductions en Bourse traditionnelles, selon les données de Dealogic citées par le quotidien américain. De son côté, le NYSE a accueilli 32 entreprises, pour un montant cumulé de 20 milliards de dollars.
Sur le total enregistré par le Nasdaq, environ 86 milliards de dollars proviennent de la seule introduction en Bourse de SpaceX. L’opérateur pourrait ajouter quelque 100 milliards de dollars supplémentaires à son bilan si Anthropic choisit officiellement cette place de marché pour son opération, attendue le mois prochain.
Le NYSE grince des dents
Le Nasdaq a en effet sorti le grand jeu pour attirer ces méga-introductions. En amont de la cotation de SpaceX, l’opérateur a notamment modifié au printemps dernier les règles d’intégration à son indice phare, le Nasdaq 100.
Cette réforme faisait partie d’un ensemble de cinq mesures destinées à moderniser la composition de l’indice. L’une d’elles visait très clairement à dérouler le tapis rouge aux futures méga-introductions, qu’il s’agisse de SpaceX ou des géants de l’intelligence artificielle OpenAI, à l’origine de ChatGPT, et Anthropic, qui a développé Claude.
Le dispositif prévoit une procédure d’entrée accélérée, baptisée "Fast Entry", pour les entreprises de très grande taille nouvellement cotées. Une société peut désormais faire l’objet d’une première évaluation dès son septième jour de cotation. Si sa capitalisation boursière totale la place parmi les 40 plus importantes entreprises composant alors l’indice, elle peut intégrer le Nasdaq 100 après 15 séances.
Jusqu’à présent, les nouvelles entreprise arrivées en Bourse devaient patienter, quelle que soit leur taille. Elles ne pouvaient rejoindre le Nasdaq-100 qu’à l’occasion de sa recomposition annuelle ou pour remplacer une entreprise qui en sortait. Selon le Nasdaq, ce délai retardait souvent l’intégration des grandes sociétés nouvellement cotées, « créant ainsi un décalage entre les attentes des investisseurs et la représentation du marché dans l’indice ».
Le mécanisme de "Fast Entry" doit donc réduire ce décalage et permettre à l’indice de refléter plus rapidement l’évolution du marché.
SpaceX a officiellement intégré le Nasdaq-100 le 7 juillet 2026, quelques semaines seulement après son introduction en Bourse. Cette promotion éclair a été rendue possible par les nouvelles règles permettant aux groupes récemment cotés de rejoindre rapidement certains indices phares.
Le groupe d’Elon Musk, présent notamment dans le secteur spatial et les satellites, n’a ainsi attendu que 25 jours avant d’intégrer l’indice, après avoir levé environ 86 milliards de dollars lors de son introduction en Bourse historique du 12 juin.
Selon le Wall Street Journal, certains dirigeants du NYSE estiment en privé que cette modification des règles a rendu la compétition presque impossible. L’intégration rapide au Nasdaq-100 constitue en effet un argument commercial puissant pour attirer les entreprises de très grande taille.
Un attrait renforcé, même auprès des entreprises traditionnelles
Le Nasdaq a justifié cette modification de sa méthodologie par sa volonté d’offrir aux investisseurs une image plus fidèle et plus actuelle de la composition du Nasdaq 100. Cet indice sert notamment de référence à QQQ, l’un des fonds indiciels cotés, ou ETF, les plus populaires auprès des investisseurs américains.
L’intégration au Nasdaq-100 offre une visibilité considérable aux entreprises. Elle provoque également des achats d’actions de la part des fonds qui répliquent automatiquement l’indice, ce qui leur assure une base d’investisseurs relativement stable.
Pour pouvoir rejoindre le Nasdaq 100, une entreprise doit au préalable être cotée sur le Nasdaq. Ce mécanisme contribue à expliquer pourquoi des sociétés qui ne sont pas directement associées au secteur technologique, comme le fabricant de jouets Mattel, le groupe agroalimentaire PepsiCo ou le géant de la distribution Walmart, peuvent être tentées de rejoindre cette place de marché.
Hilton Worldwide Holdings a récemment annoncé le transfert de sa cotation principale du NYSE vers le Nasdaq Global Select Market. Les actions du groupe hôtelier doivent commencer à y être négociées le 5 novembre 2026, tout en conservant leur symbole HLT.
Hilton estime que l’accent mis par le Nasdaq sur la technologie et l’innovation correspond à sa stratégie de croissance. Ce départ constitue un nouveau revers pour le NYSE, après le transfert de Walmart vers le Nasdaq fin 2025.
En comparaison, le NYSE s’est lancé tardivement dans la création d’indices, souligne le Wall Street Journal. Il n’a lancé son NYSE 100 que l’an dernier, soit quarante ans après la création du Nasdaq 100.
Bien que le NYSE 100 permette lui aussi une intégration rapide, il ne bénéficie pas encore d’une audience comparable. Selon plusieurs professionnels des marchés, ce retard pourrait placer durablement le NYSE en position défavorable dans la compétition pour les grandes cotations.
Le Texas Stock Exchange en embuscade
La rivalité ne se limite toutefois plus aux deux grandes places new-yorkaises. Le NYSE et le Nasdaq surveillent également la progression du Texas Stock Exchange, ou TXSE, établi à Dallas, souligne le Wall Street Journal.
Le TXSE, établi à Dallas, a commencé ses activités de négociation en juillet 2026, moins d’un an après avoir obtenu l’autorisation de la Securities and Exchange Commission (SEC), le gendarme boursier américain. Après un lancement progressif, la plateforme a ouvert les échanges à l’ensemble des titres américains le 31 juillet, puis accueilli ses premières cotations principales en septembre. Les premières entreprises cotées à titre principal l’ont rejointe en octobre.
Cette nouvelle Bourse, entièrement électronique, possède néanmoins une présence physique dans le centre de Dallas. Elle entend notamment tirer parti de la contestation croissante des coûts de mise en conformité imposés aux sociétés cotées sur les grandes places américaines.
"La Bourse du Texas vise à tirer parti de la désaffection à l’égard de l’augmentation des coûts de mise en conformité au Nasdaq et au New York Stock Exchange et des nouvelles règles, comme celle qui fixe des objectifs en matière de diversité au sein des conseils d’administration des sociétés cotées au Nasdaq. Les partisans du TXSE promettent qu’il sera plus favorable aux chefs d’entreprise", expliquait le Wall Street Journal au moment de la présentation du projet, en 2024.
Pour l'heure, moins de 1% du volume total des transactions réalisées aux États-Unis passe actuellement par cette place de marché, signale le Wall Street Journal. Le TXSE est néanmoins déjà parvenu à attirer plusieurs entreprises auparavant cotées à New York.
Energy Transfer, Sunoco, USA Compression Partners, Dillard’s et Origin Bancorp ont notamment transféré leur cotation principale du NYSE vers le nouvel opérateur texan. CECO Environmental et International Bancshares ont, de leur côté, quitté le Nasdaq.
Charles Schwab a choisi une formule différente. Le courtier a opté pour une double cotation, conservant le NYSE comme marché principal tout en faisant également négocier ses titres sur le TXSE.
Texas Capital Bancshares a, de son côté, annoncé le transfert de sa cotation principale du Nasdaq vers le TXSE, avec une prise d’effet prévue le 9 novembre 2026.
Cette percée est notable, les nouveaux concurrents ayant historiquement éprouvé de grandes difficultés à remettre en cause la domination du NYSE et du Nasdaq. Le Pacific Stock Exchange, qui regroupait les places de San Francisco et de Los Angeles, a ainsi été acquis en 2006 par le NYSE. Le Boston Stock Exchange a été racheté l’année suivante par Nasdaq OMX.
Intercontinental Exchange, ou ICE, la maison mère du NYSE, a quant à elle acquis le Chicago Stock Exchange en 2018. Le Philadelphia Stock Exchange, la plus ancienne Bourse des États-Unis, avait pour sa part été racheté par le Nasdaq en 2007.
En partie pour répondre à l’offensive du TXSE, le NYSE a rebaptisé sa Bourse électronique NYSE Chicago "NYSE Texas" en 2025 et l’a réimmatriculée dans cet État.
L’arrivée du TXSE ne menace pas encore la domination des deux géants new-yorkais en matière de volumes échangés. Mais sa capacité à convaincre des entreprises de transférer leur cotation principale chez elle constitue déjà un tour de force important...
