(BFM Bourse) - Face à un marché automobile en berne, avec des investisseurs qui n'apprécient par ailleurs guère le secteur, les constructeurs et équipementiers automobiles européens ont récemment multiplié les initiatives et les contrats dans d'autres activités adjacentes. Sans constituer une révolution copernicienne, ces mesures sont plutôt bien vues par le marché et les analystes.
L'automobile européenne semble aller de Charybde en Scylla en Bourse. Le secteur plonge: l'indice paneuropéen "Auto Stoxx and Parts" chute encore de 18% en 2026 et perd 39,5% depuis le printemps 2024.
Entre les droits de douane, la féroce concurrence des acteurs chinois - chez les constructeurs comme les équipementiers -, les défis posés par l'électrification ou encore une confiance des ménages en berne, l'automobile européen enchaîne les tempêtes.
Les avertissements sur résultats ont été légion en 2024 comme en 2025. D'autres (BMW, Volkswagen par deux fois) sont encore survenus cette année.
"Dans un secteur automobile caractérisé par une croissance à long terme très limitée, une surcapacité mondiale chronique, la concurrence chinoise à bas coûts et une réglementation européenne très contraignante, il n'est pas surprenant que le rendement du capital investi (ROIC) du secteur soit faible", résume Citi.
La banque écrit même que les investisseurs ont tendance à considérer ce secteur comme "non investissable" en Bourse.
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Partenariats avec des groupes de défense
Si l'automobile subit une série sans fin de bouleversements et semble donc peu porteuse à moyen terme, d'autres industries affiche des perspectives plus florissantes.
La défense reste un domaine qui a le vent en poupe, dopé par les investissements des gouvernements européens (l'Allemagne en tête), eux-mêmes alimentés par la volonté des États-Unis de réduire leurs engagements dans la protection du Vieux continent. Le boom de l'intelligence artificielle a lui créé d'importants besoins de technologies de gestion d'énergie dans les centres de données (data centers).
Si bien que, ces récents mois, constructeurs et équipementiers ont multiplié les initiatives pour développer leurs activités dans ces domaines adjacents à leurs métiers traditionnels d'un point de vue industriel.
Les groupes automobiles ont pour certains mis le cap sur la défense, secteur dont ces sociétés ont été historiquement proches en temps de guerre (Renault produisait des chars lors de la seconde guerre mondiale, Volkswagen des véhicules militaires).
Renault - qui précise bien ne pas "se transformer en industriel de l'armement" et rester sur ses compétences de constructeur – participe à plusieurs projets de défense. Parmi ceux-ci figure le projet Chorus, qui concrétise une alliance avec la société aéronautique Turgis Gaillard, et vise à produire un drone polyvalent et fabricable à grande échelle.
"Renault assure la conception produit-process et l’industrialisation, tandis que Turgis Gaillard assure la conception aéronautique, les logiciels de navigation et le pilotage des essais", explique à ce titre l'entreprise.
Le groupe au losange collabore également avec Thales, l'un des fleurons de l'aéronautique-défense française, dans le cadre du programme de drone "Toutatis". Au sein de ce projet, ses ingénieurs ont simplifié l'architecture de l'appareil pour faciliter son industrialisation à grande échelle.
Valeo électrise le marché avec ses solutions pour les data centers
Volkswagen a de son côté décidé de vendre son site d'Osnabrück, qui sera reconverti progressivement en site de production de composants et de systèmes pour la défense aérienne. La banque Berenberg rapporte, par ailleurs, que le président de son directoire, Olivier Blume, a ouvert la porte la construction d'équipements pour l'armée allemande.
Les exemples ne se limitent pas aux constructeurs. Les équipementiers Valeo et Forvia ont récemment annoncé des partenariats dans les drones. Fin juillet, Forvia a noué un partenariat avec "une entreprise pionnière des technologies de défense" (qui n'a donc pas été nommée), spécialisée dans la lutte anti-drones. Le groupe a reçu une commande de 500 drones intercepteurs devant permettre de porter ensuite les capacités à 1.000 unités par mois.
"Forvia met en avant son expertise en matière d'industrialisation, d'ingénierie des coûts, d'approvisionnement et de production à grande échelle, les technologies telles que les radars, les caméras, les actionneurs et les systèmes de gestion de l'énergie soutiennent sa croissance dans le secteur de la défense", explique Citi.
Valeo a lui été choisi par la société de défense Harmattan AI pour produire un moteur électrique de drones souverain, la production devant débuter au début de 2027.
Au-delà de la défense, Valeo avait marqué le marché au printemps en exposant ses perspectives dans les centres de données, via ses technologies de refroidissement et de gestion d'énergie thermique. Une coloration "IA" a ainsi enveloppé l'action de la société, qui avait pris plus de 18% sur une séance après que la direction a évoqué les opportunités du groupe dans ces métiers.
Toujours chez les équipementiers, l'américain BorgWarner a remporté un contrat en février pour fournir des technologies de production d'électricité dans les centres de données.
L'allemand Schaeffler a lui signé un accord avec la société de drones Hellsing et s'est surtout développé dans les technologies pour déployer des technologies de robots humanoïdes, notamment avec le suisse Hexagon. Les groupes coréens comme Kia et Hyundai ont eux-mêmes mis le cap sur les robots humanoïdes,.
Du côté des constructeurs américains, General Motors a fourni fin août des composants de missiles intercepteurs PAC-3 à la société d'armement de Lockheed Martin. Ford a pour sa part créé en mai Ford Energy, une société de systèmes de stockage d'énergies par batteries (BESS) dont les clients sont des opérateurs de centres de données, des industriels ou encore des sociétés de services aux collectivités. D'ailleurs Volkswagen a lui aussi mis en place en mars sa première sa grande installation de BESS en mars dernier sur son site de Salzgitter, via sa filiale Elli.
"Anything but auto"
Avec tous ces exemples, une expression a émergé chez certains analystes pour caractériser cette ouverture vers d'autres marchés que l'automobile pour ces acteurs: "anything but auto ("tout sauf de l'automobile") ou "ABA".
Ce mouvement permet aux groupes de réfléchir à des moyens de redéployer des capacités industrielles et/ou trouver une solution à leurs surcapacités.
Le taux d'utilisation des usines en Europe ne dépasse pas 80%, ce qui signifie théoriquement que l'industrie automobile devrait supprimer 500.000 emplois manufacturiers "dans les prochaines années", calcule la banque Berenberg.
Rappelons que Volkswagen a annoncé début septembre un plan de restructuration massive prévoyant, au total, 100.000 suppressions de postes d'ici à 2030. Forvia avait présenté dès février 2024 un plan pour faire face à ses surcapacités se traduisant par 10.000 suppressions de postes.
"Ce que l'on appelle le virage 'tout sauf l'automobile''' pourrait apporter une réponse significative, bien que partielle, au problème structurel de surcapacité automobile en Europe : l'industrie automobile européenne allie des actifs industriels sous-utilisés, une main-d'œuvre manufacturière hautement qualifiée et des capacités de production à grand volume éprouvées, créant ainsi une plateforme attractive pour les industries connexes confrontées à des contraintes de capacité et d'évolutivité", explique Berenberg dans une récente note.
"La défense et systèmes de stockage d'énergies par batteries (BESS ) offrent sans doute les opportunités de diversification industrielle les plus directes (pour les constructeurs, NDLR), tandis que les applications liées à l'IA et aux centres de données pourraient présenter le plus fort potentiel de croissance pour les fournisseurs disposant de technologies transférables en matière d'électronique de puissance et de gestion thermique", poursuit la banque allemande.
Évidemment ces initiatives de diversification ne constituent pas une panacée. "Concernant ces marchés adjacents, cela pourrait rester marginal chez les constructeurs et pour les équipementiers on arrivera peut-être à 10% du chiffre d'affaires sur ces nouveaux métiers mais leur cœur de métier restera l'automobile", juge un analyste spécialiste du secteur automobile.
Berenberg pense que la défense ne représentera qu'un petit pourcentage à un chiffre des futurs revenus des constructeurs et équipementiers.
Toutefois, au vu du pessimisme ambiant des investisseurs sur l'automobile en Bourse, de telles initiatives ne peuvent que renforcer le profil boursier de ces groupes cotés.
"Nous estimons que les constructeurs automobiles et les équipementiers européens doivent trouver de nouveaux arguments de croissance et de rentabilité accrus pour stimuler l'attrait des investisseurs et améliorer leurs valorisations", explique Citi.
Dans cette optique, "toute histoire hors du secteur automobile (ABA) est susceptible d'entraîner une réévaluation marquée du cours des actions de ces entreprises dès lors qu'elles commencent à présenter des perspectives boursières favorables", ajoute Citi. Dans une note de mai dernier, la banque américaine remarquait que l'action Ford s'était appréciée de 20% depuis l'annonce de Ford Energy.
Berenberg est sur la même ligne. Dans un secteur où les catalyseurs boursiers manquent à l'appel, le "anything but auto" permet d'améliorer le sentiment de marché, c'est-à-dire la confiance des investisseurs.
"Dans l'ensemble, nous estimons que la diversification est davantage susceptible de générer une croissance supplémentaire et d'offrir des perspectives de valorisation que de résoudre entièrement le problème de capacité du secteur", explique la banque.
"Toutefois, une réaffectation réussie des actifs et de la main-d'œuvre vers des secteurs à croissance plus rapide pourrait réduire considérablement le poids de la restructuration tout en créant de nouvelles sources de croissance des bénéfices au-delà du cycle automobile traditionnel", conclut l'établissement allemand.
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