CARACAS/LONDRES, 27 mai (Reuters) - Le banquier français Matthieu Pigasse a joué un rôle clé dans l'attribution à la société américaine Centerview Partners, dont il dirige le bureau parisien, d'un juteux contrat de conseiller pour négocier la restructuration de la dette vénézuélienne, selon des informations de sources au fait du processus confirmées par l'intéressé.
L'administration de la présidente par intérim du Venezuela Delcy Rodriguez a en outre retenu Centerview Partners sans procédure de mise en concurrence formelle, selon huit des sources, ce qui soulève des interrogations chez des investisseurs et des responsables sur l'équité et la transparence dans l'attribution du contrat.
Centerview, acteur relativement récent des restructurations de dettes souveraines qui s'est développé au cours de la dernière décennie en débauchant notamment des talents chez Lazard, devrait gagner en prestige et percevoir des dizaines de millions de dollars d'honoraires dans le cadre de la renégociation de la dette vénézuélienne, qui s'élève à plus de 150 milliards de dollars (129 milliards d'euros).
Des dirigeants de la société américaine emmenés par Matthieu Pigasse ont rencontré des responsables à Caracas dès février et y sont retournés à plusieurs reprises jusqu'en mai, ont indiqué trois sources.
"Je connais Delcy Rodriguez et travaille avec elle depuis 15 ans", a expliqué à Reuters le banquier français.
Classé à gauche en France, Matthieu Pigasse était notamment accompagné de Charles Albinet et Hamouda Chekir - eux aussi d'anciens de chez Lazard -, qui cumulent des décennies d'expérience dans les renégociations de dette souveraine et ont conseillé des pays comme l'Argentine et la République du Congo, mais aussi la Grèce, dans la plus grande restructuration de dette jamais réalisée.
LE RÔLE D'UN EX-ENVOYÉ DE TRUMP EN QUESTION
En tant que conseiller du Venezuela, Centerview sera chargée d'élaborer la stratégie financière du gouvernement et de mener les négociations sur sa dette, pour laquelle le pays s'est retrouvé en défaut de paiement en 2017 sous la présidence de Nicolas Maduro, capturé par les forces américaines en janvier 2026 et détenu depuis aux Etats-Unis.
L'attribution du contrat à la société américaine suscite des interrogations sur le rôle joué dans le processus par un investisseur, Mauricio Claver-Carone, ex-envoyé spécial de Donald Trump en Amérique latine.
Celui-ci a déclaré à Reuters qu'il aidait le gouvernement américain à mettre en œuvre sa politique à l'égard du Venezuela depuis le mois de juillet et qu'il avait donné un avis favorable sur Centerview lorsque Delcy Rodriguez et d'autres responsables américains ou vénézuéliens lui ont demandé son opinion, tout en précisant ne pas avoir formellement soutenu la société.
"Comment fonctionne un processus ouvert au Venezuela ? Qu'est-ce qui fait actuellement l'objet d'un appel d'offres ouvert ?", a-t-il déclaré au sujet de l'absence de procédure formalisée, ajoutant que le gouvernement vénézuélien avait discuté avec d'autres firmes.
"Nous voulons des entreprises américaines capables de travailler avec le gouvernement américain, qui l'ont déjà fait, et en qui l'on peut avoir confiance."
UNE "COMPRÉHENSION APPROFONDIE DE LA SITUATION"
Centerview a été retenue "parce que notre équipe est composée de leaders mondiaux, avec une expérience unique dans les plus grandes restructurations de dette souveraine et sans conflits d'intérêts", a fait valoir un porte-parole de la banque d'affaires américaine, ajoutant que Mauricio Claver-Carone n'avait pas participé à la proposition de celle-ci et qu'elle n'avait aucune relation avec lui.
L'enjeu porte sur les milliards de dollars que le Venezuela doit à ses créanciers et dont une partie est vouée à être annulée, dans une ampleur qui sera cruciale pour la viabilité des finances du pays et sa future santé économique.
Le vice-président sectoriel chargé de l'économie au Venezuela, Calixto Ortega Sanchez, a déclaré dans un communiqué que le gouvernement avait engagé des discussions avec plusieurs cabinets de conseil financier de premier plan au cours des derniers mois.
Centerview "s'est distinguée par sa compréhension approfondie de la situation", a-t-il ajouté, soulignant la relation de longue date que les banquiers chevronnés de la société ont noués avec le Venezuela depuis plus de 15 ans, ainsi que ses "antécédents irréprochables et la rigueur de son approche".
"Ce sont là les principales raisons pour lesquelles nous les avons choisis."
(Rédigé par Benjamin Mallet, avec Sarah Kinosian à Caracas, Karin Strohecker à Londres et les contributions de Libby George et Mathieu Rosemain, édité par Sophie Louet)
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