(BFM Bourse) - Le constructeur automobile de luxe a crispé ses fans et le marché en présentant la Luce, son électrique radicalement différente de ses précédents produits en matière de design. Les analystes financiers relativisent, expliquant que l'important se trouve ailleurs et que l'automobile pourrait, in fine, très bien retrouver son public.
La présentation de la Luce, le première modèle 100% électrique de Ferrari dévoilé fin mai, a viré au fiasco.
Cette berline ultra-épurée a déclenché les moqueries voire l'ire des internautes et des influenceurs. Même l'ex-président du groupe au cheval cabré, Luca di Montezemolo, y est allé de son tacle assassin.
"Si je devais dire ce que je pense, je ferais du mal à Ferrari. Il y a un risque de destruction d’un mythe, je suis vraiment désolé. J’espère qu’on enlèvera le cheval cabré, au moins, de cette voiture", a-t-il affirmé à l'agence ialienne askanews. "Celle-ci est certainement une voiture que, au moins, les Chinois ne copieront pas", a-t-il ajouté.
En Bourse, les investisseurs non plus n'ont guère gouté la présentation de la Luce. L'action Ferrari avait chuté de 8,4% à la Bourse de Milan après que le groupe a levé le voile sur ce modèle 100% électrique.
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Un design qui fait débat
Le principal sujet de crispation des investisseurs (comme des autres observateurs) reste le design de la Luce, sobre, sportif et minimaliste, fruit d'un travail confié notamment à Jony Ive, connu pour avoir conçu le design de l'iPhone et de l'iPod.
Le résultat semble loin du raffinement et des lignes agressives marquant la patte habituelle de Ferrari.
Pour Oddo BHF, ce design incarne un bouleversement radical par rapport à l'héritage de Ferrari, l'intermédiaire financier le qualifiant même de "controversé".
"Les détracteurs diront que ce modèle risque de nuire à la marque en s'éloignant de manière si radicale de son esprit traditionnel, tandis que ses partisans y verront une initiative courageuse visant à s'adapter à un nouveau marché", tranche encore le bureau d'études.
"La première voiture électrique de Ferrari a déclenché un débat sur l’identité de la marque", résume Bank of America.
Rappelons qu'en Bourse, Ferrari est davantage assimilé à l'univers du luxe que de l'automobile, ce en raison de sa capacité à fixer les prix et à tirer parti d'une demande très élastique.
Le comparable boursier le plus immédiat du groupe reste Hermès et non pas Mercedes-Benz, BMW ou Porsche. L'esthétisme des modèles de l'entreprise revêtent donc un caractère crucial.
Un parcours boursier accidenté
Le prix très élevé, 550.000 euros hors options, un tarif inédit pour un véhicule électrique (Bank of America pense que le tarif peut grimper à 650.000 euros en incluant les éléments de personnalisation), a également pu faire sourciller certains analystes.
"La question est la suivante : la nouvelle Ferrari attirera-t-elle de nombreux clients à 550.000 euros chacun, et quel effet, le cas échéant, la nouvelle voiture aura-t-elle sur la perception de la marque", souligne Citi.
La présentation de la Luce aurait normalement dû constituer un "non-event" (un évènement sans conséquence) pour l'action, rappelle UBS. Au lieu de cela, cette annonce a accentué la pression sur une action Ferrari qui n'en avait guère besoin.
Depuis plusieurs mois, le groupe au cheval cabré a perdu une aura autrefois impressionnante sur les marchés. L'action Ferrari perd 6% sur 2026 et près de 30% sur un an.
Le groupe avait surtout crispé les investisseurs à l'automne dernier en dévoilant des objectifs de moyen terme inférieurs aux attentes des analystes et du marché. Ce qui avait soulevé certaines interrogations sur la vigueur du modèle économique du groupe.
Protéger la valeur résiduelle
Après l'échec boursier palpable de la Luce, faut-il désormais penser que Ferrari est voué pour longtemps aux gémonies du marché?
Pas nécessairement, en réalité. Les ventes de la Luce, si elles s'avéraient restreintes, ne desserviraient pas nécessairement Ferrari.
Le modèle reste un véhicule 100% électrique, une motorisation qui demeure dilutive pour les constructeurs, même pour Ferrari.
"Étant donné les investissements considérables dans la nouvelle voiture, la nouvelle usine d'assemblage et dans tous les composants du véhicule électrique individuellement, la nouvelle voiture est susceptible de comporter des coûts fixes importants et pourrait donc initialement entraîner une certaine érosion de la marge opérationnelle même à ce prix (de 550.000 euros, NDLR)", juge Citi.
"Bien sûr, cela peut être compensé par le caractère partagé de nombreux actifs de la Luce avec d'autres modèles, ce qui permet de répartir l'amortissement des actifs sur une base de revenus plus large sur une période plus longue", nuance toutefois la banque américaine.
Oddo BHF estime, de son côté, que Ferrari peut avoir choisi de limiter volontairement la portée de marché du véhicule, de sorte à ne pas trop lester la valeur résiduelle (pour simplifier le prix de revente de l'automobile), qui s'avère "faible" sur le marché des véhicules électrifiés. Or, dans les véhicules haut de gamme, les acheteurs recherchent les modèles susceptibles de conserver au maximum cette valeur résiduelle.
"Nous pensons que la baisse de parts d'environ 8% de l'action à la suite de la présentation reflète principalement l'inquiétude du marché selon laquelle le design non conventionnel de la Luce (qui privilégie l'aérodynamique par rapport à la force d'appui) pourrait peser sur les valeurs résiduelles", tranche d'ailleurs Bank of America.
Ce qui signifie que les volumes de la Luce pourraient in fine rester modestes, de sorte à ménager cette valeur résiduelle.
La F80 comme moteur boursier
Oddo BHF table sur 1.000 exemplaires en année pleine, sachant que l'an passé la société avait vendu pour 13.640 automobiles. Bank of America retient 900 unités pour chaque année 2027-2028.
"Ferrari espère probablement des ventes plus élevées, mais si le modèle déçoit, nous pensons qu'il pourrait avancer d'autres lancements (des modèles hybrides et thermiques, NDLR) pour compenser le manque à gagner", suppute la banque américaine.
Les ventes de la "Luce", qui sera commercialisée au quatrième trimestre 2026, ne feront donc certainement pas la pluie et le beau temps dans les comptes de Ferrari.
Citi rappelle que d'autres constructeurs, comme Porsche (avec le Taycan), Mercedes (avec l'EQS), Rolls Royce (avec le Spectre) ont connu des déceptions avec les lancements de leurs premiers modèles électriques. Les ventes ont vite fondu et la valeur résiduelle s'est avérée faible, le marché de l'occasion se montrant sans pitié.
"La différence pour Ferrari est que, nous pensons, le groupe a vu ce que les autres constructeurs ont appris et nous pensons qu'il est probable qu'il a bâti son budget en retenant des livraisons à faible niveau. Cela suggère que les résultats à court terme de Ferrari devraient être protégés de la performance de la Luce, avec une assurance fournie par les livraisons des modèles classiques à moteur thermique tels que le F80", écrit Citi.
Le F80 est un élégant (et très rentable) "hypercar" (avec un moteur très puissant) dont la production a débuté cette année en série limitée. C'est-à-dire que 799 exemplaires seront produits et pas un de plus.
"Étant donné que la F80 est la première Ferrari à intégrer en interne des composants électriques, nous pourrions voir des marges opérationnelles pour le véhicule au niveau de 40%-50% (toujours bien au-dessus de la moyenne de 30% de l'entreprise)", soulignait l'an passé Royal Bank of Canada.
Dans une note publiée la semaine dernière, la banque canadienne a réitéré son opinion à "surperformance" sur le titre, soulignant que les livraisons de F80 au second semestre 2026 devraient offrir un "vent porteur importants" aux résultats du groupe.
À "neutre" sur l'action, Oddo BHF reconnaît toutefois que le groupe transalpin surfe sur une bonne dynamique à court terme, avec les ventes de F80 et un carnet de commandes satisfaisant, ses inquiétudes portant plus sur le long terme.
Et si la Luce marchait quand même?
Bank of America invite, de son côté, les investisseurs à oublier le mauvais moment provoqué par la présentation de la Luce pour se rappeler les fondamentaux de Ferrari.
"Nous considérons que la réaction négative du marché au lancement de la Luce est exagérée", juge l'établissement.
Le carnet de commandes de Ferrari offre un niveau de visibilité dont la plupart des concurrents de l'automobile et du luxe ne peuvent que rêver. De plus, les prévisions pour 2030 d'une marge opérationnelle d'au moins 30% nous semblent toujours conservatrices (c'est-à-dire trop prudentes, NDLR), compte tenu des futurs lancements et des effets positifs du mix (la répartition des ventes, NDLR)", développe la banque américaine.
UBS pour sa part note que le lancement de la Luce n'aliénera pas nécessairement la base de la clientèle de la société.
"Bien qu'il soit encore trop tôt pour évaluer tout impact structurel, nos discussions avec les clients Ferrari (plus de 15) lors de l'événement (la présentation de la Luce, NDLR) ont été plus constructives, indiquant une fidélité sous-jacente stable malgré un enthousiasme modéré pour le modèle", écrit la banque suisse.
"À notre avis, l'offre de véhicules électriques est plus susceptible de servir d'extension complémentaire de la gamme plutôt qu'un changement fondamental dans le positionnement de la marque", ajoute l'établissement helvétique.
"Les réactions négatives suscitées par cette voiture étaient principalement dues à son design, que nous considérons comme un cas isolé plutôt que comme le signe d'une évolution plus générale du langage stylistique futur de Ferrari", relativise encore UBS.
Par ailleurs, il n'est pas non plus impossible que la Luce finisse par rencontrer son public.
Bernstein s'avère constructive. "La Luce surprend à bien des égards par son audace, s'éloignant considérablement du langage stylistique auquel Ferrari nous a habitués depuis une dizaine d'années, mais ce n'est pas forcément une mauvaise chose en soi", développe la banque.
L'intermédiaire financier dit ne pas avoir été "surpris" de la réaction de marché lors de la présentation de l'automobile.
"Ferrari ne s’est pas lancée dans cette aventure à l’aveuglette, et nous savons que la Luce a suscité beaucoup de curiosité", fait-il valoir.
"Ferrari ne révèle jamais ses objectifs ni les chiffres de vente réels de ses modèles de série" mais "nous pensons qu’il y a suffisamment de collectionneurs et de complétistes, de clients aspirant au statut de collectionneur (et à l’accès que cela procure aux modèles exceptionnels de Ferrari tels que ses supercars et ses modèles Icona), ainsi que de nouveaux clients Ferrari, pour garantir que la Luce s’impose fermement au sein de la gamme Ferrari", tranche Bernstein.
Royal Bank of Canada note que les inquiétudes exprimées par les investisseurs lors de la présentation du modèle électrique s'avèrent comparables à celles qui avaient été émises en 2022, lorsque le "Purosangue", premier SUV de la marque, avait été dévoilé. "Depuis lors, ce modèle est devenu l'un des best-sellers de Ferrari, la demande dépassant l'offre", rappelle la banque canadienne.
