(BFM Bourse) - Les perturbations du trafic aérien liées au conflit font craindre un risque par ricochet sur les revenus d'après-vente et de maintenance. Mais la hausse des cours du baril peut paradoxalement renforcer l'attrait des avionneurs.
L'aéronautique n'a pas été épargné par l'éclatement du conflit au Moyen-Orient. Depuis le début de l'offensive franco-israélienne contre l'Iran, l'indice paneuropéen Stoxx Europe Total Market Aerospace & Defense a chuté de 12,7%.
L'aéronautique demeure un secteur industriel considéré comme cyclique. Le compartiment a ainsi pu pâtir de la baisse généralisée d'appétit pour le risque des investisseurs.
Au-delà de ce phénomène de marché, des risques propres au secteur viennent s'ajouter. "En règle générale, le rapport entre les groupes aéronautiques civils et les cours du pétrole est le suivant : les spécialistes de l''aftermarket' souffrent de la hausse des cours du pétrole, tandis que les avionneurs en bénéficient - à condition que le trafic aérien ne soit pas trop affecté par cette hausse", explique Jefferies.
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Risques sur le trafic aérien et les services d'après-vente
Les spécialistes de "l'aftermarket" sont tout simplement les motoristes-équipementiers, à savoir Safran, le britannique Rolls Royce ou encore l'allemand MTU Aero. Ces sociétés dégagent le gros de leur rentabilité non pas sur leurs produits vendus lors de la mise en service d'un avion ("la première monte") mais sur la maintenance, la révision, la réparation ou encore la vente de pièces détachées. Ces activités sont très bien margées, mêmes si les entreprises ne communiquent pas leurs niveaux de rentabilité sur ces métiers.
Ces services dépendent des visites dans les ateliers des appareils des compagnies aériennes (ou des loueurs), ce qui est étroitement corrélé au trafic aérien.
Pour ces raisons, une société comme Safran avait davantage souffert en Bourse de la pandémie (et donc de l'effondrement du trafic) qu'Airbus. Rebelote avec le conflit en Iran. L'action Safran chute de 18,7% sur un mois, contre une baisse de 13% pour celle de l'avionneur.
La guerre au Moyen-Orient perturbe directement le trafic aérien même si l'impact direct peut s'avérer relativement mesuré.
Selon Jefferies qui s'appuie sur des données de l'Association internationale des transporteurs aériens (IATA), le Moyen-Orient représente environ 10% du trafic aérien. La banque a estimé, dans une récente note, que si le conflit venait à s'allonger pendant plusieurs mois, l'impact se chiffrerait autour de 3 points de pourcentage pour le trafic aérien mondial sur 2026, car les compagnies aériennes rerouteront certains vols pour éviter la zone. Jefferies retient ainsi une croissance de 2% du trafic aérien pour 2026, contre 5% pour l'IATA.
Toutefois, malgré ce contexte plus défavorable sur le trafic aérien, la banque considère que les objectifs financiers de moyen-terme de Safran ont été construits sur des hypothèses trop prudentes. Jefferies considère ainsi que ces cibles pourraient être relevées et a, en conséquence, réitéré son conseil à l'achat. La banque a également confirmé sa recommandation à l'achat sur MTU Aero et Rolls Royce.
Des compagnies aériennes sous tension
Bank of America pointe un autre risque que la baisse immédiate du trafic aérien pour les spécialistes de "l'aftermarket". Dans une note publiée lundi, l'établissement américain explique que les compagnies aériennes font, avec le bond des cours du pétrole, face à une facture carburant plus élevée. Ce qui est d'autant plus vrai que les prix du kérosène ont progressé bien plus fortement que ceux du brut. Les cours du "jet fuel" ont grimpé de 106% sur un mois au 20 mars dernier, une augmentation deux fois supérieure à celle du Brent.
Cette hausse des prix s'explique par les coûts de raffinage mais également par le fait que le kérosène ne constitue pas une priorité pour les raffineurs, ne représentant que 9% de la production de produits raffinés, selon l'Association du transport aérien international (IATA).
"Au lieu de cela, les raffineries optimisent leur gamme de produits en se concentrant sur les produits les plus demandés et les plus rentables, tels que le diesel et l'essence", souligne l'association.
En raison de ces prix de marché bien plus tendu, les comptes des compagnies aériennes ont de fortes chances de se dégrader, pointe Bank of America. Et le carburant pourrait même venir à manquer.
"La rentabilité des compagnies aériennes devrait être soumise à une pression croissante en raison de la forte hausse des prix du kérosène ; toutefois, si la crise perdure, la disponibilité du kérosène pourrait devenir un sujet de préoccupation au même titre que son prix", prévient la banque.
Ce d'autant plus que le Golfe n'est pas seulement une région productrice de pétrole mais aussi un important fournisseur de produits raffinés.
"On observe déjà les premiers signes de tension, notamment des annulations de vols, des réductions de capacité, une hausse des tarifs et la mise en place de surcharges carburant destinées à compenser en partie la hausse des coûts du carburant", souligne encore Bank of America.
Un risque de perception de marché
Ces tensions financières et sur l'approvisionnement de kérosène constitue un signal d'alerte pour les groupes d'aéronautiques et leurs activités d'après-vente. Tout simplement parce que ces deux facteurs pourraient conduire les compagnies aériennes à réduire leurs plans de vols ou reporter leurs visites dans les ateliers de maintenance.
Dans les faits, Bank of America ne pense pas que les groupes aériens vont choisir de retarder ces visites. Mais la banque pense que les compagnies pourraient réduire, lors de ces visites, l'étendue des services d'après-vente qu'elles demanderont, si le conflit venait à perdurer.
"Nous ne constatons pas d'impact significatif à l'heure actuelle, mais nous soulignons que la durée constitue le principal risque pour les spécialistes de l'aftermarket", relativise néanmoins Bank of America.
La banque juge surtout que les récentes chutes des cours de ces sociétés ont créé des points d'entrée intéressants sur ces valeurs et recommande en conséquence d'acheter ces groupes (Safran, MTU Aero et Rolls Royce, donc).
Dans la même logique, Royal Bank of Canada considère que les risques sur l'activité s'avèrent en réalité assez limité. La banque canadienne pense notamment que les compagnies aériennes éviteront de surréagir en coupant leurs capacités de vols, car elles ont encore en mémoire la forte reprise post-pandémique.
La banque canadienne estime que le risque se situe davantage au niveau du marché avec des investisseurs qui pourraient être tentés d'alléger leurs expositions sur les spécialistes de "l'aftermarket" pour se réfugier sur les groupes de défense, à court terme.
Un effet favorable pour Airbus?
Du côté des avionneurs, comme Airbus et Boeing, la donne est plus compliquée et les impacts probablement moins importants. Royal Bank of Canada ne s'attend pas à ce que le conflit actuel au Moyen-Orient menace réellement les cycles d'activité de ces groupes.
Citi a rapporté la semaine dernière que la direction d'Airbus avait indiqué à des analystes ne pas percevoir à ce stade d'impact lié au Moyen-Orient. La région représente 8% du carnet de commandes de la société et les compagnies prennent encore des livraisons, a écrit Citi.
Les équipementiers du groupe localisés dans la région continuent d'assurer leurs opérations et Airbus n'a pas constaté de demande d'annulation de commandes ou de report de livraisons depuis l'éclatement du conflit, a ajouté l'établissement.
Dans les faits, la guerre au Moyen-Orient peu à terme, entraîner des répercussions en réalité plutôt positives pour les avionneurs, sous certaines conditions.
Dans une récente note, Citi constatait que le marché était préoccupé par l'impact de cette guerre sur le trafic et donc, par ricochet, sur la demande de nouveaux avions.
L'établissement jugeait ces craintes "compréhensibles". Mais Citi expliquait que cette guerre a aussi un impact favorable, avec la récente hausse des cours du pétrole.
"Des prix du pétrole plus élevés augmentent habituellement la logique rationnelle pour acheter de nouveaux avions", rappelait l'établissement. C'est l'une des raisons qui avaient amené la banque américaine à relever son conseil à l'achat sur le titre.
Jefferies a également mis en avant ce point dans une récente note. Traditionnellement, lorsque les cours du pétrole grimpent, les avionneurs sont "boostés tant que le trafic aérien n'est pas significativement affecté par le prix plus élevé du pétrole", expliquait la banque.
Ce car un bond des hydrocarbures a tendance à accentuer le besoin de renouvellement des flottes des compagnies aériennes vers des modèles d'avions plus économes en carburant, donc.
Au vu de ces éléments, "nous considérons que la réaction (négative, NDLR) sur le cours de l'action Airbus est légèrement excessive, mais il nous faudrait voir une amélioration des livraisons avant d'adopter un point de vue plus positif" sur l'action, tranchait alors Jefferies.
L'établissement avait alors décidé de maintenir son opinion à "conserver" sur le titre.
La banque reconnaissait toutefois, malgré ces risques sur l'exécution, qu'une hausse prolongée des prix du pétrole pourrait l'amener à réévaluer son opinion.
Notons, pour finir, que le conflit en Iran entraîne un dernier impact plus mineur mais positif pour le secteur: la réappréciation du dollar face à l'euro. Jefferies écrit que cet élément est "clairement positif pour le secteur", car les groupes aéronautiques génèrent l'essentiel de leurs revenus en dollars.
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