(BFM Bourse) - Grizzly Research, un vendeur à découvert, a produit un très long rapport de recherche dans lequel il soupçonne que la quasi-totalité du chiffre d’affaires de 2CRSi serait falsifiée. Il s'agit du même vendeur à découvert qui s'était attaqué à l’hôtelier Accor quelques mois auparavant.
La société 2CRSi a opéré une progression boursière spectaculaire. Le fabricant de serveurs informatiques strasbourgeois gagnait à la clôture du mercredi 17 juin, 290% depuis le début de l'année et même plus de 2.000% sur trois ans, après être tombé très bas. Une ascension folle, "too crazy" même pour reprendre le surnom donné à la société par ses clients américains.
Ce rallye boursier a été facilité par une demande très forte pour ses serveurs, avec l'essor de l'intelligence artificielle (IA) qui se traduit par un développement exponentiel des centres de données.
Mais, ce jeudi 18 juin, 2CRSI s’effondre de 38% vers 12h à 27,63 euros. L'action a même été réservée à la baisse dans la première heure de cotation, secouée par l'attaque du vendeur à découvert Grizzly Research.
Ce dernier a publié un très long rapport portant de lourdes accusations sur la société. Pour ce vendeur à découvert, la belle histoire de 2CRSI repose "sur une présentation gravement trompeuse de la réalité, orchestrée via des parties liées non divulguées".
Pour rappel, un vendeur à découvert vend une action en l'empruntant auprès d'un autre investisseur. Le vendeur entend ainsi dégager un profit en rachetant l'action à un prix très bas avant de la restituer à son propriétaire.
"Pris la main dans le sac"
Dans ce long rapport au vitriol aussi disponible en version française, intitulé "2CRSi pris la main dans le sac", Grizzly Research détaille les griefs qu'ils reprochent à la société strasbourgeoise.
Le vendeur à découvert pointe notamment la vente en 2023 par 2CRSi de sa filiale "Boston Limited" qui générait plus de 83% de son chiffre d'affaires.
"C’est précisément à ce moment- là que le chiffre d’affaires de sa filiale américaine a soudainement explosé, alors que cette région ne représentait historiquement que 3% du chiffre d’affaires total", avance le vendeur à découvert.
L'investisseur écrit que "la quasi-totalité du chiffre d’affaires de 2CRSi est vraisemblablement fabriquée via un montage impliquant des parties liées non divulguées".
Les accusations de Grizzly Research se basent sur le contrat de 610 millions de dollars annoncé par 2CRSi avec un client non divulgué, ainsi que d’autres "annonces de contrats significatifs, s’apparent(ant) à une présentation gravement trompeuse, à la limite de la fraude pure et simple".
Selon les recherches du vendeur à découvert, "l’essentiel des opérations et des annonces de 2CRSi liées aux "États-Unis ont été fabriqués avec l’aide de Joseph Church, l’homme au cœur d’un écosystème de sociétés factices, dont celle qui apparaît comme le client du principal contrat".
Un vétérinaire sans aucune expérience dans les centres de données
Or, et cette partie est assez cocasse, le fameux Joseph Church est un vétérinaire, "sans aucune expérience dans les centres de données ni dans un secteur connexe, et dispose de ressources financières limitée", déplore le vendeur à découvert.
En 2023 et 2024, Grizzly Research rappelle que Joseph Church a créé plusieurs sociétés et matériel marketing qui semblent avoir servi de socle aux annonces et projets américains de 2CRSi.
Le vendeur à découvert écrit aussi que c'est Joseph Church et sa société NewYork GreenCloud qui serait derrière le méga-contrat de 610 millions de dollars, ainsi que d'une commande plus récente de 290 millions de dollars.
Le vendeur à découvert pointe aussi le caractère frauduleux de la création de la société NewYork GreenCloud, qui se présente comme un "leading data center operator". Or, "la réalité est que Church et ses sociétés n’ont jamais construit ni exploité un seul data center".
"En réalité, NYGC a été créée le jour même de l’annonce du contrat par 2CRSi. Le PDG de 2CRSi apparaît comme 'co-fondateur' dans la présentation de levée de fonds de NYGC. Le site web de NYGC a été intégralement créé et est hébergé par le département informatique de 2CRSi", développe le vendeur à découvert.
Autrement dit, pour Grizzly Research, "le récit de croissance de 2CRSi aux États-Unis, sur lequel reposent l’essentiel de son chiffre d’affaires, de ses activités et de ses prévisions futures, est presque entièrement inventé".
Les accusations ne portent pas uniquement sur les contrats américains de 2CRSi. Le vendeur à découvert pointent d’autres annonces "hautement douteuses, telles que sa participation à un projet européen de mégafactory d’IA, ou encore ses récents contrats à Munich, au Canada et à New York".
"Presque entièrement une fraude"
Pour Grizzly Research, les "investisseurs, les régulateurs et les auditeurs ont été délibérément trompés".
Le vendeur à découvert se dit conscient de la gravité de ses accusations, et ne les formule pas à "la légère". "Après plusieurs mois d'enquête, nous sommes arrivés à la conclusion que 2CRSi est presque entièrement une fraude", ajoute-il.
"Nous pensons que la direction s'est probablement rendue coupable de multiples fraudes et semble avoir agi dans l'intention d'induire gravement les investisseurs en erreur", affirme Grizzly Research.
Contactée par BFM Bourse, une porte-parole de 2CRSi n'avait pas répondu à une demande de commentaire dans l'immédiat.
Ce vendeur à découvert s'était déjà illustré en mars dernier, puisqu'il avait porté des accusations très graves à l'encontre d'Accor. Selon lui, le groupe hôtelier avait fait preuve de négligences sur des faits s'apparentant à de la collaboration de trafic d'êtres humains.
La société a lancé une enquête interne et a démenti fermement "toute implication dans l’exploitation systémique supposée liée à la traite d’êtres humains ou d’enfants".
Outre Grizzly Research, d'autres vendeurs à découvert ont attaqué des sociétés françaises, parmi lesquels Muddy Waters, Shadowfall ou Gotham City Research. Ce pour convaincre le marché d'adhérer à leur position. Certains accusant parfois de fraudes les sociétés en question.
Certains de ces rapports ont permis de mettre à jour de véritables fraudes, notamment chez Wirecard ou la start-up espagnole Gowex. D'autres se sont au contraire heurtés à de solides contre-argumentaires de la part des entreprises attaquées (le cas par exemple de Vusion en 2023 et 2024).
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