(BFM Bourse) - Dans le collimateur d'un gestionnaire d'indices pour cause d'opacité, la Bourse de Jakarta a chuté de plus de 10% en deux jours, accusant son pire choc depuis la crise asiatique.
La Bourse de Jakarta a dévissé après que MSCI, gestionnaire d'indices internationaux, l'a menacée de déclassement pour cause d'"opacité": de quoi ébranler la volatile place indonésienne, où le climat politique suscitait déjà l'inquiétude des investisseurs.
L'indice Jakarta Composite Index a chuté en séance de 8% mercredi, puis de 10% jeudi: le pire choc boursier depuis la crise asiatique de 1998. Il grimpait légèrement vendredi (+1,69% en milieu de journée).
MSCI est une société financière new-yorkaise qui élabore des indices boursiers internationaux comprenant des titres de multiples places financières et servant de référence aux investisseurs pour composer leurs portefeuilles.
Sans effectuer d'investissements directs, elle a un impact considérable, notamment via la composition de son indice-phare des marchés émergents. Celui-ci réunit 1.200 entreprises pour une capitalisation boursière de 10.230 milliards de dollars.
Pour les gestionnaires de fonds, l'inclusion ou l'exclusion de certains pays et entreprises dans les indices MSCI peuvent entraîner un rééquilibrage automatique de leurs actifs.
Un manque de liquidité
"Des problèmes fondamentaux d'investissabilité perdurent en raison de l'opacité persistante des structures d'actionnariat", avec "des inquiétudes concernant d'éventuels comportements de négociation concertés qui compromettent la formation (libre) des cours", souligne MSCI.
"Des informations plus détaillées et fiables sur les structures d'actionnariat, avec suivi de la concentration des participations, sont nécessaires".
Les observateurs déplorent depuis longtemps le manque de liquidité des titres des grands groupes cotés à Jakarta, contrôlés par un nombre limité de personnes --au risque de fluctuations orchestrées en coulisses hors des réalités économiques.
Un gel "temporaire"
Dans l'immédiat, MSCI va geler "temporairement" tout mouvement lié aux actions indonésiennes lors de ses révisions d'indices.
Parmi les plus fortes chutes cette semaine, on trouve des actions qui devaient prochainement intégrer les indices MSCI: PT Bumi Resources (mines), PT Petrosea (conglomérat diversifié), PT Pantai Indah Kapuk Dua (immobilier)...
Si l'Indonésie ne réalise pas de progrès suffisants en matière de transparence d'ici mai, MSCI pourrait réduire la pondération des sociétés indonésiennes dans son indice MSCI Emerging Markets... voire rétrograder Jakarta au statut à risque de "marché-frontière", contre "marché émergent" actuellement.
Une panique boursière
"C'est une panique boursière, même si MSCI n'a encore pris aucune décision", observe Hans Kwee, analyste boursier chez PasarDana.
"Une pondération réduite signifierait que les investisseurs étrangers vendraient nos actions. Une rétrogradation à +marché-frontière+, statut de second rang, pourrait entraîner des sorties importantes de capitaux", prévient-il.
La banque Goldman Sachs a revu en baisse jeudi ses recommandations sur la Bourse indonésienne, estimant que des sorties de capitaux dépassant 13 milliards de dollars pourraient être déclenchées dans un scénario extrême. UBS puis HSBC lui ont emboîté le pas.
"Ce que demande MSCI est bénéfique pour la transparence et sera certainement mis en oeuvre", assure Hans Kwee. Le marché "devrait retrouver une certaine normalité" mais "les investisseurs resteront prudents".
L'opérateur boursier, IDX, a annoncé qu'il "poursuivra sa coordination avec MSCI". Son PDG Iman Rachman a démissionné vendredi, pointant sa "responsabilité dans les événements des deux derniers jours".
L'autorité de régulation indonésienne (OJK), elle, a annoncé son intention de doubler à 15% le flottant minimum (part des actions d'une entreprise réellement disponibles à l'achat par le public).
"Nous allons accélérer l'application des mesures afin qu'elles soient finalisées avant mai (...) Nous discutons régulièrement et continûment avec MSCI", a martelé jeudi Inarno Djajadi, directeur-général du régulateur.
"Les inquiétudes concernant l'orientation politique"
Cet épisode alimente l'inquiétude des investisseurs sur l'orientation que le président Prabowo Subianto compte donner à la première économie d'Asie du Sud-Est.
Leur confiance est déjà ébranlée par la fragile trajectoire budgétaire, le limogeage l'an dernier de la respectée ministre des Finances Sri Mulyani Indrawati, et par l'influence croissante de Prabowo sur la banque centrale, où il vient de nommer son neveu comme vice-gouverneur.
"Les inquiétudes concernant l'orientation politique refont surface", constate Jason Tuvey, expert de Capital Economics.
"Le creusement du déficit budgétaire et la nomination du neveu de Prabowo à la banque centrale sont autant de signes indiquant que le président infléchit sa politique vers une approche plus populiste et interventionniste", note-t-il.
L'annonce de MSCI "accélère la sortie du marché pour ceux qui hésitaient encore", abonde Xin-Yao Ng, gestionnaire d'Aberdeen citée par Bloomberg, notant les risques accrus pour le secteur privé et des politiques "n'apportant aucun bénéfice concret pour la croissance".
(Avec AFP)
