Avec la purge et la rupture.
Léonard Sartoni
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Ordre et régularité.
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Dans la nature, les cycles sont omniprésents. Le jour et la nuit, les saisons, les pulsations du
coeur, la respiration, etc. A l'échelle de la société, des empires naissent et meurent. Les
cycles accompagnent les sociétés humaines depuis la nuit des temps.
Mais les phénomènes cycliques et réguliers des grandes échelles font place aux phénomènes
statistiques et chaotiques dès que l'on tente de sonder l'infiniment petit. Impossible par
exemple de connaître avec précision la position d'un électron autour du noyau atomique. Les
physiciens recourent alors aux calculs de probabilités.
Les marchés financiers et l'économie n'échappent pas à cette nature cyclique du monde, et ils
n'échappent pas non plus au problème des "bruits parasites" lorsqu'il s'agit d'étudier les
tendances avec un microscope.
Irrationnel et chaos.
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Comme les physiciens du monde quantique, les traders recourent aux probabilités, car les mouvements
du marché sur une aussi petite échelle sont souvent chaotiques et irrationnels. S'ils gagnent 60%
de leurs paris, ils finiront par gagner beaucoup d'argent, peu importe le nombre de paris perdus.
Par chance pour l'investisseur axé sur le long terme, les cycles qui oeuvrent au sein de
l'économie et des marchés financiers sont beaucoup plus faciles à déceler sur une grande
échelle.
Pourtant, la tyrannie du court terme, avec ses bruits parasites et sa volatilité, finit par
l'emporter sur la vision à long terme de l'investisseur. La réalité est que les gens
préfèrent s'enrichir rapidement et se retrouvent très vite, malgré eux, victimes de leurs
émotions : la cupidité et la peur.
La nature humaine... encore et toujours.
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Je vais définir le super-cycle, non comme la tendance cyclique de très long terme sur le prix
d'un actif, mais plutôt comme la tendance cyclique de très long terme sur la confiance des
investisseurs relativement à cet actif. Car ce n'est pas l'actif qui est de nature cyclique, mais
la nature humaine, comme nous le verrons plus loin.
Une confiance, engagée dans une tendance de très long terme, conduit inévitablement les
investisseurs, qui se trouvent au sommet du super-cycle, à trouver toutes sortes d'excuses pour
justifier les prix insensés atteints par le marché, et jugés comme normaux par la grande
majorité.
Inversement, dans le creux d'un super-cycle, les investisseurs sont totalement désintéressés par
l'actif, et intimement persuadés qu'il ne pourrait jamais faire un bon investissement de long
terme.
La phase ascendante : surendettement, surinvestissement, surproduction
Kondratieff est l'un des premiers économistes à avoir montré, dans les années 20, l'existence
de grands cycles pour l'investissement, qui tendent à se répéter tous les 60 ans environ. C'est
en étudiant les quatre économies les plus développées de son temps (Etats-Unis, Angleterre,
France, Allemagne) qu'il a mis en évidence l'alternance de longues phases d'expansion et de
ralentissement de l'activité économique.
Selon Kondratiev, la phase ascendante s'accompagne d'un surendettement, d'un surinvestissement et
d'une surproduction, et la phase descendante s'accompagne d'une purge du système avec une baisse
de la demande, tout en préparant le terrain pour une nouvelle phase de croissance.
Nous allons devoir affronter une de purge.
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Selon le cycle de Kondratieff, nous serions entrés en 2000 en phase descendante pour les économies
américaine et européenne, période de climat boursier défavorable, et qui peut conduire à de
grands conflits sur la scène mondiale. La dernière phase descendante correspondait à 1929-1945,
période de la Grande Dépression aux Etats-Unis et de la Seconde Guerre mondiale.

A moins d'innover ?
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Joseph Schumpeter trouve une autre explication pour justifier ces cycles. Il pense que c'est
l'apparition d'innovations majeures qui entraîne le développement de l'économie pendant de
longues années.
La phase ascendante correspond au temps nécessaire à l'assimilation, la diffusion et
l'amortissement des nouvelles innovations. L'apparition de la concurrence et la baisse de la
demande explique l'apparition du point de retournement du cycle.
Quant à la phase descendante, elle correspond à l'élimination des stocks (capacité de
production en excès), des dettes et à la préparation d'une nouvelle vague d'innovation.

Remarquons que le rythme de découverte des grandes découvertes scientifiques aurait plutôt
tendance à ralentir depuis les années 60. Les anciennes générations ont connu, au cours de leur
vie, davantage de révolutions technologiques (chemin de fer, automobiles, congélateurs, avions,
télévision) qui ont bouleversé leur vie que notre génération.
Une histoire d'hommes et de générations.
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A mon avis, la présence de grands cycles dans l'économie est en partie liée au cycle des
générations successives, qui finissent toutes par oublier complètement ce qu'avaient appris, à
leurs dépens, les générations précédentes disparues.
L'économiste Marc Faber décrit très bien les différentes phases à travers lesquelles évolue
une société.
1. Une société est travailleuse, frugale, épargnante, innovatrice.
2. Elle s'enrichit.
3. Elle devient puissante du fait de ses richesses accumulées.
4. Elle devient arrogante, car elle a pris conscience de sa richesse et de son pouvoir sur les
autres.
5. Elle dépense de plus en plus, car elle n'a plus peur du lendemain.
6. Pour maintenir son train de vie excessif, elle emprunte de plus en plus d'argent.
7. Lorsque le niveau de dette global devient trop grand, elle commence à "imprimer de
l'argent".
8. La catastrophe arrive et le niveau de vie de toute la société retombe.
9. Si la société arrive à se relever, elle redevient travailleuse, frugale, épargnante,
innovatrice.
10. Etc.
Une fois l'erreur admise, il faut généralement 60 ans pour qu'elle se reproduise.
L'engouement populaire pour les actions en 2000 est un comportement de haut de cycle, tout à fait
classique et récurrent. Une fois l'erreur admise, il faut généralement 60 ans pour qu'elle se
reproduise, mais sous une autre forme.
Les dérives de l'ingénierie financière, que notre présent cycle porte en lui, nous promettent
une purge longue et douloureuse pour le système financier. L'endettement monstrueux à tous les
niveaux se paiera probablement en dévaluant progressivement, mais massivement les monnaies.
Le coût à payer en terme de pouvoir d'achat, de chômage et de détresse humaine risque d'être
très élevé et d'aboutir en fin de cycle à un comportement globalement beaucoup plus prudent et
moins dépensier -- leçon retenue par la génération qui a traversé la Grande Dépression des
années 30.
Ainsi, la crise actuelle ne sera pas identique à celle des années 30 -- elle risque d'être
inflationniste plutôt que déflationniste --, et elle aboutira à une autre société que celle des
années 50. Mais le vécu de la crise et les leçons retenues pourraient avoir une odeur de déjà
vu.