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Marché : L'euphorie sur le marché des introductions en Bourse tourne-t-elle à la bulle ?

samedi 12 décembre 2020 à 07h00
Airbnb s'est envolé sur sa première journée de cotation à Wall Street

(BFM Bourse) - L'euphorie autour des introductions en Bourse de fin d'année à Wall Street -Doordash et Airbnb ont respectivement bouclé leur première séance de cotation sur des gains de 86% et 113% cette semaine- interpelle les observateurs avisés, et rappelle à certains la bulle Internet de 1999.

Sain appétit des investisseurs pour des introductions en Bourse de grands noms attendues de longue date ou emballement démesuré ? Les professionnels des marchés sont de plus à plus nombreux à pencher pour la seconde hypothèse.

Plus qu'un succès, la première séance exubérante de cotation d'Airbnb a été couronnée d'une envolée de 113% en clôture, à 144,71 dollars (pour rappel, la fourchette indicative de prix avait démarré entre 44 et 50 dollars, pas plus tard que le 1er décembre). Ce bond inaugural a porté la valorisation de la plateforme de locations de logement à plus de 100 milliards de dollars, soit... davantage que la capitalisation boursière combinée des grandes chaînes d'hôtellerie que sont Marriott, Hilton, Intercontinental et Hyatt (90 milliards).

La veille, c'est le livreur de repas et de courses à domicile DoorDash qui a réalisé une entrée tonitruante à Wall Street, bondissant de 86% à l'issue de sa première séance de cotation pour atteindre une valorisation boursière supérieure à 70 milliards de dollars. Le même jour, l'introduction en Bourse de C3.ai (fournisseur de logiciels d'intelligence artificielle pour les entreprises dont le titre s'échange sous le ticker "AI") a décollé de 120% mercredi, avant de prendre 40% supplémentaires jeudi, portant sa capitalisation à plus de 7 milliards de dollars.

Un marché des IPO en pleine effervescence... comme en 1999

"C'est la saison des bêtises" s'inquiète Rich Steinberg, stratège de marché chez Colony Group, selon qui les investisseurs "doivent faire la différence entre une grande entreprise et un bon prix" (pour les titres des sociétés en question, NDLR). "Les 24-48 dernières heures ont été assez étranges à bien des égards" ajoute Justin Reid de Deutsche Bank, qui n'hésite pas à faire un parallèle avec la bulle Internet. "Le marché américain des introductions en Bourse est en pleine effervescence comme en 1999, alors que le nombre de chômeurs américains augmente, que les restrictions de Covid-19 se multiplient, que les discussions sur le plan de relance américain semblent toujours bloquées et que les négociations commerciales de Brexit ne sont pas encourageantes" énonce-t-il.

"La comparaison est de plus en plus pertinente", estime également Jay Ritter, expert des introductions en Bourse à l'université de Floride. "À l'époque, la valorisation des actions Internet était complètement séparée du reste du marché. Une fois de plus, nous constatons ce détachement" explique-t-il au Financial Times. Le directeur des investissements du fonds Heritage Capital, Paul Schatz a également constaté, à l'occasion de ces extraordinaires rallyes boursiers, "une euphorie et une avidité" plus observée depuis la fin des années 1990.

Quelques chiffres permettent néanmoins de relativiser quelque peu l'emballement observé ces dernières semaines par rapport à la frénésie du début des années 2000. De fait, "seules" 19 entreprises (sur 450, soit 4,2%) introduites cette année à Wall Street ont vu leur prix doubler (ou plus) lors de leur première séance de cotation, contre 182 (sur 803, soit 22,4%) entre 1999 et 2000.

"FOMO"

D'autres experts, en revanche, soulignent que l'euphorie reste pour l'heure circonscrite au marché des IPO - ainsi qu'à une poignée de valeurs vedettes parmi lesquelles Tesla. "Nous ne sommes pas en 2000, il s'agit d'un phénomène exclusivement provoqué par les introduction en Bourse" juge ainsi Richard Clarke, analyste chez Bernstein. Il ajoute qu'après une année compliquée sur les marchés, les investisseurs ne "peuvent pas se permettre de passer à côté" de ces introductions.

"Les gens se sentent tout simplement obligés d'en être" corrobore Jim Cooney, responsable des marchés actions à la Bank of America, interrogé par le Wall Street Journal. "Même si vous n'aimez pas la valorisation de certaines de ces entreprises technologiques, vous savez qu'elles vont probablement continuer à augmenter, au moins à court terme" ajoute-t-il. Ce phénomène de meute est caractérisé par l'acronyme "FOMO" en Bourse, pour "Fear of missing out" qu'on peut traduire par "la peur de passer à côté d'une opportunité" ou "la peur de rater le wagon". Il s'agit d'un biais psychologique qui incite les investisseurs frustrés à tenter de rejoindre le train en marche -phénomène encore à l'œuvre vendredi (Airbnb prenant encore 3% dès l'ouverture des échanges à Wall Street).

Et ce, quand bien même le prix atteint par les titres en question peut paraître prohibitif. comme l'a jugé Tony Roth, directeur des investissements du fonds Wilmington Trust: "Je suis un grand fan d'Airbnb, et j'avais vraiment envie d'en acheter moi-même aujourd'hui. Mais je n'ai pas pu le faire car je pense que les calculs ne sont pas raisonnables et que l'action devrait, selon moi, baisser" explique-t-il au WSJ. Mais "en achetant des actions Airbnb, les investisseurs ont l'impression de miser sur l'essor d'un nouveau géant dans son secteur", remarque Gregori Volokhine, gestionnaire de portefeuille et président de Meeschaert Financial Services.

Les performances d'Airbnb et Doordash sur leurs premières séances de cotation devraient en outre continuer à alimenter l'enthousiasme sur le marché des introductions en bourse, où les investisseurs réclament des actions de nouvelles sociétés cotées en bourse. Nous sommes ainsi peut-être seulement en train d'assister au début d'une "frénésie totale et absolue des investisseurs sur le marché des IPO", selon Paul Schatz, qui estime que de nombreux groupes pourraient être tentés d'exploiter l'appétit visiblement sans fin des investisseurs pour les introductions en Bourse au cours du premier semestre 2021. Il incite ainsi les investisseurs à faire preuve de discernement.

Car si les valorisations boursières atteintes par Doordash, Airbnb ou encore Snowflake (introduit en septembre dernier, le spécialiste de la gestion dématérialisée des données jouit d'une capitalisation de près de 110 milliards actuellement, contre 12 milliards lors de sa dernière levée de fonds en "private equity" en février dernier, avec, là-aussi, un bond de 110% lors de sa première séance) posent question, c'est que la majorité de ces groupes accumulent les pertes nettes.

Doordash, introduction en Bourse "la plus ridicule de 2020"

PDG de la société d'études de marché New Constructs, David Trainer a ainsi qualifié l'opération de Doordash d'introduction en bourse "la plus ridicule de 2020". "Ils n'ont aucun moyen de faire de l'argent à long terme" estime-t-il, avant d'explique son raisonnement: "Il y a beaucoup de concurrence sur ce secteur, et nous voyons leur part de marché diminuer. Au bout du compte, leur modèle économique tend vers une marge zéro en raison du manque de différenciation par rapport à leurs concurrents". Le vétéran de Wall Street juge ainsi cette valorisation intenable et prédit que "beaucoup d'investisseurs individuels qui se précipitent dans cette affaire vont perdre beaucoup d'argent".

Dans une note publiée la semaine dernière, il s'étonnait déjà du "timing" de cette introduction en Bourse. "Est-ce une demande que Doordash ait déposé sa demande si tôt après l'annonce des vaccins contre le Covid-19? Nous pensons que les investisseurs et les banquiers actuels du groupe sont conscients que la fenêtre d'opportunité pour l'introduction en Bourse de cette terrible entreprise se fermera rapidement, dès que la menace des fermetures liées au Covid n'alimentera plus la croissance de la demande de livraison de repas" écrivait-il alors, en guise d'avertissement.

Jusqu'à présent, en 2020, plus de 155 milliards de dollars ont été levés sur les bourses américaines, dépassant de loin le précédent record annuel établi au plus fort du boom des "dot-com" en 1999, selon les données de Dealogic qui remontent jusqu'à 1995. Et l'année n'est peut-être pas encore tout à fait terminé sur ce front, tant l'appétit des investisseurs pousse les entreprises à envisager cette option pour lever aisément des sommes considérables.

Quentin Soubranne - ©2021 BFM Bourse
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