(BFM Bourse) - Le groupe chinois de robotique Unitree a concentré l'attention ce mercredi 19 août, en bondissant de 460% pour son premier jour de cotation à la Bourse de Shanghai. Cette arrivée spectaculaire sur la cote survient alors que la robotique humanoïde est passée du stade de la démonstration à celui de la commercialisation, avec un marché qui pourrait atteindre 200 milliards de dollars en 2035, selon Barclays. Mais des obstacles technologiques et réglementaires existent.
L'arrivée d'Unitree sur la Bourse de Shanghai a fait grand bruit ce mercredi 19 août. L'action du groupe chinois spécialisé dans la robotique a terminé en hausse de 460% après avoir pris 629% en début de séance pour sa première journée de cotation.
La capitalisation boursière (la valeur de la totalité des actions) de l'entreprise chinoise a culminé, à la clôture, à 43,78 milliards d'euros, soit davantage que des poids lourds du CAC 40 comme Orange ou Danone.
Rappelons que les gros mouvements boursiers en Chine lors d'introduction en Bourse ne sont pas rares. La société de puces mémoire CXMT avait gagné 465,8% pour sa première séance de cotation fin juillet. Bloomberg note qu'une des raisons expliquant ces bonds est que les régulateurs chinois découragent les introductions en Bourse à des niveaux de valorisations trop exigeantes, ce de sorte à préserver les épargnants chinois.
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Fondé en 2016 à Hanghzhou, Unitree "est largement reconnu comme un leader mondial des robots quadrupèdes (semblables à des chiens, NDLR), avec plus de 60% de parts de marché, et est devenu très compétitif sur le marché chinois des robots humanoïdes", explique Cole Wenner, du fournisseur d'ETF Kraneshare.
La société a notamment capté l'attention via des démonstrations technologiques s'apparentant à de véritables tours de force. Lors du grand gala télévisé du Nouvel An chinois, des robots humanoïdes de la société avait impressionné l'audience en pratiquant le kung-fu et en réalisant des sauts périlleux. L'entreprise a également dévoilé lundi son robot "Superman" qui pourrait, d'après ses dires, sauter jusqu'à deux mètres de haut et courir à une vitesse de 12,66 mètres par seconde.
Un moment de bascule
Unitree a livré l'an passé 5.632 robots humanoïdes et 33.294 robots quadrupèdes, et ses revenus ont été multipliés par plus de quatre à 217,6 millions d'euros tandis que le bénéfice net total s'est établi à 35,6 millions d'euros.
Le groupe, qui a levé 904 millions de dollars, vient rejoindre sur la cote une autre entreprise chinoise de robotique humanoïde, appelée Ubtech et arrivée à la Bourse de Hong Kong en décembre 2023.
Unitree "illustre une stratégie axée sur le coût et dirigée par les développeurs, mettant l'accent sur des prix agressifs et des itérations rapides pour élargir l'accessibilité", résume la banque Nomura.
Le groupe a lancé son modèle de robot humanoïde G1 en août 2024 à un prix annoncé de 16.000 dollars, car il conçoit de nombreuses pièces clés en interne, ce qui réduit les coûts de fabrication et accélère le développement, explique encore l'établissement japonais.
"Les produits d'Unitree sont utilisés non seulement par les chercheurs chinois, mais aussi par des géants technologiques américains comme Nvidia, Google et Amazon", déclare de son côté à l'AFP Renjie Guo, PDG de la société d'ingénierie robotique Zeroth.
L'arrivée sur la cote de la société survient surtout à un moment clef où la robotisation humanoïde doit parvenir au stade de l'application industrielle et du développement commercial.
"La robotique humanoïde entre dans une phase de transition, passant de démonstrations techniques à une commercialisation précoce, grâce aux progrès de l'IA physique, à la baisse des coûts des composants et au déploiement industriel croissant", explique la banque Nomura.
Les groupes chinois comme Unitree ou Ubtech bénéficient d'un soutien massif de Pékin qui a érigé la robotique parmi ses grandes priorités au même titre que les produits liés à l'IA ou les médicaments innovants. Ces trois grands domaines doivent succéder aux trois précédents secteurs soutenus par Pékin, à savoir l'automobile électrique, le photovoltaïque ou encore les batteries à lithium.
Mais de nombreux autres acteurs ont mis le cap sur les robots humanoïdes, espérant dégager des gains de productivité en les incluant dans leurs procédés manufacturiers.
Elon Musk mise ainsi sur les robots humanoïdes Optimus pour assurer l'avenir de Tesla. Les constructeurs automobiles coréens Hyundai et Kia ont développé de véritables écosystèmes dans le domaine des robots humanoïdes.
Même le groupe tricolore Renault, dans son plan stratégique présenté en mars dernier, a annoncé qu'il comptait utiliser 30% de pièces en moins par véhicule en ayant recours à 350 robots humanoïdes de nouvelle génération pour les tâches pénibles.
"L'introduction en Bourse (d'Unitree) arrive à un moment où l'intelligence humanoïde et incarnée passe du concept à la commercialisation", souligne Cole Wenner, de Kraneshares.
Un marché à 5.000 milliards de dollars en 2050?
Selon les données de Morgan Stanley citées par l'expert, le marché pourrait représenter 1 milliard de robots humanoïdes et 5.000 milliards de dollars de revenus annuels pourraient être générés d'ici 2050.
JPMorgan estime que le nombre de robots humanoïdes produits cette année devrait tutoyer les 60.000 unités et 1,75 million en 2030, après 18.000 en 2025, la moitié de la demande devant provenir de Chine.
Unitree et une autre société chinoise, Agibot, représentent actuellement 70% de la production.
"La Chine est actuellement le leader mondial de la robotique humanoïde, grâce à des prix abordables, au soutien du gouvernement, à son autonomie en matières premières essentielles telles que les terres rares et à sa forte intégration verticale", explique Barclays.
La banque britannique estime que le marché devrait passer de 2 à 3 milliards de dollars à une fourchette de 10 à 25 milliards en 2030, puis 40 à 200 milliards de dollars en 2035.
Toutefois, l'établissement prévient que le déploiement à grande échelle des robots humanoïdes fait encore face à de nombreux défis. Notamment en matière d'intelligence, de dextérité ou d'autonomie.
"Il reste des progrès à faire, notamment en matière de compréhension et de raisonnement multimodaux. Cette capacité, qui permet aux humanoïdes de combiner la vision, l’ouïe et le toucher pour appréhender pleinement leur environnement, reste inférieure aux références humaines", explique la banque.
"Le raisonnement complexe – c’est-à-dire la capacité à gérer une logique en plusieurs étapes, à relier des concepts abstraits et à tirer des conclusions dans différents contextes – est un autre domaine où les performances sont encore en deçà de celles des humains, même si l’écart se réduit rapidement", poursuit Barclays.
Les technologies d'actionneur (qui permettent la base de l'automatisation) doivent également devenir plus abordables, plus efficaces sur le plan énergétique et plus puissantes.
Le paradoxe de Moravec
"Un autre défi réside dans le fait que les robots humanoïdes actuels disposent de bien moins d’articulations que les humains, ce qui crée un écart entre leurs mouvements et ceux qu’ils cherchent à reproduire – une limitation qui réduit considérablement leur utilité", avance encore Barclays.
"Alors que les humains se déplacent aisément grâce à des articulations souples, une colonne vertébrale flexible et des tendons élastiques, les robots humanoïdes restent des assemblages rigides de métal et de moteurs, dotés d’une liberté articulaire limitée", poursuit l'établissement.
Les limitations dues aux batteries électriques et à la consommation d'énergie doivent également être surmontées.
"Par exemple, on estime que les humanoïdes les plus avancés, tels que le robot Optimus de Tesla, consomment en moyenne environ 500 watts lorsqu’ils marchent. À titre de comparaison, un être humain effectuant la même tâche est 40 à 45% plus économe en énergie, en réalité, ce n’est que lors d’activités physiquement plus intenses que l’effort moyen d’un être humain atteint 500 watts", écrit Barclays.
La banque note également que le principal facteur limitant pour le développement à grande échelle des robots humanoïdes reste la sécurité.
"L'augmentation de la production ne suffira probablement pas à elle seule à favoriser une adoption généralisée tant que les inquiétudes concernant l'interaction entre les robots et les humains ainsi que la cybersécurité persisteront", prévient Barclays.
"Aujourd'hui, les humanoïdes sont principalement cantonnés à des environnements industriels contrôlés où les contacts avec les humains sont limités. À mesure que leur déploiement s'étendra à des rôles dans le secteur des services et en contact direct avec les consommateurs, les exigences en matière de sécurité risquent de devenir contraignantes, ce qui renforcera le recours à des cadres réglementaires qui ne sont pas encore pleinement en place", développe-t-elle.
Ce qui explique que si les promesses de la robotique humanoïde s'avèrent alléchantes, le secteur n'a pas encore connu son "moment GPT", de grand essor.
Rapprocher les robots de la perception humaine requiert, par ailleurs, des systèmes extrêmement complexes et intégrés afin que les robots puissent interpréter leur environnement et prendre des décisions en temps réel malgré les changements de lumière, les personnes et objets en mouvement, les obstacles imprévisibles et les aménagements non standard.
"Cet écart entre les capacités humaines et celles des machines est illustré par le paradoxe de Moravec. Dans les années 1980, le roboticien Hans Moravec avait observé que les tâches que les humains trouvent faciles—la perception, la navigation et la dextérité de base—sont extrêmement difficiles à automatiser, tandis que les tâches que les humains trouvent difficiles, comme la logique avancée ou les échecs, peuvent souvent être gérées efficacement par des algorithmes", résume Barclays.
Au vu de ces incertiudes, le bond de l'action d'Unitree, ce mercredi, peut faire froncer des sourcils.
"Il n’existe manifestement aucun fondement rationnel à la flambée du cours de l’action", a déclaré à Bloomberg Vey-Sern Ling, directeur général chez Union Bancaire Privée. "Elle est alimentée par l’engouement des investisseurs particuliers. Les valorisations sont exorbitantes et les perspectives incertaines, compte tenu du stade encore précoce de développement et d’adoption des humanoïdes", ajoute-t-il.
"En tant qu'entreprise la plus connue du secteur de la robotique humanoïde, Unitree suscite encore des interrogations quant à la maturité de ses activités et de ses opérations commerciales", a déclaré, également à Bloomberg, Shen Meng, directeur chez Chanson & Co, une banque d'investissement basée à Pékin.
Florian Weidlinger, de Santa Lucia Asset Management a lui estimé sur CNBC que la valorisation d'Unitree n'était probablement pas durable, dans la mesure où le groupe fait face à des pressions concurrentielles ainsi que sur ses marges.
