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Pourquoi le dividende n'enrichit pas les actionnaires, et pourquoi ils le recherchent malgré tout

dimanche 13 mars 2022 à 12h00
Les versements de dividendes donnent lieu à de nombreux fantasmes

(BFM Bourse) - Contrairement à l'antienne qui prétend que les dividendes sont (d'indécents) cadeaux offerts aux actionnaires, au sens strict personne ne s'est jamais enrichi en recevant en numéraire sa quote-part des bénéfices d'une entreprise qui lui revient - puisque la valeur de l'action diminue en conséquence. Le raisonnement est incontestable, mais comment expliquer que la quête de dividendes demeure une stratégie prisée?

Jamais les entreprises mondiales n'auront distribué autant de dividendes à leurs actionnaires qu'en 2021, selon le rapport annuel du gestionnaire d'actifs Janus Henderson, qui comme chaque année fait les gros titres et l'objet de conclusions plus ou moins objectives. Or le versement d'un dividende n'enrichit pas au sens strict l'actionnaire.

Un dividende représente une portion de la richesse de l'entreprise qu'elle choisit de reverser directement à ses actionnaires. Une société (cotée ou non) peut choisir de distribuer du numéraire, le cas le plus connu, mais également procéder à une distribution en nature, par exemple en attribuant à ses actionnaires des parts d'une de ses filiales, comme Vivendi l'a fait en distribuant à l'ensemble de ses porteurs des titres Universal Music Group - leur laissant le choix de rester investis dans le domaine de l'édition musicale ou de les revendre pour obtenir des liquidités.

Le montant qu'il est possible de distribuer est encadré statutairement (chaque entreprise s'obligeant souvent à mettre en réserve une part incompressible des bénéfices qu'elle réalise le cas échéant). Le conseil d'administration propose un montant, qui doit être approuvé par un vote des actionnaires lors de l'assemblée générale de l'exercice concerné.

Le dividende est rattaché à la possession d'une action et chaque action détenue donne droit à recevoir la même somme, quel que soit son propriétaire. Dans certains cas, l'ancienneté de détention donne droit à une majoration, par exemple un dividende accru de 10% pour chaque action détenue depuis au moins deux ans.

Mais il faut bien comprendre qu'au moment du versement d'un dividende, l'actionnaire reçoit dans une poche ce qu'il perd dans l'autre. "Au moment du détachement du dividende, l'entreprise perd en valeur boursière ce qu'elle donne en cash", explique Pascal Grandin, économiste et professeur à l'université de Lille. C'est-à-dire que le cours est recalculé le jour du détachement par l'opérateur boursier, en prenant le cours de la veille moins le montant versé. Autrement dit, à l'instant t l'actionnaire a en poche une action valant (X - le dividende) auquel on ajoute le dividende, au lieu d'avoir une action valant X.

Eviter le biais "d'aversion au regret"

En théorie, financièrement le dividende n'a pas d'intérêt particulier pour l'investisseur: il revient au même de revendre une partie des actions de l'entreprise en question et empocher le produit de la vente pour obtenir du cash. Mais dans de nombreux cas, cela est tout simplement plus pratique (en outre le fait de percevoir un dividende ou d'empocher une plus-value ne génère pas forcément le même traitement fiscal, en fonction du régime de la personne qui le perçoit, du pays d'imposition etc. l'un peut être plus intéressant que l'autre). Avec les dividendes, les actionnaires obtiennent de l'argent en liquide, plus facile et rapide à utiliser, sans avoir eu besoin de vendre leur action, ce qui permet d'éviter ce qu'on appelle le biais "d'aversion au regret".

"Recevoir un dividende est pour l’actionnaire une façon de percevoir de l’argent sans avoir à prendre la décision de vendre ses titres", expliquent Sabrina Chikh et Pascal Grandin dans un article publié par la Skema Business School. "Si, pour satisfaire ses besoins de liquidité, il avait dû vendre ses titres, son sentiment de regret aurait été d’autant plus intense en cas d’augmentation ultérieure de la valeur du titre". Ce regret est même davantage ressenti dans ce cas que celui procuré par le fait de pas avoir réinvesti le dividende (toutes les études montrent que sur la durée il est plus intéressant de réinvestir aussitôt le dividende que de percevoir le cash). "Le regret par omission est toujours moins désagréable que le regret par commission!"

La "comptabilité mentale" - l'ensemble des opérations cognitives que nous utilisons pour organiser, évaluer et traiter les problèmes financiers- favorise ainsi, à montant strictement égal, ce qui nous est versé ("passivement") plutôt que ce qui résulte d'une opération de vente (réalisée "activement"). "Nous traitons différemment nos revenus selon leur provenance", constatent Sabrina Chikh et Pascal Grandin. Percevoir des dividendes nous donne le sentiment de pouvoir récolter les revenus du capital sans toucher au capital.

Un signal de bonne santé financière

Enfin, et surtout, si le dividende n'enrichit pas l'actionnaire, il agit comme une puissant effet de signal: en effet toutes les entreprises -loin de là- ne sont pas en mesure de distribuer des dividendes. Par définition, il faut qu'elle soit en suffisamment bonne santé financière pour le faire. Le rendement du dividende des entreprises qui en versent permet de les comparer entre elles, ce qui crée une forme d'émulation les incitant à la meilleure gestion possible pour attirer davantage d'actionnaires.

Sur la durée, investir dans des entreprises plutôt solides reste encore le moyen le plus simple de s'enrichir en Bourse et une capacité régulière à délivrer un dividende reste et restera l'un des meilleurs indicateurs de la performance financière.

En outre, les investisseurs institutionnels et les individus les plus fortunés peuvent ainsi réinvestir l'argent versé par des entreprises suffisamment établies pour distribuer une partie de leurs cash-flows en misant sur des sociétés en croissance qui sont au contrairement consommatrices nettes de fonds pour se développer, et ainsi permettre le développement de l’économie.

Des dividendes réinvestis... dans d'autres entreprises

Le dividende n'apparaît qu'une fois l'entreprise mature : "Au début de sa vie, elle a besoin de capitaux propres pour se développer. Tout l'argent gagné va être réinvesti", explique Pascal Quiry, professeur à HEC et co-auteur de la lettre Vernimmen. En revanche, une fois la phase de forte croissance passée, et une taille critique atteinte, "il ne va plus être possible de croître de 15% par an. L'investissement supplémentaire a un rendement décroissant", ce qui signifie que l'utilisation des propres fonds de l'entreprise ne lui rapporte plus autant. Cela "conduit à des gaspillages, et on ne peut pas se diversifier dans n'importe quoi", continue Pascal Quiry.

Les grandes entreprises font rarement appel à l'épargne de leurs actionnaires et détiennent généralement plus d'argent que ce que requiert leur développement. Les actionnaires qui reçoivent cet argent sous forme de dividendes peuvent le ré-investir dans des entreprises qui en sont à leur premier stade de développement. "Les dividendes des uns font les investissements des autres", appuie Nicolas Marques, directeur général de l'institut Molinari.

Le versement de dividendes fait donc partie des mécanismes de base qui permet aux économies de marché de fonctionner de manière efficace, au bénéfice de l'ensemble des acteurs.

(Avec AFP)

Guillaume Bayre - ©2023 BFM Bourse
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