(BFM Bourse) - La start-up d'intelligence artificielle se rapproche à grand pas d'une entrée sur la cote à Wall Street qui pourrait la valoriser entre 1.500 et 2.000 milliards de dollars et lui permettre de lever 100 milliards de dollars. Derrière cette opération, c'est toute la thématique autour de l'essor de l'IA qui passe au révélateur.
SpaceX ne restera guère longtemps la plus importante introduction en Bourse de l'histoire. Le groupe d'espace, de satellites et d'intelligence artificielle avait levé près de 86 milliards de dollars en juin dernier pour son arrivée à Wall Street, signant un record historique.
Anthropic a de bonnes chances de surpasser allègrement ce montant. Plusieurs médias anglo-saxons (The New York Times, Reuters) ont rapporté que le groupe comptait lever autour de 100 milliards de dollars dans le cadre de sa future introduction en Bourse, tandis que la valorisation s'échelonnerait entre 1.500 milliards et 2.000 milliards de dollars pour la capitalisation boursière (la valeur de la totalité des actions), selon plusieurs médias.
Le calendrier exact de cette opération n'est pas public, mais le Wall Street Journal rapporte que la société viserait la date du 16 novembre. Anthropic s'est en tout cas rapproché à grand pas de cette arrivée sur la cote en publiant cette semaine son document d'enregistrement S-1 auprès de la Securities and Exchange Commission (SEC), le gendarme américain de la Bourse.
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Un révélateur
Ce document fourmille d'informations critiques. Par exemple, les revenus d'Anthropic sont passés de 4,6 milliards de dollars sur l'ensemble de 2026 à 16,3 milliards sur les seuls six premiers mois de 2026, avec une multiplication de près de 15 sur un an tandis que sa perte opérationnelle a été divisée par plus de trois à 693 millions de dollars.
Connu pour avoir développé le grand modèle de langage (LLM) Claude, Anthropic a ensuite conçu Claude Cowork, un assistant IA de bureautique, ainsi que Claude Code, un assistant de code agentique (c'est-à-dire une IA capable d'agir de manière autonome pour atteindre un objectif précis) pour les développeurs.
Plusieurs des fonctionnalités développées par Claude ont provoqué des craintes d'obsolescence de modèles économiques de groupes cotés en Bourse. Cela a été le cas, avec certains plugins (modules) spécifiques conçus pour les fonctions financières, légales ou de gestion des ventes. L'annonce de ces plugins a envoyé au tapis les cours de Bourse de groupes de logiciels et de services de données juridiques et financières.
Surtout, la très probable introduction à Wall Street d'Anthropic va servir de révélateur à l'ensemble de la "thématique IA" en Bourse.
L'opération survient alors que les doutes sur l'essor de l'intelligence artificielle – et sur les parcours boursiers des groupes directement liés à ses perspectives – s'accumulent.
Hugging Face et Coreweave
L'"incident Hugging Face" a notamment marqué les esprits. Entre le 8 mai et le 20 juillet 2026, des modèles d'IA d'OpenAI ont mené, de manière spontanée, autonome et à l'insu de l'entreprise, une série d'opérations incluant la découverte et l'usage de moyens de communication clandestins entre agents IA, l’évasion d’un environnement de test supposément sécurisé et isolé d'Internet, le piratage des serveurs de la société Hugging Face et la prise de contrôle de serveurs d'OpenAI, explique le centre de sécurité pour l'intelligence artificielle.
"Cet incident met en évidence une évolution plus générale dans le domaine de l'IA d'entreprise, où le risque principal provient de plus en plus de la coordination entre les agents, plutôt que du comportement d'un agent isolé", estime Barclays.
Pour la banque, cet impair doit être pris très au sérieux au moment où les investisseurs se demandent si les entreprises "sont capables de développer à grande échelle une IA autonome sans que les risques ne prennent le pas sur la gouvernance".
Quelques semaines plus tard, Sam Altman, le directeur général d'OpenAI avait affirmé à Fortune que le temps était mal choisi pour introduire en Bourse, son groupe invoquant la nécessité d'améliorer la sécurité des grands modèles.
Dario Amodei, le directeur général d'Anthropic, grand rival d'OpenAI, avait lui aussi appelé à "temporiser" l'amélioration de l'IA pour "que la prévention des risques soit en mesure de suivre le rythme". Sans pour autant freiner la marche en avant de la société vers une introduction en Bourse.
Par ailleurs, le marché à commencer à s'inquiéter sérieusement des modèles économiques de certains acteurs de l'IA. Pas forcément ceux des "hyperscalers" (Alphabet, Amazon, Microsoft), qui possèdent des finances et des bilans sains.
Les inquiétudes des investisseurs se cristallisent plus particulièrement sur un pan de valeurs IA appelées "neocloud".
Il s'agit d'entreprises spécialisées dans la location de puissance de calcul pour l'intelligence artificielle. Contrairement aux géants du cloud comme Amazon ou Microsoft, ces sociétés investissent massivement, souvent à crédit, dans des centres de données équipés de puissantes puces électroniques, avant de louer leurs capacités de calcul aux développeurs d'IA.
Or, ces néoucloud ont recouru à l'endettement pour investir dans ces infrastructures. La récente remontée des taux d'intérêt les a grandement fragilisés. Le plus important d'entre eux, CoreWeave, a vu les rendements de ses obligations flamber sur le marché secondaire (celui où les investisseurs s'échangent la dette entre eux), autour de 15%, tandis que son action a plongé de 30% sur un mois.
Les néocloud restent des sociétés aux finances très fragiles. Les "neocloud appliquent un modèle économique à forte intensité capitalistique. L'entreprise met d'abord en place une infrastructure d'IA, puis cherche à rentabiliser ces investissements grâce à des contrats clients pluriannuels. Une grande partie de cette expansion est financée par l'endettement, notamment par des emprunts à taux variable. Si les coûts d'emprunt augmentent, l'impact des taux d'intérêt variables est immédiat", rappelle UBS.
CoreWeave a ainsi vu son cours de Bourse chuter de 30% sur un mois, Nebius, un autre neocloud, plonge de 27% sur la même période.
Risque quant au retour sur investissement
Ces inquiétudes surviennent alors que la question du retour sur investissement a été violemment remise sur le tapis par une étude de Torsten Slok, le chef économiste d'Apollo, un personnage très écouté à Wall Street.
Le 24 octobre dernier, l'économiste écrivait que "malgré des investissements massifs et un engouement généralisé pour l'intelligence artificielle, cette technologie n'a généré aucun bénéfice financier pour les entreprises américaines hors du secteur technologique".
Slok avance que le chiffre d'affaires par salarié est en hausse pour les Sept Magnifiques (Meta, Microsoft, Tesla, Nvidia, Alphabet, Amazon, Apple), mais stagne pour l'indice S&P 493, les marges bénéficiaires sont en hausse pour les Sept Magnifiques mais stagnent pour l'indice S&P 493. "Et rien n'indique encore que l'IA stimule la croissance de la productivité", assène-t-il encore.
L'économiste avançait que l'IA était de facto limitée par le fait que son intelligence était limitée à certains domaines. "L'IA ne comprend pas les notions de responsabilité, de confiance, de culture d'entreprise, de règles tacites, de compromis éthiques ou d'équité, qui sont autant d'éléments qui déterminent le risque de réputation et, en fin de compte, stimulent la croissance du chiffre d'affaires et les marges bénéficiaires", jugeait-il.
L'introduction en Bourse d'Anthtopic pourrait en conséquence bien constituer un moment de vérité pour l'IA en Bourse.
"Anthropic n'arrive pas sur le marché à un moment où le secteur de l'IA est en pleine effervescence. Son entrée en Bourse intervient justement au moment où Wall Street a cessé d'applaudir chaque nouveau centre de données, chaque augmentation du budget d'investissement et chaque promesse selon laquelle les rendements finiront par rattraper les dépenses", avance Stephen Innes de Spi Am.
"Cela rend cette introduction en Bourse nettement plus intéressante qu'une énième cotation technologique très médiatisée, car le marché se voit enfin proposer un cours proche de celui d'une entreprise spécialisée exclusivement dans l'IA de pointe", ajoute-t-il.
Pour l'expert, c'est "tout le boom de l'IA qui se retrouve sur la sellette". Lors de cette opération, Wall Street ne mettra pas simplement un prix sur Anthropic, mais sur le "gros du rêve IA".
"Ce sera véritablement la première occasion significative pour les investisseurs d’investir directement dans l’entreprise qui est le moteur de l’économie de l’IA", a déclaré à Bloomberg Gil Luria, responsable de la recherche technologique chez DA Davidson. "C’est d’une importance capitale", insiste-t-il.
Le groupe a pris des engagements financiers titanesques. D'après Fortune, le document d'enregistrement du groupe montre que l'entreprise a passé pour au moins 475 milliards de dollars de commandes de puissance de calculs auprès notamment d'Alphabet, Amazon, SpaceXAI ou Microsoft.
Anthropic dispose actuellement d'une trésorerie d'un peu plus de 130 milliards de dollars.
"En levant 100 milliards de dollars, ils sécuriseraient la moité de ce qu'ils vont consommer en capacité de calcul dans les sept à dix années", a expliqué Christian Paris, conseiller économique pour Aurel BGC, dans Les Experts de Bourse du 27 octobre.
Selon lui, le risque va ainsi passer d'Amazon et Google, à Anthropic, ce qui pourrait créer des arbitrages sur le marché. Si l'introduction en Bourse se passe bien, "on répondra en partie à une crainte du marché", explique Christian Parisot.
Mais la question du retour sur investissement reste ouverte, à un moment où l'IA devient intensément capitalistique, avec des besoins de calculs qui vont devenir de plus en plus cher car les capacités de production tournent à plein régime, ajoute-t-il.
"Le risque que vous prenez quand vous investissez sur Anthropic, c'est le risque industriel qui est en train d'être concentré sur une entreprise", tranche Christian Parisot.
In fine, Anthropic porte le risque de financement de l'IA, alors que les investisseurs sont hésitants, avec des phases de rappel sur les marchés", ajoute-t-il.
Ce alors qu'il est aujourd'hui impossible, selon lui, de connaître la durée de vie d'un data center ou des puces, et donc de déprécier ces actifs. Et que les évolutions technologiques "font que demain, peut-être que votre modèle d'IA tournera sur la puce de votre téléphone et non pas sur un data center", expose encore l'économiste.
