(BFM Bourse) - Organisée par la Fed de Kansas City, la conférence annuelle de Jackson Hole réunit chaque été les banquiers centraux du monde entier dans une vallée située à 2.000 mètres d'altitude au fin fond du Wyoming. Le tout nouveau président de la Réserve fédérale américaine, Kevin Warsh, y est attendu de pied ferme, les investisseurs ayant besoin de clarté sur l'orientation future de la politique monétaire de la puissante institution financière.
Comme chaque été depuis 1982, les grands argentiers mondiaux s'apprêtent à se retrouver au cœur d'une bourgade isolée du Wyoming, Jackson Hole, d'où ils pourraient annoncer des décisions importantes en matière de politique monétaire. Mais comment ce symposium est-il devenu une référence ?
Avant d'analyser les tenants et les aboutissants de ce millésime 2026, revenons brièvement sur la genèse de ce symposium. À la fin des années 1970, la Réserve fédérale de Kansas City - l'une des douze banques régionales de la Fed - décide d'organiser une conférence annuelle pour discuter des sujets économiques du moment. Après avoir sondé plusieurs sites, dont la très courue station de ski de Vail dans le Colorado, la banque régionale décide de changer de stratégie afin d'attirer un poids lourd de la finance en la personne de Paul Volcker, président de la Fed de 1979 à 1987.
Dans un livre consacré à l'histoire de l'événement, l'ancien directeur de la recherche et vice-président de la Fed de Kansas City, Tom Davis, qui était également chargé d'organiser la conférence, raconte comment le choix s'est porté sur Jackson Hole.
Jackson Hole, un bon spot de... pêche à la mouche
"Nous avions d'abord pensé à Santa Fe (au Nouveau-Mexique) pour attirer de grands noms de la finance en été, puis on a cherché d'autres sites potentiels dans le Colorado". C'est là que la passion de Paul Volcker pour la pêche à la mouche est entré en ligne de compte. Sachant que la simple présence du président de la Fed suffirait à attirer d'autres poids lourds de l'économie mondiale et garantirait le succès de l'événement, Tom Davis se met à la recherche d'un endroit poissonneux dans le Colorado. Un expert lui explique alors que l'eau y sera trop chaude en août et lui conseille d'aller plus au Nord. Jackson Hole, une vallée qui culmine à 2.000 mètres d'altitude, dans le Wyoming, coche toutes les cases. Paul Volcker mord à l'hameçon et répond présent.
Contrairement au Forum économique de Davos qui se tient chaque hiver depuis 1971 dans une station huppée du canton suisse des Grisons, la conférence annuelle de Jackson Hole réunit seulement des économistes qui sont triés sur le volet, la capacité d'accueil de sa principale salle de conférence étant limitée à... 150 places. Si le fondateur de Davos, le professeur d'économie Klaus Schwab, se plaît à faire venir des célébrités comme le chanteur Bono ou l'actrice Sharon Stone, on préfère rester entre gens sérieux dans le Wyoming. Chefs d'entreprises et hommes politiques n'y sont pas les bienvenus non plus.
"Perçu comme une forme de super-comité de politique monétaire, réunissant les gouverneurs des plus puissantes banques centrales de ce monde, ce symposium permettait d’ajuster les anticipations des investisseurs pour le reste de l’année et dans certain cas préparer ces derniers à des inflexions de politiques monétaires d’ampleur significative", rappelle Mabrouk Chetouane, directeur stratégie marchés internationaux chez Natixis IM.
2005 ou 2014, les éditions marquantes
À partir du symposium de 1982, la conférence annuelle de Jackson Hole ne cessera de prendre de l'ampleur et de gagner en renommée. Parmi les millésimes restés dans les annales, celui de 2005 avait été marqué par l'intervention d'un certain Raghuram Rajan, professeur de finance à l'université de Chicago qui était également devenu, deux ans auparavant, le plus jeune directeur de recherche du FMI. L'économiste indien avait alors mis en garde les banquiers centraux contre les risques croissants portés par le système financier et proposé des politiques permettant de réduire ces risques.
Son étude, intitulée "Est-ce que le développement financier a rendu le monde plus risqué ?" lui vaudra de vives critiques de la part de l'ancien secrétaire d'Etat au Trésor américain Lawrence Summers pour qui ces avertissements feraient montre d'un mauvais jugement et seraient "réactionnaires" pour avoir osé remettre en question la politique monétaire menée par Alan Greenspan. "Larry" Summers était allé jusqu'à qualifier celui qui est depuis devenu gouverneur de la banque centrale indienne de "luddite", du nom des ouvriers qui s'opposaient au machinisme en Angleterre au début du XIXe siècle.
La crise économique de 2008 a pourtant confirmé les vues de Raghuram Rajan, et le Wall Street Journal a reconnu dans un article resté célèbre, en janvier 2009, le caractère prémonitoire de son intervention.
L'édition 2014 a aussi été marquante. "On se souviendra par exemple des nombreux indices distillés par Jerome Powell pour préparer les investisseurs à la phase de baisse de taux enclenchée en 2024 ou de Mario Draghi annonçant la mise en place du premier plan d’assouplissement quantitatif de l’histoire de la BCE en 2014", rappelle Mabrouk Chetouane.
"Ces annonces sonnantes et trébuchantes n’avaient toutefois de raison d’être que dans un monde où la forward guidance (orientation future de la politique monétaire, NLDR) faisait partie intégrante de l’arsenal des banques centrales et où surprendre les marchés ne faisait pas partie de la doctrine en vigueur", remarque-t-il.
Des "funérailles de la forward guidance"
Qu'attendre de cette cuvée 2026 ? Les spécialistes de marché sont unanimement convaincus que cette édition 2026 sera singulière sous la houlette du néo président de la Réserve fédérale américaine.
Pour David Norris, associé et gérant de portefeuille chez TwentyFour Asset Management, cette année, le symposium économique de Jackson Hole s’annonce comme l’un des plus suivis de ces dernières années. "Au-delà des discussions attendues sur un environnement économique et géopolitique complexe, il marquera la première participation de Kevin Warsh à l’événement en tant que président de la Réserve fédérale américaine", note-t-il.
Selon lui, Kevin Warsh doit profiter de ce discours pour envoyer un signal fort et clarifier les objectifs de politique monétaire de la Fed. "Cette intervention pourrait bien déterminer la trajectoire de son mandat. Il doit notamment préciser comment la banque centrale entend réagir face à une inflation toujours élevée et aux conditions économiques actuelles", remarque David Norris.
"S’il a répété à plusieurs reprises sa volonté de garantir la stabilité des prix et un retour durable de l’inflation vers 2%, il est jusqu’à présent resté peu précis sur la manière dont la Fed entend atteindre cet objectif. À l’avenir, il n’y aura plus de 'forward guidance', ni de projections de taux sous la forme du 'dot plot', et Kevin Warsh a évité de préciser quelles conditions ou quels scénarios économiques pourraient entraîner une modification des taux d’intérêt", détaille-t-il.
Pour Mabrouk Chetouane, cet opus marquera dans une certaine mesure le point d’orgue de cette nouvelle ère marquée par des investisseurs livrés à eux-mêmes. En d’autres termes, nous assisterons probablement lors de ce 49ème symposium de Jackson Hole aux funérailles de la "forward guidance".
David Norris estime que l’abandon de la "forward guidance" permettra à la Fed d’éviter certaines erreurs de politique monétaire. Le spécialiste de marché rappelle que Kevin Warsh souhaite que sa banque centrale procède à sa propre analyse des nouvelles données économiques, plutôt que de simplement renvoyer aux marchés leurs propres anticipations.
"Dans cette logique, il compte sur les marchés pour déterminer la trajectoire des taux d’intérêt, sans être influencés au préalable par des indications explicites de la Fed", abonde-t-il.
Dans ce contexte de flou artistique, les marchés attendront de Kevin Warsh qu’il apporte beaucoup plus de clarté sur la politique monétaire qu’il ne l’a fait jusqu’à présent.
"Sa dernière conférence de presse du FOMC (comité de politique monétaire, NDLR) et la séance de questions-réponses qui l’a suivie ont laissé la politique de la Fed particulièrement difficile à décrypter, et les marchés ont manifesté leur mécontentement en poussant les taux à long terme vers des niveaux qui n’avaient plus été observés depuis plusieurs décennies", décrypte David Norris.
Selon lui, il est donc essentiel que Kevin Warsh profite de Jackson Hole pour clarifier concrètement la politique de la Fed à l’égard de son double mandat, plutôt que de se contenter de livrer une analyse générale de la conjoncture économique. À défaut, la crédibilité de la Réserve fédérale risquerait de s’éroder davantage, avance-t-il.
