(BFM Bourse) - Les indices américains et dans une moindre mesure européens résistent relativement bien au choc créé par le conflit au Moyen-Orient. Les investisseurs misent sur une résolution rapide de cette guerre, persuadés que Donald Trump mettra assez vite fin aux hostilités. Mais entre résiliences et complaisance, la frontière s'avère ténue.
L'éclatement du conflit en Iran a provoqué une onde de choc pour les investisseurs. La guerre menée par les États-Unis et lsraël contre le pays du Golfe persique, et les ripostes de Téhéran dans la région ont déclenché une envolée des cours de l'or noir.
Cette semaine, le baril de Brent a tutoyé les 120 dollars avant de refluer et de retomber autour des 100 dollars. Avant le début de l'offensive américano-israélienne, le prix du baril ne dépassait pas 73 dollars.
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Le trafic dans le détroit d'Ormuz, par lequel transite l'équivalent de 20% de la consommation mondiale quotidienne de pétrole et de gaz est actuellement à l'arrêt. Plusieurs pays de la région (Irak, Koweït, Qatar) ont été contraints de réduire leur production d'hydrocarbures.
Le marché commence à craindre un scénario de "stagflation", dans lequel les économies développées feraient face à une inflation galopante couplée à un ralentissement de la croissance. Or, "face à un choc stagflationniste il y a en général peu de protection", prévenait, la semaine dernière, Vincent Juvyns, responsable de l'investissement chez ING Belgium.
Pas de si grandes craintes
Pourtant, les actions ne décrochent pas tant que cela. La baisse observée sur les différentes places s'avère relativement mesurée.
Mercredi, Barclays remarquait que les marchés actions n'étaient pas "trop préoccupés" par les risques de stagflation et évaluaient la probabilité d'un choc pétrolier à seulement 25%, taux qui n'est monté à son pic qu'à 28%. Deutsche Bank pour sa part notait que les investisseurs ne croyaient pas à un conflit long. Preuve en est: la structure des contrats à terme sur les cours du pétrole. Si le contrat à l'échéance la plus immédiate (celle de mai) sur le Brent s'échange autour de 100 dollars, celui à un an (mars 2027) tombe à 77,67 dollars le baril.
Dans une note publiée cette fois ce vendredi, Barclays remarque que les marchés actions mondiaux n'affichent un retrait que de 4% par rapport à leurs plus récents sommets.
"Nos récentes conversations avec nos clients reflètent cette tendance, la plupart des investisseurs adoptant une attitude attentiste avec quelques achats de couverture à la baisse plutôt que de capituler", écrit la banque. Barclays en déduit ainsi que la confiance du marché reste résiliente.
La banque britannique écrit que les investisseurs attendent le "Trump put". Cette expression renvoie au "put", un produit dérivé permettant de couvrir les risques sur une position acheteuse.
L'idée est que si les marchés actions souffrent trop, le président américain - connu pour commenter bruyamment les évolutions de Wall Street - fera le nécessaire pour calmer le jeu. Il s'agit en quelque sorte du pendant boursier du fameux "TACO" ("Trump always chickens out" ou "Trump finit toujours par se dégonfler").
Cet acronyme renvoie au fait que Donald Trump, derrière les menaces et les invectives, consent in fine à une solution négociée, sous la pression des marchés.
Un appui pour le marché
Le "Trump put" est par ailleurs dérivé d'autres expressions de ce type qui s'appliquaient plutôt aux banques centrales et aux banquiers centraux, comme le "Powell Put" (référence à Jerome Powell, le président de la Réserve fédérale américaine), le "Fed Put" ou le "Draghi Put" (du nom de Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne qui comprenait très bien les marchés financiers).
Ce "Trump put" constitue l'un des deux facteurs de résilience des marchés actions américains. Alexandre Baradez, chef de l'analyse de marché chez IG Markets, remarque que le S&P 500 ne recule que de 4,7% par rapport à son dernier plus haut. En comparaison, la chute est de 8% pour le CAC 40 et de 8% également pour le DAX 40.
Wall Street résiste mieux que l'Europe car cette dernière est davantage exposée à un choc pétrolier en raison de sa forte dépendance énergétique. A contrario, les États-Unis demeurent le premier pays producteur d'or noir au monde (22 millions de barils par jour) et sont davantage à même de résister aux répercussions de l'envolée des cours du baril. Le pays est devenu exportateur net de pétrole en 2020.
L'autre appui des marchés américains demeure l'espoir que Donald Trump ne veut pas d'une guerre longue. "Le marché est persuadé qu'il y aura ce fameux 'Trump put', qu'il va arrondir les angles", explique Alexandre Baradez.
Le président américain a semblé aller dans ce sens en début de semaine lorsqu'il a déclaré que la guerre était pratiquement terminée et que les États-Unis avaient pris de l'avance sur leurs objectifs. Ces propos de Donald Trump ont permis une détente assez temporaire des prix du pétrole et un rebond des marchés actions.
Mais cette baisse de ton n'a pas duré. Jeudi, le pensionnaire de la Maison Blanche a envoyé un signal différent. Donald Trump a déclaré que la hausse des cours du baril permettait aux États-Unis de "gagner beaucoup d'argent" et que la priorité était surtout de "stopper un empire du mal, l'Iran, d'avoir l'arme nucléaire".
"Cela laisse entendre que Donald Trump est prêt à ce que la guerre se poursuive", explique Alexandre Baradez.
De la complaisance?
Attendre le "TACO" de Donald Trump, semble, plus largement, de plus en plus risqué comme pari. "Si la fermeture du détroit d'Ormuz venait à se prolonger et que le prix du pétrole dépassait durablement les 100 dollars le baril, la confiance des marchés dans un 'Trump put' pourrait être de plus en plus mise à mal", écrit Barclays.
Pour Stephen Innes, de Spi AM, la thèse du TACO "repose en grande partie sur la coopération de l’autre partie". Mais "l’Iran n’a guère intérêt à faire le genre de concession symbolique qui permettrait à Washington de crier victoire", prévient-il.
Alexandre Baradez considère que le marché peut quelque peu se voiler la face.
"La frontière entre résilience et complaisance du marché américain est étroite et cette conviction dans le Trump put pas forcément solide", objecte-t-il. "Quand on voit l'infrastructure logistique militaire des États-Unis déployée et les conséquences du blocage du détroit d'Ormuz", la baisse du S&P 500 apparaît "très faible au vu des enjeux". "Certes, je pense que ce 'Trump put' peut intervenir mais je ne sais pas quand", ajoute-t-il.
Selon l'expert de marché , il ne serait pas impossible que Wall Street se rapproche d'une baisse de 10 ou 15% par rapport à ses derniers records touchés.
Les indices européens ont eux davantage souffert et intègrent plus de risque. Notamment parce que plusieurs membres de la Banque centrale européenne sont intervenus pour assurer que les erreurs de 2022 et 2023 ne seraient pas répétés et que donc ils étaient vigilants et prêts à intervenir pour maîtriser l'inflation.
Ce alors que la hausse des prix généralisée ne s'est pas encore concrétisée et reste limitée aux considérations énergétiques. Alexandre Baradez n'exclut pas que la banque centrale a commis une "erreur de communication".
L'expert pense que les marchés actions européens peuvent encore baisser davantage pour perdre jusqu'à 20% par rapport à leur sommet. Ce tout simplement parce que les places européennes seraient influencées par un potentiel décrochage de Wall Street. "Pour moi cela constituerait alors une opportunité d'achat" sur les indices européens, explique-t-il.
