(BFM Bourse) - Le fabricant strasbourgeois de serveurs informatiques a annoncé des comptes annuels en nette amélioration mais inférieurs à ses objectifs fixés en mars. EY, estime ne pas disposer d’éléments suffisants pour certifier les comptes de l’exercice 2025-2026. Une nouvelle déconvenue pour le groupe alsacien, déjà fragilisé par l’offensive du vendeur à découvert Grizzly Research.
2CRSi reste encore marqué au fer rouge par l'épisode Grizzly Research. Cet été, ce vendeur à découvert américain avait publié un long rapport contenant de lourdes accusations à l’encontre de l’entreprise et de sa direction.
Selon Grizzly Research, la croissance de 2CRSi reposerait "sur une présentation gravement trompeuse de la réalité, orchestrée via des parties liées non divulguées". Le vendeur à découvert accusait également la direction de "multiples fraudes" et d’avoir agi dans l’intention d’induire les investisseurs en erreur.
À la suite de la publication de ce rapport, l’action 2CRSi avait perdu 43%, avant que l’entreprise ne demande la suspension de sa cotation. Le groupe alsacien était alors monté au créneau pour contester ces allégations. En septembre, il avait également indiqué qu’un expert indépendant avait vérifié la réalité d’une commande allemande portant sur 194 serveurs Godì.
Des résultats en forte progression, mais inférieurs aux objectifs
Malgré ce contexte agité, les résultats annuels affichent une nette amélioration. Le chiffre d’affaires de l’exercice 2025-2026 ressort à 385 millions d’euros, en hausse de 75%.
2CRSi souligne que sa croissance a principalement été portée par le succès commercial de sa gamme Godì 1.8, ainsi que par une demande structurellement forte pour les infrastructures consacrées à l’intelligence artificielle et au calcul à haute performance.
Un peu plus bas dans les comptes le résultat brut d'exploitation (Ebitda) atteint 34,2 millions d’euros, contre 5,6 millions un an plus tôt, soit une multiplication par 6,1. La marge correspondante s’établit ainsi à 8,8%, contre 2,5% lors de l’exercice précédent.
Après un résultat financier quasiment nul et une charge d’impôt de 1,6 million d’euros, le résultat net part du groupe atteint 17 millions d’euros, contre 2,1 millions l’année précédente. Ce dernier montant intégrait toutefois un résultat exceptionnel de 1,4 million d’euros. Le groupe a par ailleurs bénéficié d’un taux d’imposition particulièrement faible, proche de 10%.
Céline Bourban, vendeuse d’actions institutionnelles chez Portzamparc BNP Paribas, note deux points positifs dans la publication. "Les résultats sont au rendez-vous avec un Ebitda qui a été d'accueil multiplié par six par par rapport à l'an dernier donc en ligne avec nos attentes, la base était favorable mais la bonne performance est là tout de même", estime-t-elle à l'antenne de BFM Business, ce lundi 2 novembre.
Un chiffre d’affaires révisé à la baisse
Les dotations aux amortissements et provisions ont fortement augmenté, atteignant 15 millions d’euros, contre 4 millions un an auparavant. Enfin, le bilan s’est amélioré et fait ressortir une trésorerie nette de 6 millions d’euros.
Ces résultats, dont la publication a été décalée d’une journée, restent toutefois inférieurs aux ambitions présentées par la société en mars dernier. Le chiffre d’affaires n’atteint pas l’objectif de plus de 400 millions d’euros annoncé à cette date. L’Ebitda ressort, quant à lui, 1,8 million d’euros, là aussi en deçà de la cible communiquée par 2CRSI.
Le chiffre d’affaires définitif de 385 millions d’euros est également inférieur aux 416,2 millions publiés le 23 juillet 2026.
2CRSi explique cet écart par la sollicitation d’un avis juridique concernant certaines opérations réalisées par sa filiale américaine. Les conclusions de cet avis ont conduit le groupe à annuler 32,5 millions d’euros de chiffre d’affaires (37,9 millions de dollars) ainsi que les charges correspondantes. Le groupe précise que cette correction comptable n’a aucune incidence sur sa trésorerie.
Les commissaires aux comptes dans l’impossibilité de certifier les comptes
Le principal sujet d’inquiétude réside toutefois dans la position du commissaire aux comptes, EY, nommé au cours de cet exercice. Celui-ci prévoit de déclarer une impossibilité de certifier les comptes annuels et consolidés de l’exercice clos le 30 juin 2026.
Cette impossibilité repose sur trois motifs principaux. Le cabinet pointe en premier des insuffisances du dispositif de contrôle interne, notamment concernant des opérations de revente de matériel informatique enregistrées en chiffre d’affaires, les achats correspondants comptabilisés en charges, ainsi que les flux d’encaissement et de décaissement associés. Il relève aussi une insuffisance des éléments permettant de justifier les montants enregistrés au titre de transactions avec des parties liées, lesquelles représentent 15,3 millions d’euros de chiffre d’affaires.
Pour finir, le Commissaire aux comptes pointait des incertitudes relatives à des procédures en cours aux États-Unis, dans le cadre desquelles la filiale américaine a été sollicitée à plusieurs reprises par les autorités au cours des deux derniers exercices afin de leur transmettre les informations en sa possession.
Dans une note publiée lundi matin, Allinvest Securities estimait que cette déclaration d’impossibilité de certifier les comptes devrait "peser sur le cours". Le bureau d’études anticipe ainsi une réaction boursière négative à la publication de résultats inférieurs aux objectifs de la société et marqués par les réserves du commissaire aux comptes.
En Bourse, l’action 2CRSi s'effondre de 50% vers 15h30 après avoir été réservé à la baisse une bonne partie de la séance.
Selon le bureau d’études, le commissaire aux comptes relève ainsi "des insuffisances du dispositif de contrôle interne concernant les transactions, un manque d’éléments permettant de justifier 15 millions d’euros de chiffre d’affaires et des incertitudes liées à des procédures américaines en cours dans le cadre desquelles la filiale américaine a été sollicitée".
Une expertise indépendante aux conclusions nuancées
Le titre avait déjà abandonné 18,21% vendredi, à la suite de la publication des conclusions du cabinet indépendant chargé d’examiner 22 allégations formulées par Grizzly Research.
Sur le sujet central de la reconnaissance des revenus, l’expert juge "non fondée" l’affirmation selon laquelle 2CRSi aurait fabriqué la quasi-totalité de son chiffre d’affaires par l’intermédiaire de parties liées non déclarées.
Après avoir examiné 78% du chiffre d’affaires consolidé des trois derniers exercices, il a confirmé la réalité des encaissements et la conformité des transactions pour un montant estimé à 425 millions d’euros.
"L'expert indépendance juge, de son côté infondée l'allégation première du vendeur à découvert qui indiquait que le chiffre des affaires de 2CRSI y aurait été fabriqué. Néanmoins, néanmoins il y a quand même quelques points qui méritent une attention toute particulière. Le rapport de l'experte en effet en évidence le fait que déjà que les obligations simples de NYGC en fait client de 2CRSI avaient été souscrites par la ligne de contrôle du dirigeant donc on avait connaissance, une grande proximité entre 2CRSI et NYGC", détaille aussi Céline Bourban.
L’expert n’a toutefois pas été en mesure de conclure sur les opérations dans lesquelles les clients ont directement réglé les fournisseurs du groupe. Il n’a pas non plus identifié d’élément démontrant des violations délibérées de la réglementation américaine sur les exportations.
Son rapport fait néanmoins état d’"insuffisances majeures du contrôle interne". Il relève notamment un manque de pièces justificatives permettant de retracer certaines opérations de bout en bout, des circuits de financement atypiques et une visibilité partielle sur la destination finale des équipements.
"L'expert met en évidence un tableau désorganisé de la société dans le contrôle interne. Donc l'image est clairement peu flatteuse. Cela corrobore malheureusement avec les conclusions du commissaire aux comptes qui vendredi soir lors de la publication des comptes, dit ne pas être en mesure de certifier les comptes. Alors ils y a des pistes d'audits incomplètes, des insuffisances au niveau du contrôle interne pour certaines reventes de matériel informatique pour lesquels aucun document ne permet de certifier la date de livraison", avance aussi Céline Bourban.
"Ses travaux montrent aussi que certaines de nos communications passées étaient imprécises et que notre documentation n’était pas au niveau attendu. Nous rectifions aujourd’hui ces communications et nous renforçons nos procédures de contrôle interne", a reconnu Alain Wilmouth, président-directeur général de 2CRSi cité dans un communiqué.
L’objectif du milliard d’euros maintenu
Malgré les incertitudes comptables et juridiques, la direction maintient son ambition d’atteindre un milliard d’euros de chiffre d’affaires au cours de l’exercice 2026-2027, tout en améliorant ses marges opérationnelles.
Pour y parvenir, 2CRSi compte notamment sur le projet ÆTHER Infrastructures, qui devrait soutenir les prises de commandes, ainsi que sur le développement des services, jugés plus rentables. Le groupe mise également sur le déploiement de sa gamme Godì, équipée des processeurs graphiques NVIDIA B200 et B300, puis de la future génération Rubin.
La société entend parallèlement diversifier son portefeuille de clients afin de réduire sa dépendance aux grands comptes. Elle reconnaît toutefois l’existence de fortes tensions sur l’approvisionnement de certains composants, notamment les mémoires DRAM et NAND.
L’objectif d’un milliard d’euros n’intègre aucun revenu lié au contrat-cadre de 610 millions de dollars annoncé précédemment.
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