(BFM Bourse) - Plusieurs sociétés cotées ont récemment fait l'objet d'attaques de vendeurs à découvert. Ces derniers pointent des irrégularités dans la gestion des entreprises qu'ils visent. Cette stratégie qui consiste à gagner de l’argent sur la baisse d’une action qu’on juge trop chère peut séduire, mais pour 99,9% des investisseurs, elle est surtout à proscrire.
Les attaques de vendeurs à découvert se sont récemment rappelées aux bons souvenirs des investisseurs parisiens.
Jeudi 18 juin, 2CRSi a connu une journée cauchemardesque, pris pour cible par Grizzly Research, un fonds d'investissement qui accuse sa direction de se rendre coupable de "multiples fraudes" et d'avoir "agi dans l'intention d'induire gravement les investisseurs en erreur".
Ce dernier a publié un très long rapport portant de lourdes accusations sur la société. Pour ce vendeur à découvert, la belle histoire de 2CRSI repose "sur une présentation gravement trompeuse de la réalité, orchestrée via des parties liées non divulguées". L'action 2CRSi s'était effondrée de 43,05% avant d'être suspendue de cotation après la parution de la note de Grizzly Research.
Ce fonds s'était déjà illustré en mars dernier, puisqu'il avait porté des accusations très graves à l'encontre d'Accor. Selon lui, le groupe hôtelier avait fait preuve de négligences sur des faits s'apparentant à de la collaboration de trafic d'êtres humains. Le groupe hôtelier avait démenti les allégations de Grizzly et avait aussi mandaté un cabinet externe pour vérifier les faits reprochés.
Dans une note publiée vendredi 19 juin, Portzamparc rappelle que le taux de succès récent de Grizzly Research sur des attaques de sociétés cotées est de 50% (sur les 20 dernières sociétés attaquées, le cours de 10 actions est plus haut aujourd'hui qu'avant l'attaque et plus bas pour les 10 autres).
Cette technique de vente à découvert revient à miser non pas sur la hausse mais sur la chute d’une action. Elle consiste à emprunter (moyennant un loyer convenu) ladite action à un investisseur qui la détient puis à la vendre sur le champ, en tablant sur une baisse du cours qui permettra de la racheter moins chère au moment de la restituer à son propriétaire. Le vendeur à découvert empoche ainsi la différence.
Dans un communiqué publié vendredi, 2CRSi rappelle que cette pratique n'est pas illégale en soi : la vente à découvert est une opération de marché licite mais encadrée, les positions vendeuses nettes significatives devant notamment être déclarées à l'Autorité des marchés financiers en application du règlement (UE) n° 236/2012. En revanche, la société rappelle que la diffusion d'informations fausses ou trompeuses dans le but d'influencer le cours est prohibée et peut constituer une manipulation de marché au sens de l'article 12 du règlement (UE) n° 596/2014 (MAR).
Mais lorsque les vendeurs à découvert sont nombreux à se porter sur une entreprise, la demande de titres à emprunter explose. Le nombre de titres d'une société disponibles pour être empruntés étant limité, les spécialistes du prêt-emprunt ne se privent pas d’augmenter les prix au fur et à mesure. Lorsqu’il ne reste qu’une petite fraction du capital disponible, les taux d’intérêts peuvent dépasser 20 ou 30%.
La vente à découvert, ce n’est pas l’inverse d’un investissement à l’achat : c’est une pratique semée d’embûches, et lorsque le pari se retourne, c’est généralement dans des proportions désastreuses.
Le revers de la médaille
En effet, plus un titre est "shorté", plus il est paradoxalement facile de mettre les vendeurs à découvert en position délicate. C’est ce qu’on appelle le "short squeeze", ou le fait de mettre sous pression les vendeurs à découvert jusqu’à ce qu’ils craquent.
Plusieurs titres en Europe ont connu en mars 2025 des hausses spectaculaires, qui ont pu être accélérées par des actions coordonnées de la part des petits porteurs. C'était le cas des opérateurs de satellite Eutelsat et SES (une société luxembourgeoise) qui ont connu des envolées spectaculaires en seulement quelques jours. Ces mouvements impressionnants ont été amplifiés par ces "shorts squeeze".
Cité par Reuters, le courtier Kepler Cheuvreux avait alors estimé que des paris à effets de levier de la part des investisseurs particuliers avaient amplifié la hausse d'Eutelsat. Ce qui avait alors forcé les vendeurs à découvert à couvrir les positions.
Ce phénomène n'est pas sans rappeler la mobilisation autour de Gamestop, une chaîne américaine de magasins de jeux vidéo qui avait constitué le fer de lance de la vague des "meme stocks" aux États-Unis survenue en 2021. La comparaison a cependant ses limites. "Les investisseurs particuliers n'ont pas le même poids en Europe qu'aux États-Unis et ne sont pas aussi nombreux", expliquait Frédéric Rozier, gérant de portefeuilles chez Mirabaud, en mars dernier.
"Certes, il y a clairement eu du 'short squeeze' sur Eutelsat, les vendeurs particuliers ont réduit leurs positions et cela a pu être porté par des particuliers. Maintenant contrairement à Gamestop, et cela vaut d'ailleurs aussi pour Renk et Hensoldt, il y a une histoire, un déclencheur qui explique la hausse du titre sur Eutelsat", poursuit le gérant. Ce qui n'était pas le cas avec Gamestop.
Des lièvres soulevés
Pour 99,9% des investisseurs, cette technique de la vente à découvert doit donc être proscrite. Mais il est cependant important d’en saisir les enjeux et les avantages qu’apporte la vente à découvert à l’échelle du marché.
D’une part, cette technique permet aux investisseurs "longs" (à l’achat uniquement) de se couvrir contre le risque de baisse. Un gérant pourra allouer une toute petite fraction de son portefeuille à des ventes à découvert (d’autres solutions existent également) et ainsi amortir pour ses clients l’effet d’un retournement brutal des marchés.
D’autre part, les vendeurs à découvert dit activistes ont souvent joué un rôle essentiel dans la mise au jour de scandales financiers. Miser contre une entreprise nécessite d’abord de se forger une solide conviction qu’elle est soit simplement survalorisée par le marché, soit qu’elle dissimule de mauvaises pratiques comptables ou carrément des comportements frauduleux.
Cela implique un travail d’enquête minutieux avant de faire connaître sa position, en prenant le risque d’être d’abord attaqué par la société incriminée – voire dénoncé par les actionnaires trop naïfs ou même le régulateur.
Ainsi, dans la plupart des grands scandales financiers des dernières décennies – de l’affaire Enron à la crise des subprimes - ce sont au départ des vendeurs à découvert qui ont tiré la sonnette d’alarme… Souvent sans être pris au sérieux au début, avant de mettre à jour de véritables fraudes, notamment chez Wirecard ou la start-up espagnole Gowex.
D'autres se sont au contraire heurtés à de solides contre-argumentaires de la part des entreprises attaquées (le cas par exemple de Vusion en 2023 et 2024).
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