par Ece Toksabay et Huseyin Hayatsever
ANKARA, 22 mai (Reuters) - Le principal parti d'opposition turc s'est engagé vendredi à s'opposer par tous les moyens légaux possibles à une décision judiciaire sans précédent qui a écarté son chef et réinstitué son prédécesseur, considéré comme moins menaçant pour le pouvoir de Recep Tayyip Erdogan.
Un tribunal d'Ankara a rejeté vendredi un recours du Parti républicain du peuple (CHP) contre une décision rendue la veille par la Cour d'appel, qui a annulé le résultat du congrès au cours duquel le président du parti d'opposition, Özgür Özel, avait été élu à ce poste en 2023.
Justifiant cette décision par des irrégularités dont elle n'a pas précisé la nature, la Cour a ordonné la réinstitution de l'ancien président du CHP, Kemal Kılıçdaroğlu, un personnage plus controversé qui avait été battu par Recep Tayyip Erdogan lors de l'élection présidentielle cette année-là.
Le CHP a qualifié ce jugement de "coup d'État judiciaire" et Özgür Özel a promis d'utiliser toutes les voies de recours possibles et de rester personnellement "jour et nuit" au siège du parti à Ankara.
La décision de la Cour d'appel "marque une évolution sans précédent dans notre droit administratif et notre histoire politique", souligne Berk Esen, politologue à l'université Sabanci. "Si elle est confirmée, cela revient à permettre aux tribunaux de déterminer la direction des partis politiques, du jamais vu dans le système électoral turc depuis 1946."
La Bourse d'Istanbul a plongé à l'annonce de la décision de la justice, qui risque d'alimenter l'instabilité alors que la Turquie n'arrive pas à se dépêtrer d'une inflation galopante depuis plusieurs années.
La livre turque a atteint un plus bas historique, poussant la banque centrale à vendre des milliards de dollars de réserves de change pour maintenir la stabilité. JPMorgan a dit s'attendre à ce que l'institution soit rapidement contrainte de relever ses taux d'intérêt.
RÉPRESSION JUDICIAIRE
Le vice-président turc Cevdet Yilmaz a minimisé ce qu'il a qualifié d'"évolutions quotidiennes du marché" et a déclaré que le gouvernement restait concentré sur son programme économique visant à réduire l'inflation, qui dépassait encore 32% le mois dernier.
Le CHP, parti du fondateur de la Turquie moderne, Mustafa Kemal Atatürk, et principal rival du Parti islamo-conservateur au pouvoir, fait l'objet d'une répression judiciaire constante depuis 2024, des centaines de ses membres et d'élus ayant été placés en détention pour corruption et autres chefs d'accusation qu'il ont systématiquement niés.
Parmi les personnalités emprisonnées figure le maire d'Istanbul, Ekrem Imamoğlu, considéré comme le principal rival de Recep Tayyip Erdogan pour la présidence du pays, dont l'arrestation l'année dernière avait déclenché une crise boursière et monétaire.
Les prochaines élections sont prévues en 2028, mais elles devraient avoir lieu plus tôt si Recep Tayyip Erdogan, âgé de 72 ans et soumis à une limite de mandats, souhaite se présenter à nouveau. La mise à l'écart du chef du CHP par la justice a été largement perçue comme le signe d'un probable scrutin anticipé.
Le pouvoir turc affirme de son côté que la justice est indépendante.
Le CHP, qui rivalise dans les sondages d'intention de vote avec le Parti justice et développement(AKP) du président Erdogan, a qualifié la décision de justice de nulle et non avenue et a fait appel auprès de la Commission électorale suprême (YSK), qu'il considère comme la seule autorité habilitée à annuler le congrès d'un parti.
La Commission électorale s'est réunie vendredi pour examiner le recours du CHP mais elle n'a pas encore rendu sa décision.
(Reportage d'Ece Toksabay et Huseyin Hayatsever, avec la contribution d'Ezgi Erkoyun à Istanbul et de Karin Strohecker à Londres ; version française Tangi Salaün, édité par Sophie Louet)
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