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Marché : Ce que cache la forte appréciation du rouble face à l'euro et au dollar

dimanche 11 septembre 2022 à 12h00
Le rouble n'est plus considéré comme une monnaie de libre-échanbe

(BFM Bourse) - La devise russe a enregistré d’importants gains depuis le début de l’année face aux grande devises occidentales. Mais loin de démontrer que l’économie est imperméable aux sanctions occidentales, cette hausse est en grande partie artificielle.

Le rouble est très cher et le Kremlin a eu beau jeu de s’en servir pour assurer que les sanctions occidentales ne parviennent pas à malmener l’économie russe. Depuis le début de l’année, la devise russe gagne plus de 23% face au dollar et près de 40% face à l’euro. Le rouble avait même atteint en juin un plus haut depuis environ sept ans face à la monnaie américaine.

Certes, la vigueur d’une monnaie est parfois perçue comme le reflet de la robustesse d’une économie. Le meilleur exemple reste le franc suisse dont la cherté a souvent été érigée en symbole de la prospérité helvétique. Mais cette image d’Epinal s’avère en réalité trompeuse. Dans le cas de la Russie, le bond du rouble ne traduit en rien la bonne santé de l’économie.

"Pour de nombreux analystes, le gouvernement russe a fait bien plus que défendre sa monnaie: il manipule le marché du rouble et crée une demande qui n'existerait pas autrement. Certains observateurs reprochent en effet à la banque centrale russe d’utiliser toute une gamme d'outils pour donner au rouble l'apparence d'une monnaie qui a de la valeur, alors qu'en fait, très peu de gens en dehors de la Russie veulent acheter un seul rouble à moins d'y être absolument obligés", explique Charles-Henri Monchau, directeur des investissements de la banque Syz.

Porté par les prix du gaz, du pétrole, l’Inde et la Chine

L’appréciation du rouble est en effet due à la fois à des mécanismes simples de marché et, pour beaucoup, à des distorsions. Concrètement, le surplus des comptes courants de la Russie a très fortement augmenté, en raison surtout des hausses des exportations en valeur de gaz et de pétrole. Après avoir atteint un pic de 37,6 milliards de dollars en avril, ce surplus est, certes, redescendu à 28 milliards en juillet. Mais cet excédent reste trois fois plus élevé que celui du même mois de 2021.

Si la Russie a récemment décidé de couper le gazoduc Nord Stream 1, et donc de ne plus approvisionner l’Europe, elle n'éprouvait pas jusque-là de grande difficulté à trouver des clients pour son gaz et son pétrole.

"Les sanctions ont à l’origine été conçues pour restreindre la capacité de la Russie à acquérir des devises étrangères - des dollars et des euros en particulier. Mais plusieurs pays européens continuent d'acheter du gaz russe parce qu'ils en sont dépendants et parce qu'il n'y a pas assez de fournisseurs alternatifs pour répondre à la demande", rappelle Charles-Henri Monchau.

"Ajoutons que les pays qui n’ont pas voté les sanctions – dont la Chine et l’Inde – ont fortement augmenté leurs importations de gaz naturel (et de pétrole). L’effet ‘nouveaux clients’ + hausse des cours a plus que compensé la réduction des exportations vers l’Europe", développe-t-il. Cela soutient d’autant plus la monnaie locale que la Russie contraint ses acheteurs à payer en roubles les importations.

En face de la hausse en valeur de ses exportations, les importations de la Russie, elles, fondent, plombées par les sanctions occidentales.

Contrôle des capitaux

Au-delà du commerce extérieur, le rouble est également porté artificiellement par le contrôle des capitaux mis en place par Moscou depuis le début de la guerre, via une série de mesures.

"Les entreprises sont toujours obligés de convertir en roubles au moins 50% de leurs revenus en devise étrangère, même si ce seuil a été légèrement abaissé, puisqu’il se situait à 80% entre mars et juillet", explique un économiste spécialiste de la Russie qui a requis l’anonymat pour des raisons professionnelles.

Ce n’est évidemment pas le seul dispositif mis en place par Moscou. "Le Kremlin a également publié un décret interdisant aux courtiers russes de vendre des titres appartenant à des étrangers. De nombreux investisseurs étrangers possèdent des actions de sociétés et des obligations d'État russes et souhaitaient vendre leurs avoirs à la suite de l’annonce de l’invasion russe et des sanctions", souligne Charles-Henri Monchau.

Les particuliers n’ont pas été épargnés. "Les citoyens russes eux-mêmes ont été la cible du gouvernement, puisque le Kremlin leur a interdit de transférer de l'argent à l'étranger. L'interdiction initiale stipulait que tous les prêts et transferts de devises devaient être suspendus", explique encore Charles-Henri Monchau. "Ces restrictions ont été quelque peu assouplies récemment, mais les transferts sont limités à 10.000 dollars par mois pour les particuliers et ce jusqu'à la fin de cette année", précise-t-il.

L’expert met également en avant "une autre mesure forte" qui "est passée relativement inaperçue dans les médias occidentaux": le fait que la Banque de Russie a repris ses achats d’or et ce à un prix fixe de 5.000 roubles pour 1 gramme entre le 28 mars et le 30 juin.

"Cette opération permet à la banque centrale non seulement de lier le rouble à l’or mais aussi de fixer un prix plancher pour le rouble en termes de dollar (puisque l’or se négocie en dollars américains). Le prix plancher est estimé à environ 80 roubles pour un dollar (5.000 roubles divisé par 62 dollars par gramme d’or). Cette opération laisse entrevoir la possibilité d’un retour à l’étalon-or et ce pour la première fois depuis plus d’un siècle", détaille-t-il.

Le rouble n’est plus une monnaie de libre-échange

Autres mesure allant dans le sens d’une remontée du rouble : depuis l’invasion de l’Ukraine, la banque centrale russe ne peut plus, en raison des sanctions occidentales, acheter les grandes devises occidentales (dollar, euro, yen, livre) pour affaiblir le rouble, comme elle le faisait de 2017 à février 2022, dès lors que les cours du pétrole dépassaient les 40 dollars le baril.

Tout ceci vient fragiliser très clairement le statut du rouble que l’on peut même difficilement qualifier de monnaie internationale. "En l'état actuel des choses, les opérateurs ne considèrent plus le rouble comme une monnaie de libre-échange. Les contrôles des capitaux imposés à la suite des sanctions occidentales signifient que le taux de change est effectivement géré", souligne Charles-Henri Monchau. "De nombreux bureaux de change ont même cessé de négocier le rouble au motif que sa valeur affichée sur les écrans n'est pas le prix auquel il peut être négocié dans le monde réel", poursuit-il.

De plus cette appréciation n’aide pas l’économie russe. "Le rouble fort pénalise l’économie russe: en raison de sa vigueur et de l’obligation faite aux autres pays de payer leurs importations dans la devise russe, les recettes budgétaires liées à la vente des matières premières diminuent, ce qui pose un problème", souligne l’économiste anonyme précédemment cité.

Selon le Fonds monétaire international (FMI), le produit intérieur brut russe devrait se contracter de 6% cette année.

[Note: les taux de change ont été arrêtés vendredi en milieu d'après-midi]

Julien Marion - ©2022 BFM Bourse
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