(BFM Bourse) - Après plusieurs années difficiles, les petites et moyennes capitalisations européennes ont nettement rebondi en 2025, portées notamment par les valeurs de la défense et des biotechnologies. Cette reprise s’est prolongée au premier semestre 2026. Mais la remontée des taux longs, accentuée en France par les incertitudes politiques et budgétaires, met désormais à l’épreuve un compartiment déjà fragilisé par la décollecte et le manque d’intérêt des investisseurs.
Les derniers millésimes boursiers n'étaient clairement pas en faveur des petites et moyennes capitalisations de la place parisienne. Sauf qu'en 2025, elles se sont illustrées en surperformant même les cadors de la place parisienne.
Ce compartiment de la cote a particulièrement brillé avec les valeurs biotech et celles de la défense.
"Après une année 2025 exceptionnelle grâce aux valeurs de la défense et des biotechs, il n'est donc pas exclu que le CAC Small progresse à nouveau de 10 à 20% en 2026, après la hausse de 55% de 2025", expliquait à BFM Bourse, Vincent Le Sann, directeur général de Portzamparc, en début d'année.
Les petites et moyennes capitalisations ont également mieux résisté que les poids lourds de la cote parisienne aux annonces américaines sur les droits de douane. Généralement moins internationalisées, elles sont moins directement exposées aux tensions commerciales mondiales.
La sous-valorisation de nombreuses sociétés, combinée à l’amélioration attendue de la conjoncture en 2026 et 2027, notamment grâce au plan de relance allemand, plaidait jusqu’ici en faveur d’un rattrapage boursier. Sur les cinq premiers mois de l’année, le CAC Mid & Small affichait une hausse de plus de 10% tandis que son petit frère le CAC Small progressait de 6,7% sur la période.
Mais depuis juin, le vent a tourné. Le CAC Mid & Small et le CAC Small ont depuis perdu plus de 13%.
Une faible exposition à l’intelligence artificielle
Selon Éric Lewin, stratégiste actions chez Bourse Direct, les petites et moyennes capitalisations françaises pâtissent notamment de leur faible exposition à l’intelligence artificielle, principal moteur des marchés américains.
"Les indices CAC Small et CAC Mid & Small comptent en effet très peu de valeurs directement liées à cette thématique. OVHcloud figure certes parmi les cinq plus fortes hausses de l’indice et sa capitalisation atteint environ 2 milliards d’euros, mais cette société ne peut à elle seule entraîner l’ensemble du compartiment", explique à BFM Bourse Eric Lewin
"Le manque d’introductions en Bourse illustre également la faiblesse du marché. Les investisseurs se détournent de la cote parisienne, qui compte peu de grandes entreprises technologiques capables de susciter leur intérêt. Dans le même temps, les sorties de cote se multiplient, sans être compensées par de nouvelles introductions", ajoute le stratégiste.
"Dans ce contexte, les valorisations restent particulièrement faibles. Les investisseurs institutionnels sont peu présents, tandis que les particuliers ne disposent pas d’une profondeur financière suffisante pour soutenir durablement le marché", poursuit-il.
Le spectre de 2022?
La dimension plus domestique des petites et moyennes entreprises, qui les protège en partie des tensions commerciales internationales, comporte aussi un revers puisqu'elles sont davantage dépendantes de la conjoncture française et européenne. Or, depuis cet été, l’environnement économique s’est dégradé.
"Depuis plusieurs mois, les sociétés de gestion font face à une décollecte persistante. À l’approche de l’échéance présidentielle, les incertitudes politiques et économiques s’accumulent. La Bourse de Paris ne fait plus rêver les investisseurs, tandis que l’absence d’avancées sur le budget et le ralentissement de la croissance française entretiennent l’attentisme", avance Eric Lewin.
"Pour les entreprises, les conséquences peuvent devenir très concrètes. Des restrictions budgétaires risquent d’affaiblir la demande intérieure, tandis que des prélèvements supplémentaires réduisent les bénéfices disponibles", commente Antoine Fraysse-Soulier, responsable de l'analyse des marchés pour etoro.
Lorsque les perspectives économiques se dégradent, les investisseurs ont tendance à privilégier les grandes capitalisations, jugées plus solides et plus liquides. Les petites et moyennes entreprises souffrent généralement davantage de l’inflation et du ralentissement de l’activité. Elles disposent souvent d’un pouvoir de fixation des prix plus limité et d’un accès moins favorable au financement.
Ce compartiment de la cote est donc particulièrement sensible à la dégradation de la conjoncture française, alors que les finances publiques du pays concentrent les inquiétudes du marché.
Les investisseurs doutent de la capacité de la France à adopter un budget et à engager une trajectoire crédible de redressement de ses comptes publics. Rapportés au produit intérieur brut, le déficit et la dette du pays figurent en effet parmi les plus élevés de la zone euro.
Le coût du financement s’envole
Le rendement de l’emprunt d’État français (OAT) à dix ans a frôlé 5% au début du mois d’octobre, atteignant son plus haut niveau depuis 2002. L’écart de taux avec l’Allemagne, ou "spread", restait proche de 150 points de base, contre moins de 90 points au début du mois de septembre.
Ce dernier indicateur témoigne tout particulièrement de la défiance renforcée des investisseurs à l'encontre de la France dont la dette est détenue pour moitié par des étrangers. Or, ce renchérissement des conditions d'emprunt de l’État Français va se transmettre aux entreprises.
Un éventuel assouplissement monétaire de la Banque centrale européenne pourrait néanmoins atténuer cette pression. Une baisse des taux directeurs ne garantirait toutefois pas un recul équivalent des taux longs français, qui restent également influencés par la trajectoire des finances publiques et par la prime de risque exigée sur la dette française.
"Avec une OAT à 5 % et un "spread" de crédit de 150 à 180 points de base, certaines entreprises pourraient ainsi voir leur coût de refinancement approcher 6,5-7%, voire davantage pour les signatures les moins solides", prévient Christopher Dembik, conseiller en stratégie d’investissement chez Pictet AM.
Certaines sociétés cotées sont déjà confrontées à cette sensibilité au coût du financement. Les PME doivent en outre supporter une prime de risque importante par rapport à l’OAT française à dix ans, ce qui renchérit davantage encore leur accès au crédit, explique Éric Lewin. À l’inverse, certaines valeurs disposent d’un bilan suffisamment solide pour mieux absorber la remontée des taux.
Les entreprises les plus endettées en première ligne
Selon Christopher Dembik, les petites et moyennes capitalisations figurent parmi les premières exposées au durcissement des conditions de crédit. "Cela pourrait notamment mettre en difficulté les small et mid caps qui sont, par nature, plus sensibles à l’évolution des taux et disposent généralement d’un accès au financement moins favorable que les grandes entreprises cotées", détaille le spécialiste de marché.
Un constat partagé par etoro, qui cite aussi les petites capitalisations et les distributeurs comme les plus susceptibles d'être soumises au pressions les plus importantes, en compagnie des valeurs immobilières ou les constructeurs de logements.
Toutes les sociétés ne sont toutefois pas logées à la même enseigne. Les entreprises peu endettées, rentables et capables de générer suffisamment de trésorerie devraient mieux résister. À l’inverse, celles dont les échéances de refinancement approchent ou dont le modèle économique nécessite d’importants investissements risquent d’être davantage pénalisées.
Mais la hausse des taux ne se transmettra toutefois pas de manière uniforme. Les sociétés ayant sécurisé leur dette à taux fixe et repoussé leurs principales échéances de remboursement disposent encore d’une certaine protection.
À l’inverse, celles qui devront refinancer une part importante de leur dette dans les prochains trimestres seront plus rapidement exposées au renchérissement du crédit. Au-delà du niveau d’endettement, les investisseurs devraient donc surveiller la maturité de la dette, la part des emprunts à taux variable et la capacité des entreprises à générer de la trésorerie.
Les petites valeurs américaines également sous pression
Cette fragilité ne se limite pas à la France. Aux États-Unis, les petites capitalisations subissent elles aussi de plein fouet la remontée des rendements obligataires.
Le Russell 2000, indice de référence de ce segment de marché, vient d’enchaîner une cinquième semaine consécutive de baisse, sa plus longue série négative depuis mai 2022, rapporte le Wall Street Journal.
Les investisseurs redoutent surtout l’augmentation des coûts d’emprunt des petites entreprises, davantage dépendantes des crédits à court terme ou à taux variable, alors que leurs marges sont déjà fragilisées par la hausse des coûts.
Depuis le début de cette séquence baissière, les valeurs de la santé et de la consommation discrétionnaire comptent parmi les principales victimes. Souvent déficitaires, les jeunes sociétés de biotechnologie dépendent fortement des financements extérieurs pour mener leurs essais cliniques. Les entreprises tournées vers la consommation pâtissent, quant à elles, de la hausse de leurs coûts de financement et de l’érosion du pouvoir d’achat des ménages provoquée par la persistance de l’inflation.
Citant une note de Bank of America, le quotidien américain souligne également qu’une proportion croissante de la dette à long terme des petites entreprises arrivera à échéance au cours des cinq prochaines années. Elle devra donc être refinancée à un coût plus élevé.
Le Wall Street Journal cite deux exemples. L’action de la société biopharmaceutique Caribou Biosciences a chuté de 62% en une semaine après l’annonce de l’examen de différentes options stratégiques et de suppressions d’emplois. Neighborhood Intelligence, l’entreprise anciennement connue sous le nom de Bed Bath & Beyond, a pour sa part dégringolé de 39%.
Le risque de financements dilutifs
Les sociétés cotées qui n’ont plus accès au crédit, ou seulement à des conditions très défavorables, pourraient être contraintes de se tourner vers des financements de dernier recours, potentiellement très dilutifs pour leurs actionnaires.
"Face à des conditions d’emprunt plus difficiles, certaines pourraient avoir davantage recours aux obligations convertibles ou à d’autres instruments hybrides. Or ces financements peuvent être dilutifs pour les actionnaires lorsque les obligations sont converties en actions", détaille Christopher Dembik.
Le compartiment des petites et moyennes capitalisations étant déjà confronté à une liquidité réduite en partie liée à l’importante décollecte enregistrée ces dernières années sur les fonds spécialisés. Et la remontée du coût du capital constitue un obstacle supplémentaire à un rebond durable.
"Les ETI et PME subissent pleinement la hausse avec à la clé moins d’investissement, moins de croissance et un marché de l’emploi plus fragile", estime Yomoni.
La remontée des taux longs ne condamne donc pas nécessairement le rebond des petites et moyennes capitalisations, mais elle devrait rendre ce mouvement beaucoup plus sélectif.
Les sociétés disposant d’un bilan solide, d’une dette maîtrisée et d’un réel pouvoir de fixation des prix pourraient continuer à tirer leur épingle du jeu. Celles qui ont d’importants besoins de financement risquent, en revanche, de subir une pression croissante.
Le rebond du compartiment pourrait également être alimenté par des offres publiques d’achat lancées par des familles actionnaires, des fonds d’investissement ou des groupes industriels, avec de potentielles copieuses primes à la clé. Une amélioration du climat politique contribuerait à restaurer l’attractivité de la Bourse de Paris et, par ricochet, celle des petites et moyennes capitalisations. Malgré les risques actuels, ce segment de la cote recèle encore de belles valeurs décotées, avance avec optimisme Éric Lewin.
