(BFM Bourse) - Si Cellectis n'est pas la biotech la plus connue de la place parisienne, elle n'est sans doute pas non plus la moins ambitieuse. Marc Le Bozec, le directeur financier de l'entreprise basée à Romainville nous explique pourquoi.
Tradingsat.com : Une lecture rapide de vos résultats semestriels pourrait donner l'impression d'une baisse d'activité.
Marc Le Bozec : Au contraire ! Cellectis est en très forte croissance. Comparer le chiffre d'affaires de 5 millions du 1er semestre 2009 avec celui de 8 millions du 1er semestre 2008 n'a pas trop de sens. Les données d'il y a un an incluaient un paiement de 7 millions de Regeneron. Cette année, le contrat majeur que nous venons de signer avec Monsanto, leader mondial des OGM, se verra dans nos comptes du second semestre. Hors éléments exceptionnels, notre activité a quintuplé. Le déficit de nos comptes s'explique logiquement par l'augmentation de nos dépenses et de nos investissements pour accélérer notre développement… sans affecter notre situation financière puisque notre position de trésorerie sur les 18 derniers mois s'est améliorée de 2 millions. Et comme prévu, nous serons rentable en 2012.
Tradingsat.com : Disposez-vous d'une visibilité financière suffisante pour vous passer d'une augmentation de capital ?
Marc Le Bozec : Si nous décidons un jour d'augmenter notre capital, ce sera pour faire de la croissance externe, acheter des sociétés, accélérer notre rythme de croissance…
Tradingsat.com : Vous avez récemment livré votre 40è méganucléase depuis le début de l'année. Qu'est ce qu'une méganucléase ?
Marc Le Bozec : Ce sont des « ciseaux moléculaire » capable de reconnaître et de couper l'ADN, c'est-à-dire la molécule support de l'information génétique de tout être vivant, avec une très grande précision. Notre métier consiste à faire du « coupez-collez » dans l'ADN. Les domaines d'applications potentiels sont innombrables, que ce soit dans la santé, les plantes, la recherche… le vivant est partout ! Plus nous créons de méganucléases, plus nous prenons des positions sur des marchés d'avenir clés, et plus nous augmentons nos chances de gagner de l'argent in fine. Nous avons doublé notre capacité de production de méganucléases en un an.
Tradingsat.com : Votre modèle économique repose donc sur la vente de ces méganucléases.
Marc Le Bozec : Pour l'instant oui. Mais nous allons aussi, à un moment donné, commencer à percevoir des royalties sur des produits vendus par des partenaires, qui auront été développés avec notre technologie. Dans le domaine de l'agronomie par exemple, nous ne disposons pas des réseaux de distribution pour nous adresser directement aux agriculteurs du monde entier. C'est tout le sens du partenariat que nous venons de conclure avec Monsanto, qui s'ajoute à ceux déjà noués avec Vilmorin, Dupont, Bayer et BASF… soit la quasi-totalité des acteurs du marché des semences génétiquement modifiées et des traits agronomiques. Certains d'entre eux se rapprochent d'ailleurs de la commercialisation…
Tradingsat.com : Quels montants les futures royalties pourraient représenter ?
Marc Le Bozec : Dans le cas de Monsanto, qui domine largement un marché évalué à une dizaine de milliards, nous visons 1 à 3% du chiffre d'affaires… Mais avant d'en arriver là, Monsanto va d'abord nous payer un droit d'entrée de 3 millions d'euros pour accéder à notre technologie, puis les paiements d'étape devraient dépasser les 100 millions d'euros d'ici 5 à 6 ans… C'est donc d'ores et déjà un partenariat de grande envergure sur le plan financier !
Tradingsat.com : Il est également prévu que Monsanto entre à votre capital.
Marc Le Bozec : Nos actionnaires vont être consultés sur cette question vendredi en assemblée générale. Il est question de moins de 1% du capital et Monsanto n'a pas vocation à monter davantage. D'abord parce que nous tenons à notre indépendance et aussi parce que cela irait à l'encontre de notre stratégie visant à nouer le plus grand nombre possible de partenariats non exclusifs. En revanche, il n'est pas exclu à terme que certains gros partenaires montent au capital de filiales spécialisées plutôt qu'à celui de la maison-mère.
Tradingsat.com : Allez vous créer une filiale spécialisée dans les applications agronomiques ?
Marc Le Bozec : C'est en projet. Mais deux autres filiales existent déjà : Bioresearch dans le domaine des kits de recherche, et Genome Surgery, pour la mise au point de médicaments. Notre intention et est de créer une filiale par application, dans l'optique d'aller le plus loin possible sur chaque marché, jusqu'à l'utilisateur final ou jusqu'au patient si c'est possible. Chacune des filiales pourrait être valorisée à terme plusieurs centaines de millions ou plusieurs milliards. Voilà l'enjeu. Et nous venons aussi d'annoncer la création d'une nouvelle filiale, Ectycell, dédiée aux cellules souches.
Tradingsat.com : Quel but visez-vous avec les cellules souches ?
Marc Le Bozec : Nous espérons générer des revenus dès l'année prochaine en proposant des outils de recherche aux chercheurs et aux laboratoires pharmaceutiques. Nos méganucléases serviront à transformer des cellules adultes en cellules souches, c'est-à-dire des cellules qui ont la propriété de se différencier en n'importe quel type de cellule de l'organisme. L'idée est de pouvoir créer un grand nombre de cellules de n'importe quel organe sur lesquelles seront testés des candidats médicaments. Le rêve ultime serait à terme de parvenir à une thérapie régénérative qui permettrait de refabriquer les cellules d'un organe endommagé à partir de cellules souches.
Tradingsat.com : L'objectif peut sembler ambitieux.
Marc Le Bozec : Notre champ d'applications est illimité dans la mesure où nous pouvons être impliqués partout où il y a du vivant. Notre ambition est de devenir le Microsoft du vivant ! Les partenaires, les clients, avec qui nous travaillons déjà aujourd'hui - Pfizer, GlaxoSmithKline, Merck, Monsanto, Bayer, Dupont – sont tous des leaders qui ont choisi d'utiliser nos ciseaux à ADN pour développer leurs applications. Et la technologie émerge à peine, nous n'en sommes qu'au démarrage !
Tradingsat.com : Vous avez des concurrents, l'un d'entre eux attaque d'ailleurs vos brevets aux Etats-Unis.
Marc Le Bozec : Il ne faut pas inverser les rôles. C'est nous qui avons engagé un procès contre Precision Biosciences. Cette société a copié notre modèle économique, nos brevets, sans licence ! Pour tenter de se défendre, elle est allée contester la validité de nos brevets auprès de l'office américain qui a simplement enregistré leur demande. Rien d'autre. Nos brevets sont régulièrement attaqués, cela prouve qu'ils ont de la valeur. Nous revendiquons 180 brevets et demandes de brevets, contre une seule demande de brevet pour Precision Biosciences… Nous sommes très sereins sur la solidité de notre propriété intellectuelle. Une autre société américaine, Sangamo, cotée au Nasdaq, nous livre en revanche une vraie concurrence… mais nous parvenons à lui prendre des parts de marché très significatives sur de gros marchés comme l'agronomie.
Tradingsat.com : Avez vous identifié d'autres domaines d'applications à gros potentiel ?
Marc Le Bozec : Le pétrole. Ou plutôt l'après-pétrole. La mise au point de microalgues capables de fabriquer des chaînes carbonées comparables à celles du kérosène est à l'étude. L'enjeu est de modifier quelques séquences de leur génome afin qu'elle produisent le bon carburant. Nous visons la signature d'un accord l'année prochaine avec une grande compagnie pétrolière, sur le modèle de ce que nous avons fait dans l'agronomie, avec un pourcentage sur le prix de vente du produit fini.
Tradingsat.com : Vous avez l'ambition de "réparer" un organe. Espérez-vous aussi soigner des maladies ?
Marc Le Bozec : Toutes celles dans lesquelles l'ADN jouent un rôle. Nous somme au stade des études précliniques pour les virus de l'hépatite B et de l'herpes. Nos ciseaux moléculaires pourraient pourquoi pas jouer un rôle dans l'élaboration d'un remède contre le SIDA, ou bien dans la rémission de toutes les maladies consécutives à des désordres de l'ADN, telles que les cancers. Ceci doit s'envisager dans le long terme. Il faudra prouver que cela marche par des essais cliniques, ce qui peut durer 5 à 7 ans. D'ici là, nous aurons toutefois déjà généré des revenus via des partenariats avec de grands laboratoires pharmaceutiques…
Propos recueillis par François Berthon
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