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Pourquoi les prévisions des économistes sont encore trop optimistes

samedi 13 juin 2020 à 11h00
Christophe Barraud juge les prévisions économiques trop optimistes

(BFM Bourse) - Trop optimistes, les prévisionnistes? C'est l'avis du meilleur d'entre eux, le français Christophe Barraud, qui juge surévaluées les anticipations émises par ses pairs. Selon lui, les économistes (et le marché) sous-estiment un certain nombre de risques (commercial, sanitaire, social, etc.) et de nombreuses révisions à la baisse sont encore à attendre.

Il ne pourra pas dire qu'il ne vous avait pas prévenu. Depuis près de deux mois, le chef économiste et stratégiste de Market Securities, Christophe Barraud, martèle un message: les répercussions économiques de la crise sanitaire en cours sont largement sous-évaluées par les prévisionnistes de tous bords. Dès le 8 avril, il mettait en garde en évoquant une "contraction à deux chiffres du PIB français en 2020" (en se basant sur les estimations de la Banque de France d'une contraction de l'économie de 6% au premier trimestre), quand le consensus des économistes ne misait encore que sur une chute de l'ordre de 3,3%.

Interrogé par BFMTV le 14 avril dernier, le ministre de l’Economie Bruno Le Maire avait fait savoir que le gouvernement prévoyait un recul de 8% du produit intérieur brut en France en 2020, avant de déclarer le 28 mai que ce serait sans doute plus, puis de donner le chiffre de -11% le 2 juin. Une estimation jugée "dans les clous" par Christophe Barraud (interrogé par BFM Bourse le lendemain, NDLR), qui souligne "l'ajustement rapide" du gouvernement français puisqu'il s'agit du "premier, parmi les leaders mondiaux, à donner un chiffre aussi négatif". "Et encore, -11%, ça fonctionne s'il n'y a pas de deuxième vague" prévient celui qui vient d'être élu meilleur prévisionniste au monde sur les statistiques américaines pour la 8e année consécutive (2012-2019) par Bloomberg, pour la 5e fois d'affilée sur la zone euro (2015-2019) et pour la 3e fois sur la Chine (2017-2019).

Risque de guerre commerciale

"Clairement, les analystes sont surpris depuis le début de l'année, ils ont beaucoup de mal à "pricer" le choc" constate-t-il. Et il en va de même pour les prévisions concernant la contraction du PIB des deux plus grandes puissances économiques mondiales. Le 1er juin dernier, après que la Chine a mis en péril l'accord commercial de phase 1 en annonçant l'arrêt de l'importation de certains produits agricoles américains, il jugeait ainsi "beaucoup trop optimiste" l'anticipation du consensus d'une chute de 5,7% du PIB de la première économie mondiale en 2020. La reprise de la guerre commerciale est selon lui "très probable" dans les deux mois à venir. "Il va aussi falloir suivre la trajectoire des achats de biens américains par les Chinois" prévenait-il, craignant de possibles "représailles" de la part de l'empire du Milieu. "S'il y a un problème avec la Chine, le chiffre de la croissance américaine sera vraiment en dessous des estimations" prédit ainsi Christophe Barraud.

Le rapport publié le 4 juin (lendemain de l'interview, NDLR) par le cabinet d'études américain Peterson Institute for International Economics (PIIE) doit le conforter dans son idée puisqu'il montre qu'aucun des deux partis ne respecte l'accord au rabais obtenu de haute lutte. "À fin avril 2020, le total des importations chinoises de produits (couverts par l'accord) en provenance des États-Unis s'élevait à 26 milliards de dollars, contre un objectif de 57,6 milliards de dollars au prorata. Sur la même période, les exportations américaines vers la Chine se sont élevées à 20,4 milliards de dollars, contre un objectif de 47,6 milliards de dollars pour les quatre premiers mois de l'année" relève PIIE.

Seule prévision jugée "un peu trop pessimiste" par Christophe Barraud, celle dévoilée par l'OCDE ce mercredi sur la croissance chinoise. En dépit des conséquences potentiellement fâcheuses du non-respect de l'accord, le prévisionniste juge tout même "pessimiste" l'anticipation d'une contraction de 2,6% du PIB chinois cette année, notamment compte tenu "des dépenses publiques importantes consenties par Pékin depuis deux mois", d'autant que "la flambée des émissions obligataires des collectivités locales suggère que le gouvernement pourrait faire encore plus dans les mois qui viennent". L'OCDE prévoit par ailleurs un effondrement de 6% de l'économie mondiale et de 7,6% en cas de deuxième vague de coronavirus". Dans le détail, l'organisation basée à Paris prévoit une baisse de 7,3% du PIB américain et de 9,1% en zone euro, pour l'année en cours.

Pas de reprise en V

Face à ce constat, et alors qu'il estime que "toute l'orientation de la surprise est plutôt orientée à la baisse, de nombreuses révisions sont encore à attendre". "Il y a un certain nombre de risques -commercial donc, mais aussi sanitaire, social, fiscal et financier- qui ne sont pas pris en compte" dans les anticipations des économistes, souligne-t-il. "Les marchés "pricent" actuellement un "rebond en V" mais ce ne sera pas du tout le cas, la reprise économique sera extrêmement lente".

Le 4 avril dernier déjà, il expliquait à qui voulait l'entendre que "la reprise suivra probablement une "tick-shape" (le symbole "coché", NDLR), également connue sous le nom de "virgule Nike". En d'autres termes, il est probable que dans plusieurs pays développés, le PIB n'atteindra pas son niveau du 4e trimestre 2019 avant le deuxième semestre 2022, voire le premier semestre 2023". À cet égard, le scénario dévoilé mercredi par la Fed d'une contraction de 6,5% du PIB en 2020, avant un fort rebond de 5% en 2021 et une croissance plus modeste (3,5%) en 2022 semble encore nettement trop optimiste.

"Tant qu'il n'y a pas de vaccin, il n'y aura pas de vraie reprise économique" avance-t-il. Avant de développer: "Le risque de faillites en cascade existe. Certains secteurs comme l'automobile et l'aéronautique (notamment Boeing) étaient déjà en difficultés, alors maintenant...". "On risque d'avoir des surprises" souffle-t-il.

Les bénéfices devraient s'effondrer

Autre indicateur, microéconomique cette fois, de référence sur lequel Christophe Barraud considère que les analystes font preuve d'un excès de bien trop complaisantes: les bénéfices par action. Très prisé des investisseurs américains, cet "earning per share" (EPS) est attendu en repli de 21,1% en moyenne pour les sociétés cotées au S&P 500, selon le dernier consensus des analystes établi par Factset le 31 mai. Le groupe de gestion et de données financières indiquait à cette occasion que les bénéfices par action des groupes cotés au sein de l'indice élargi devraient chuter de 35,9% au deuxième trimestre selon les estimations, ce qui constituerait un record.

Si ces chiffres semblent déjà alarmistes, ils sont encore nettement en-deçà de ce à quoi s'attend Christophe Barraud, pour qui les bénéfices par action des groupes du S&P 500 pourraient se contracter de l'ordre de 30%, voire 40% sur l'ensemble de l'année. "L’idée, c’est que tout ce qui correspond à la marge, au "pricing power", va s’écrouler, et les prévisions sont encore loin de la réalité. Pour l’instant on a surtout évoqué un choc d’offre mais le vrai choc, ce sera celui sur la demande dans les mois et les années à venir" annonce-t-il. Puis d'ajouter que "cela va prendre des années d’atteindre de nouveau le niveau d’EPS de 2019".

"La grande problématique des analystes, c'est que les entreprises n'ont pas vraiment de direction financière" en ce moment. Et pour cause, Christophe Barraud relève que "le Global Economic Policy Uncertainty Index" (qui mesure, comme son nom l'indique, le degré d'incertitude de politique économique mondiale, NDLR) évolue à un sommet historique depuis sa création en 1996". Dans ces conditions, difficile selon lui d'imaginer comment les entreprises vont pouvoir investir. Des données publiées par Bloomberg montrent par ailleurs que les ménages français, italiens et espagnols ont épargné cinq fois plus sur les mois de mars et d'avril 2020 que sur les mêmes mois des 5 années précédentes, ce qui risque de priver l'économie de carburant en vue d'une rapide reprise économique.

Quentin Soubranne - ©2020 BFM Bourse
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