(BFM Bourse) - La transition énergétique actuelle se distingue radicalement des précédentes: pour la première fois, l’humanité cherche à produire plus d’énergie avec moins de carbone. Les investisseurs peinent encore à appréhender l'effort financier que nécessitera cette transition entièrement inédite.
Autrefois, les transitions énergétiques consistaient à développer des technologies permettant l’accès à davantage d’énergie à base de carbone avec moins d’efforts, et lever ainsi les obstacles à la croissance économique découlant de l'insuffisance des sources d'énergie. Du bois à brûler, l'homme est passé au charbon puis au pétrole, dont la densité énergétique sans équivalent a permis un développement économique inouï au cours du XXe siècle.
Mais la transition énergétique dont il est aujourd’hui question est complètement différente, détaille Norman Villamin, responsable des investissements pour la gestion privée à l’Union Bancaire Privée, dans une note sur le sujet. Pour la première fois, l’humanité cherche à produire plus d’énergie avec moins de carbone. Pour accomplir cet objectif herculéen, des efforts considérables seront nécessaires pendant les premières années de la transition.
L’énergie verte offre la promesse de coûts marginaux nuls. Toutefois, les technologies susceptibles de décarboner la chaîne de valeur énergétique (éolien, solaire, batteries) sont encore loin de remplacer l’intégralité des infrastructures basées sur les énergies fossiles. Au bout de vingt ans de développement du solaire et de l’éolien, ces derniers ne représentent que... 3,3% de la consommation finale d’énergie globale, un résultat plutôt modeste, souligne la banque privée genevoise.

Les précédentes transitions énergétiques ont duré des années, voire des décennies, et c’est sans compter les enjeux posés par la transformation à venir. En d’autres termes, indique l'UBP, il faut s’attendre à davantage de complexité, et à une volatilité accrue. "La complexité et la volatilité seront déterminées par le degré de réactivité et, espérons-le, d’anticipation de l’économie pour relever les défis futurs, déclencher l’innovation et créer de la valeur dans le sillage de la destruction de valeur que la transition impliquera inévitablement".
Des primes d'assurance qui anticipent les risques extrêmes
Pour l’heure, l’approche des enjeux climatiques reste essentiellement réactive. En effet, le GIEC estime que les températures sont déjà 1,2°Celsius au-dessus des niveaux préindustriels, soit un niveau très proche du seuil de 1,5°C à ne pas dépasser dans les deux prochaines décennies. Face à l’économie mondiale toujours convalescente, l’approche réactive, bien qu’alarmante, est compréhensible dans le sens où elle allège, à court terme, la charge sur des économies durement touchées ces dernières années.
Cependant, alors que les phénomènes météorologiques extrêmes se multiplient, les marchés anticipent de futurs changements climatiques. Exemple concret cité par Norman Villamin : compte tenu de la fréquence accrue des ouragans et des inondations qui touchent de plus en plus de régions aux Etats-Unis, les primes d’assurance vont augmenter de 77% pour les quelque 5 millions de participants au ‘National Flood Insurance Program’. De même, en Europe, les banques ont tendance à réduire l’accès au crédit en raison des impacts climatiques.
Ces évolutions entraînent des dépenses d’infrastructure en vue d’atténuer les effets des phénomènes météorologiques futurs. Pour les entreprises offrant de telles solutions, ces opportunités, auparavant ponctuelles, se transforment en rentes puisque ces dépenses deviennent récurrentes et alimentent leur croissance.
Par ailleurs, poursuit le gérant, en cette période de remplacement de l’énergie à base de carbone, la transition nécessitera davantage d’énergie à court terme tandis que la crise énergétique actuelle contraint certains pays à revenir vers les combustibles fossiles à haute teneur en carbone, tels que le charbon. Toutefois, la crise déclenche des réactions chez les consommateurs qui, par exemple, investissent dans des panneaux solaires pour éviter les défaillances du réseau si la course aux combustibles fossiles devait se poursuivre.
Des décennies de croissance en vue pour certains acteurs
Heureusement, ces mesures réactives pourraient s’accompagner de mesures proactives prises par les fabricants utilisant l’énergie éolienne et solaire ou les batteries à une échelle industrielle. Des décennies de croissance s’offrent à ceux qui ont la capacité de construire, d’installer et d’exploiter des actifs renouvelables, et l’infrastructure associée, même si la montée en puissance n’est pas simple et que les enjeux de demain peuvent être difficiles à identifier aujourd’hui, pronostique Norman Villamin.
En revanche, les modèles de développement qui reposent intégralement sur les combustibles fossiles sont voués à l’extinction à long terme, mais les entreprises ont justement une chance unique de faire évoluer leur structure. De nombreuses compagnies pétrolières et gazières sont précisément dans cette situation. En fait, la crise énergétique actuelle les incite à agir en utilisant les bénéfices générés par les combustibles fossiles pour redéployer leurs investissements traditionnels au profit des actifs renouvelables, ce qui leur permettrait de jouer un rôle déterminant dans la transition énergétique. A défaut, le déclin structurel l’emportera et leurs actifs auparavant productifs, générateurs de trésorerie, risquent de se transformer en actifs "échoués" ("stranded assets").
Alors que les entreprises peuvent prendre en main la transition énergétique (elles sont d'ailleurs de plus en plus nombreuses à le faire), les gouvernements et les responsables politiques auront également un rôle important à jouer – au-delà de la pression réglementaire qu’ils exercent pour stimuler la transformation – en diminuant le risque d’investissement.
Pour atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050, le remplacement de l’infrastructure énergétique mondiale nécessiterait, selon certaines estimations, pas de moins de 50.000 milliards de dollars, soit davantage que les investissements qui ont permis d'industrialiser la Chine au cours des dernières décennies. Tout comme Pékin a profité de la baisse des taux d’intérêt pour financer à bon compte ses ambitieux programmes de dépenses, les dirigeants politiques devront sans doute proposer des coûts de financement attractifs pour inciter le secteur privé à investir et innover à une échelle hors de portée des gouvernements.
