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L'incroyable ampleur des besoins en matière d'infrastructures aux Etats-Unis

dimanche 25 avril 2021 à 07h00
Judge Harry Pregerson Interchange, à L.A.

(BFM Bourse) - Le programme d'investissements de Joe Biden dans les infrastructures ambitionne d'atteindre 2250 milliards de dollars, dont 1700 milliards pour les projets "physiques". L'état actuel des principales infrastructures nécessite largement cet effort, avec des retombées positives pour les transports et les véhicules électriques, la construction, les services publics, la production manufacturière et la recherche, estime Lombard Odier.

C'est un chiffre qui a été pour la première fois mis en évidence par Vaclav Smil, professeur à l’université du Manitoba (à Winnipeg, au Canada). Expert mondialement connu, au passage, considéré comme l'un des plus pertinents sur les grandes questions relatives notamment à l’énergie (voir Energy at the Crossroads: Global Perspectives and Uncertainties et Global Catastrophes and Trends, The Next Fifty Years), décrit par Bill Gates comme son auteur favori notamment, mais toujours pas traduit en français !

Dans son ouvrage Making the Modern World: Materials and Dematerialization, Smil relevait sur la base de données très sérieuses qu'en trois ans -il s'agissait de la période 2011 à 2013- la Chine avait utilisé 50% de béton de plus que les Etats-Unis... pendant tout le XXe siècle. Peu de chances que la tendance se soit infléchie depuis, la Chine continuant à produire chaque année davantage de béton que le reste du monde, dédié notamment à l'édification de structures colossales comme le pont Hong Kong-Zhuhai-Macao, d'une longueur représentant vingt fois celle du Golden Gate Bridge de San Francisco, dont la construction a requis 1,08 million de mètres cubes de ciment.

Cet écart suggère que l'Amérique a des décennies d'investissements au ralenti à rattraper pour renouveler ses infrastructures vieillissantes, grâce à un programme de dépenses budgété à 2.250 milliards de dollars. Ce qui constitue, explique Stéphane Monier, directeur des investissements de Lombard Odier, une opportunité unique d'investir dans les bénéficiaires potentiels de cet effort considérable.

De nombreuses infrastructures délaissées

La relance économique post-pandémie est l'occasion de rénover les infrastructures, un domaine en déshérence depuis la grande crise financière de 2008-2009. Le plan américain pour l'emploi, proposé le 31 mars par l'administration Biden, vise à inverser des décennies de sous-investissements publics américains et de placer ainsi l'économie sur des fondements durables pour l'avenir. La proposition souligne que les États-Unis sont classés au 13e rang mondial pour la qualité de leurs infrastructures. Au cours des soixante dernières années, les dépenses du gouvernement fédéral américain en matière d'infrastructures ont reculé de plus de moitié en pourcentage du produit intérieur brut, passant de 3,8% dans les années 1960 à 1,6% durant la dernière décennie.

Les gigantesques projets de génie civil -notamment à l'époque du New Deal de Roosevelt- réalisés au cours du siècle dernier doivent être renforcés, remplacés ou recyclés. Le mois dernier, la société américaines des ingénieurs civils (ASCE) a publié la dernière livraison de son rapport triennal sur l'état des infrastructures du pays. En parcourant ce document, le mauvais état des barrages, digues, routes, écoles, systèmes de transport en commun, systèmes de gestion des déchets dangereux, infrastructures du transport aérien etc. saute aux yeux.

Les routes, les voies ferrés et les barrages en sale état

Quelques exemples : entre 2015 et 2020, les États-Unis ont enregistré un déraillement de train par 30 kilomètres de voie ferrée (plusieurs centaines de trains déraillent en fait chaque année, l'immense majorité du temps sans gravité heureusement). 46.154 ponts, 7,5% du total, présentent des déficiences structurelles. Au rythme actuel, il faudrait 40 ans pour les réparer... sauf que pendant ce temps le parc continuerait à se détériorer, 42% de tous les ponts du pays ayant déjà 50 ans et plus. Une fuite survient en moyenne toutes les deux minutes sur un aqueduc, occasionnant chaque jour la perte d'un volume d'eau potable équivalent à 9000 piscines municipales. La proportion de barrages présentant un risque élevé d'accident a augmenté, plus de 2300 ouvrages étant désormais concernés.

Pour remédier au lent délabrement, l'ASCE évalue à 2.390 milliards de dollars les investissements nécessaires durant la prochaine décennie.

La moitié des dépenses totales du plan américain sont aujourd'hui vouées à réparer les routes et les voies ferrées, et à moderniser les conduites d'eau et les aéroports. 620 milliards de dollars doivent être injectés dans le réseau de transport, y compris la recharge des véhicules électriques et la mise en place d'un accès universel à l'internet à haut débit.

Peu de risque inflationniste

Les dépenses seraient étalées sur de nombreuses années, ce qui limitera leur effet inflationniste, estime Stéphane Monier. Sans parler des difficultés imprévues qui émaillent généralement les grands projets d'infrastructures (l'exemple du "Big Dig", tunnel routier à Boston dans le Massachusetts, est éloquent : les travaux, approuvés pour la première fois en 1982 et budgétés à 2,6 milliards de dollars, ont duré de 1991 à 2006 et coûté près de six fois plus cher que prévu).

Pour l'administration américaine, la relance des travaux d'infrastructure aurait pour avantage supplémentaire de créer des emplois. Après avoir atteint un pic de presque 15% au moment où la pandémie a frappé, le chômage américain est retombé à 6% au début de ce mois. Mais ce taux est encore loin du niveau, le plus bas depuis 50 ans, enregistré en 2019. En effet, il subsiste encore quelque 10 millions de sans-emploi de plus qu'avant la pandémie, ce qui renforce l'argument en faveur des dépenses d'infrastructures comme soutien contra-cyclique à l'économie. La Réserve fédérale de son côté a fait savoir qu'elle mesurait la vigueur de l'économie en observant les tendances de l'emploi à long terme et en ne se souciant que des niveaux d'inflation moyens.

De ce fait, le directeur des investissement de Lombard Odier ne pense pas que l'interaction entre l'inflation et ces dépenses déclenchera une poussée inflationniste ; par ailleurs, elle ne devrait pas avoir d'impact significatif sur le dollar.

Les bénéfices de ces programmes de dépenses pour l'économie américaine devraient être visibles au cours de ces huit prochaines années, estime le stratège, tandis que l'impact des augmentations d'impôts attendues en parallèle ne se fera sentir qu'au bout de quinze ans.

Les 1.700 milliards de dollars du plan affectés aux projets physiques profiteront, à long terme, à des secteurs tels que les transports et les véhicules électriques, la construction, les services publics, la production manufacturière et la recherche. Ce plan soutiendra également le secteur industriel, celui des métaux et des minerais et l'industrie des semi-conducteurs.

Du côté moins positif, les secteurs de la technologie, de la santé et des biens de consommation seront probablement les plus touchés par un relèvement de l'impôt sur les sociétés. Dans l'ensemble, si l'on devait recourir à une telle hausse pour compenser le coût des programmes de dépenses d'infrastructures, le consensus indique une réduction moyenne de 7 à 10% du bénéfice par action du S&P 500.

Le contexte macroéconomique extérieur aura également une incidence sur le dollar américain. Si les États-Unis poursuivent leurs mesures de relance budgétaire pendant que le reste du monde stagne, leur devise s'appréciera. En revanche, l'amélioration de la croissance mondiale et du commerce international pourrait réduire la demande en dollars.

Un accord reste à trouver au Congrès

L'enveloppe doit encore obtenir le soutien des adversaires politiques de Joe Biden au Congrès, rappelle Stéphane Monier, ce qui implique "quelques compromis". "Nous nous attendons à un accord au troisième trimestre de cette année avec un résultat proche des propositions initiales. Les dépenses bénéficient d'un certain soutien chez les républicains, du fait qu'un plan d'infrastructures a déjà été esquissé sous l'administration Trump. Conjugués à la volonté d'éviter les erreurs politiques commises il y a dix ans à la suite de la crise financière, l'impact économique de la pandémie et la concurrence avec la Chine pourraient aider le processus politique", indique-t-il.

Si la nécessité d'investir dans les infrastructures est particulièrement impérieuse aux Etats-Unis, elle ne se limite pas à ce pays toutefois.

En Chine, 28.000 milliards de dollars sur 20 ans pour les infrastructures

Après plusieurs décennies d'investissements pour moderniser son économie à marche forcée (d'où l'abondance de béton évoquée plus haut), la Chine se situe à un stade de développement différent ; le pays consacre déjà plus de 5% de son produit intérieur brut à des projets d'infrastructures. Et prévoir de continuer de dépenser plus que le reste du monde. Au cours des deux prochaines décennies, la deuxième économie mondiale devra consacrer... 28.000 milliards de dollars à ses infrastructures si elle entend suivre le rythme de son développement, selon les estimations de la Banque mondiale en 2017.

Les investissements en infrastructures de l'Union européenne sont quant à elles en déclin depuis 2010 environ, dans le sillage de la grande crise financière. En 2017, les dépenses de l'UE en la matière équivalaient à 2,7% du PIB, et cette parcimonie a fait des ravages jusque dans les nations les plus riches du continent, souligne Stéphane Monier. L'Allemagne possède l'un des pires réseaux numériques parmi les économies avancées de la planète, selon l'Organisation de coopération et de développement économiques, tandis que d'autres nations, comme l'Espagne et l'Irlande, ont taillé dans les coûts afin de faire face à la crise financière de 2008-2009. Au Royaume-Uni, le Trésor a promis d'investir 100 milliards de livres dans les dépenses d'infrastructure économique.

L'Union européenne a d'ores et déjà énoncé son programme de dépenses. L'année dernière, elle a établi un plan de relance de 1.800 milliards EUR, qui comprend son budget septennal de 1.150 milliards d'euros et un fonds de relance «Nouvelle génération» de 750 milliards d'euros. Les 27 États membres ont pour ambition de transformer leurs infrastructures dans les secteurs de l'énergie, des transports, de l'agriculture et de la santé. Sur ce total, quelque 1.000 milliards sont liés à l'objectif de neutralité carbone nette fixé par l'Union pour 2050.

Guillaume Bayre - ©2021 BFM Bourse
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