(BFM Bourse) - La jeune pousse américaine Anthropic, à l’origine de Claude, un grand modèle de langage fondé sur l’intelligence artificielle, prépare toujours son entrée à Wall Street cet automne. Sa rivale OpenAI a, de son côté, reporté à 2027 son projet d’introduction en Bourse. Ces opérations se préparent alors que les investisseurs s’interrogent sur les risques liés à l’IA.
Anthropic reste annoncé à Wall Street cet automne, et compte pulvériser les records de valorisation atteints par SpaceX au printemps dernier.
En août, les indiscrétions du Financial Times rapportaient que les investisseurs au capital de la start-up IA espéraient obtenir une capitalisation boursière (la valeur de la totalité des actions) d'environ 2.000 milliards de dollars.
Or, selon le contenu du prospectus d'introduction en Bourse, non rendu public, mais dévoilé par plusieurs médias anglo-saxons, Anthropic n'a dégagé l'an passé que 4,6 milliards de dollars de chiffres d'affaires, ce qui, théoriquement, traduirait un multiple de… 434,8 fois le chiffre d'affaires enregistré sur le dernier exercice. Ses dépenses d'exploitation s'avèrent trois fois plus importantes que ses revenus.
"Des risques catastrophiques ou existentiels pour l'humanité"
Le prospectus se montre particulièrement détaillé sur les facteurs de risque associés à l’intelligence artificielle. Le directeur général, Dario Amodei, a notamment prévenu que l'IA de pointe peut causer "des risques catastrophiques ou existentiels pour l'humanité".
Depuis le début de l'été, Anthropic et OpenAI ont rapporté un catalogue d'incident sur les sorties de route de leurs modèles. Ni Dario Amodei ni Sam Altman, le patron d'OpenAI, n'ont cherché à minimiser ces épisodes, qui ont vu les modèles dévier des objectifs fixés, tricher ou dissimuler les traces de leurs méfaits.
Pour certains, ce discours s'accommode en effet mal des contraintes inhérentes à un groupe coté. La Bourse "ajoute de la pression", "des attentes en matière de croissance", "un cours qui bouge toutes les secondes", a fait valoir, sur X, Deirdre Bosa, commentatrice de la tech.
À la mi-septembre, Sam Altman avait reconnu auprès de Fortune que le moment était mal choisi pour une entrée d’OpenAI à Wall Street. Il avait alors écarté une introduction en Bourse cette année, invoquant la nécessité d’améliorer la sécurité des grands modèles d’IA.
Mardi, lors d'une conférence dédiée aux développeurs, Sam Altman a encore répété que l'introduction en Bourse attendrait. "Nous allons donner la priorité à notre mission et à la sécurité, et veiller à pouvoir passer en toute confiance à la prochaine étape de l’IA sans que les gens ne se demandent quelle est la probabilité que nous commettions toutes ces actions néfastes dans le monde", a ajouté le dirigeant.
Là encore, des investisseurs ont tiqué, inquiets de voir dégradée l'image du seul produit commercialisé par les deux entreprises, à savoir de l'IA. Ces appels à ralentir le développement de l’intelligence artificielle et les risques de dérapage des modèles assombrissent donc un peu le tableau.
"Le marché va demander une énorme décote"
Début septembre, un ingénieur, passé auparavant par OpenAI, avait démissionné avec fracas d'Anthropic, affirmant que les créateurs de l'IA "croient sincèrement qu'elle pourrait nous tuer tous d'ici la fin de la décennie".
"Faut-il croire qu'il y a quelque chose d'extrêmement dangereux caché au sein de cette entreprise parce que cette personne l'a dit et que cela a été amplifié par beaucoup de gens" qui travaillent encore chez Anthropic, s'est interrogé l'investisseur tech Chamath Palihapitiya.
"Si c'est vrai", a-t-il conclu, le marché "va demander une énorme décote" sur la valorisation de l'entreprise, projetée à environ 2.000 milliards de dollars lors de l'entrée en Bourse, soit plus que le record établi en juin par SpaceX (1.750 milliards).
Patronne de la société Laffer Tengler Investments, Nancy Tengler voit, au contraire, une opportunité dans cette prise de conscience.
"Je ne minimise pas les problèmes ou les difficultés que présente l'IA", explique-t-elle, "mais je pense que cela donne la possibilité de prendre du recul, de mettre en place des garde-fous qui auront ou pas un effet mais calmeront les angoisses du grand public."
De fait, Anthropic s'est engagé à intégrer à demeure des observateurs indépendants et mène des discussions avec Google DeepMind et OpenAI pour élaborer des normes de pilotage des risques, rappelle Stephen Henriques, chercheur à l'université de Yale. "Il faut rester prudent", prévient-il, "mais aussi prendre en compte ces efforts."
Pour Brad Gerstner, fondateur de la société de capital-investissement Altimeter, qui a des parts dans Anthropic et OpenAI, Wall Street a déjà intégré les paramètres de l'équation. "Le marché sait quel prix attribuer au risque", a-t-il écrit sur X, et malgré les incertitudes, "l'appétit d'investissement dans les leaders de l'IA est énorme".
Selon plusieurs plateformes d'échanges d'actions non cotées, le prix moyen de l'action Anthropic a continué de progresser ces derniers jours. Malgré un contexte moins favorable, Stephen Henriques estime qu'il est, de toute façon, trop tard pour faire marche arrière.
Anthropic qui a acheté pour plusieurs centaines de milliards de dollars de puissance de calcul, reste nettement déficitaire et a donc besoin d'argent frais à échéance rapprochée.
"Le marché s'attend à ce qu'ils entrent en Bourse et voit ça comme un signe de progression et d'évolution de la société", dit-il. "S'ils renonçaient, (les investisseurs) prendraient peur et cela jouerait sur leur valorisation, même en n'étant pas cotés."
(Avec AFP)
