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L'inquiétante mainmise des géants américains de la gestion d'actifs sur les marchés

dimanche 17 novembre 2019 à 11h45
BlackRock, Vanguard et State Street contrôlent à eux trois 25% des Bourses mondiales

(BFM Bourse) - Les grands gérants de fonds américains resserrent progressivement leur emprise sur les conseils d’administration des groupes cotés, au point de commencer à inquiéter les régulateurs américains qui ont interrogé les responsables des "Big Three" (BlackRock, Vanguard et State Street) –plus de 15.000 milliards d’actifs sous gestion à eux trois- en début de semaine. Ils tentent notamment de convaincre Washington que leur mainmise sur les marchés ne nuit pas à la concurrence.

Les chiffres donnent le tournis. À eux trois, BlackRock (6.840 milliards de dollars d’actifs sous gestion), Vanguard (5.600 milliards) et State Street Global Advisors (dit "SSGA", 2.920 milliards) gèrent plus de 15.000 milliards de dollars d’actifs et disposent de plus de 25% du total des votes exprimés en assemblée générale des entreprises cotées au S&P 500. Un chiffre qui devrait atteindre 34% dans les dix ans qui viennent et 41% dans vingt ans, selon des chercheurs de la Harvard Law School (HLS).

L'essentiel de l'épargne des ménages américain captée

Si l'on ajoute Charles Schwab et Fidelity, le montant des actifs sous gestion détenus par les cinq plus gros gérants d'actifs américains dépasse les 21.000 milliards de dollars. Parmi les autres chiffres qui donnent le tournis, BlackRock est le premier actionnaire d'une société américaine cotée sur cinq, et possède plus de 5% du capital de quatre sociétés américaines sur dix. Le n°1 mondial de la gestion d'actifs détient également, comme Vanguard, 2% de la capitalisation totale du CAC 40, les deux gérants étant présents au capital de l'intégralité des groupes cotés au sein du baromètre parisien, du fait de leur stratégie passive consistant à répliquer les performances des indices. Vanguard est par ailleurs le premier actionnaire d'Apple (7,27% du capital), Microsoft (7,89%), Facebook (7,37%) et Google (7,38%) et deuxième actionnaire d'Amazon derrière Jeff Bezos (6,21%). BlackRock et State Street figurent aussi parmi les six principaux actionnaires de chacun de ces 5 géants américains de la tech.

Ces trois géants captent désormais l'essentiel de l'épargne des ménages américains, notamment via le plan 401k, du nom du système d'épargne retraite par capitalisation très largement utilisé aux États-Unis qui tire son nom de la section 401(k) de l'Internal Revenue Code qui permet de défiscaliser l'argent investi et les revenus du capital jusqu'à leur retrait. À titre de comparaison, le plus gros gérant d'actifs européen est la filiale de Crédit Agricole, Amundi, avec quelque 1.425 milliards d'euros d'encours sous gestion à fin décembre 2018, soit environ cinq fois moins que BlackRock.

Une mainmise qui pose question

Dans une étude baptisée "le spectre des "Giant Three"", Lucian Bebchuk et Scott Hirst de la HLS écrivent que "les régulateurs et autres acteurs de marché doivent reconnaître –et prendre très au sérieux- la perspective d’un scénario qui donnerait naissance à trois géants de la gestion d’actifs. La plausibilité de ce scénario rend très importante la compréhension des incitations des gérants de fonds indiciels" ajoutent les deux auteurs de l’étude. Ils pointent notamment le fait qu'au cours des deux dernières décennies, ces trois géants de la gestions d'actifs ont quadruplé leur participation collective dans les entreprises du S&P 500, chaque gestionnaire de fonds d'investissement détenant en moyenne 5% de chaque entreprise cotée outre-Atlantique.

Selon les deux chercheurs, l'influence grandissante de BlackRock, Vanguard ou State Street va in fine "entraîner une diminution du taux d'intervention des gérants d'actifs et permettre aux dirigeants des entreprises cotées d'être moins restreints". "On peut s'attendre à ce que les trois grands soient fortement incités à faire preuve d'une déférence excessive à l'égard des dirigeants des sociétés de leur portefeuille. Si les "Trois Grands" deviennent les "Trois Géants", ces incitations auraient pour effet d'affaiblir les contraintes bénéfiques pour les dirigeants d'entreprises" développent-ils.

Ce que conteste Rakhi Kumar, responsable de la gestion des actifs chez State Street, selon qui une plus grande concentration de la propriété n'entraînera pas à une moindre vigilance des gérants vis-à-vis des sociétés présentes dans leurs portefeuilles respectifs. "Je doute que vous soyez capables de trouver un groupe coté qui dise que State Street est un boulet" a-t-elle déclaré.

Restriction de la concurrence sur certains secteurs

L'étude menée par Lucian Bebchuk et Scottt Hirst devrait en tout cas relancer le débat parmi les politiciens et les régulateurs sur la question de savoir si ce "Big Three" représente un "risque de propriété commune", un argument avancé par des universitaires américains selon lequel les participations des gestionnaires d'indices dans plusieurs entreprises d'un même secteur les incitent à restreindre la concurrence. Cette question a donné lieu à des enquêtes réglementaires des deux côtés de l'Atlantique, menées d'un côté par l'US Federal Trade Commission et le département de la Justice et, de l'autre, par la Commission européenne et sa commissaire en charge de la concurrence, Margrethe Vestager.

Sur ce sujet, cette dernière a d'ailleurs déclaré cette année qu'il devient "de plus en plus courant pour les mêmes investisseurs de détenir des parts dans différents groupes d'un même secteur", ajoutant que "pour ces investisseurs, livrer une concurrence féroce peut ne pas sembler si attirant". "Si une entreprise fait mieux que ses concurrents, ses actions se porteront bien - mais les actions des autres groupes du secteur pourraient en souffrir. Donc, pour les investisseurs qui détiennent des participations dans plusieurs de ces sociétés, il peut être préférable que ces sociétés ne soient pas trop concurrentielles" a développé la commissaire européenne à la concurrence.

Ces attaques ont logiquement provoqué une levée de boucliers du côté des gérants d'actifs. La responsable de la gestion d'actifs chez State Street Rakhi Kumar a avancé un argument étonnant pour expliquer pourquoi elle juge l'argument de la propriété commune erroné : "Puisque nous détenons la totalité de l'indice (du S&P 500, NDLR), nous ne sommes pas incités à faire passer un secteur avant un autre" a-t-elle ainsi déclaré. De son côté, Vanguard -fondé en 1975 par John C. Bogle, un économiste crédité de l'invention du premier fonds indiciel- a affirmé qu'il voulait que "les sociétés de son portefeuille soient en concurrence les unes avec les autres et que les entreprises les plus performantes soient récompensées". "Un manque de concurrence entre les sociétés d'un secteur où la concentration est importante aurait un impact négatif sur les sociétés apparentées et, plus largement, sur les secteurs dans lesquels nos fonds investissent" argumente le gérant d'actifs.

Pour rappel, le débat sur la propriété commune a seulement été soulevé en 2014 grâce à une étude universitaire -contestée par les gestionnaires d'actifs- qui a étudié les compagnies aériennes et tiré la conclusion que, comme celles-ci sont soutenues par des investisseurs qui détiennent également des parts dans des compagnies concurrentes, le prix des billets d'avion augmente. Si plusieurs économistes ont aussi remis en cause la méthodologie, donc les conclusions, de cette étude, d'autres universitaires appellent désormais à limiter les investissements des gérants d'actifs à une seule société par secteur d'activité. Outre les compagnies aériennes, le secteur bancaire est également concerné puisque le "Big Three" -pris comme une seule entité- est virtuellement le plus gros actionnaire de toutes les grandes banques américaines (JPMorgan Chase, Wells Fargo, Bank of America, Goldman Sachs et Citigroup).

Une supervision suffisante ?

La domination croissante des plus grands gérants de fonds pose également la question de savoir si les équipes de gérance, qui supervisent les votes en assemblée générale et les engagements qu'ils ont pris auprès de dizaines de milliers de sociétés émettrices, disposent de ressources suffisantes. SSGA, par exemple, ne compte que 12 personnes dédiées à cette intendance au niveau mondial, chacune d'entre elles doit donc superviser plusieurs centaines de groupes. Encore un faux débat pour Rakhi Kumar, la dirigeante de State Street ayant déclaré que le lancement du nouveau système de "scoring" du groupe dit ESG (basé sur des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance) et, de manière plus large, le vif intérêt que portent l'ensemble des collaborateurs de SSGA à ces mêmes problèmes de gouvernance, font que le groupe ne manque pas de ressources sur ce front. "C'est intégré au processus d'investissement donc, en réalité, il y a beaucoup plus de gens qui travaillent sur ces questions de gérance au sein des entreprises que les 12 personnes dédiées à cette tâche" a-t-elle ajouté.

Vanguard a de son côté déclaré que son équipe responsable de la gérance des placements comptait 35 personnes, tandis que BlackRock affirme avoir 43 salariés dédiés à ces questions. "Afin de protéger et d'accroître la valeur de l'actif de nos clients, nous nous engageons directement auprès des entreprises et votons aux assemblées des actionnaires sur des questions que nous jugeons essentielles à la création de valeur à long terme" a ainsi assuré le président de BlackRock, Larry Fink.

Quentin Soubranne - ©2020 BFM Bourse
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