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Quand le coronavirus amplifie le poids de certains grands groupes cotés

samedi 9 mai 2020 à 07h00

(BFM Bourse) - En éliminant les entreprises les plus fragiles, le choc économique provoqué par la pandémie du Covid-19 risque d'accroître encore la concentration du pouvoir de quelques entreprises sur certains secteurs économiques. Les investisseurs semblent accompagner volontiers ce mouvement au vu du poids grandissant de géants de la tech dans les indices notamment. Mais l'hyperpuissance en elle-même entraîne certains risques.

La propension des grandes entreprises à s'accaparer des parts de marché vis-à-vis de leurs concurrents de plus petite taille ne date pas de la pandémie du coronavirus. Cette tendance était déjà évidente en particulier dans le secteur technologique, avec l'effet de plate-forme numérique. Mais plus généralement, l’intensité de la concurrence semble depuis une vingtaine d'années diminuer sur les marchés des pays développés, notamment aux États-Unis, alors que la concentration des entreprises s'accroît.

Or, le message de l'histoire est qu'un ralentissement économique ne fait que renforcer encore l’écart entre les entreprises "superstar" et les autres. Lors des trois dernières récessions, les cours de bourse des entreprises américaines du premier quartile (sur 10 secteurs) ont augmenté en moyenne de 6%, alors que ceux des entreprises du dernier quartile ont chuté de 44%, souligne Giles Parkinson, gérant chez Aviva Investors, dans une note consacrée à l'effet de taille des entreprises.

Un scénario qui se répète

Depuis les premiers moments de la crise du Covid-19, le scénario se répète. Une étude mentionnée dans un article récent de The Economist montre que les actions des entreprises les plus résilientes (celles détenant des trésoreries relativement importantes et présentant un endettement et un service de la dette assez modestes) des États-Unis et d'Europe ont superformé d’environ 16 points de pourcentage les actions des entreprises les plus fragiles entre la mi-février et la mi-mars, pendant la principale vague baissière.

Certaines des entreprises parmi les moins bien loties seront rachetées. D'autres feront faillite et disparaîtront tout simplement, estime Giles Parkinson. "C’est le lot de toutes les récessions: elles finissent par achever les entreprises moribondes".

À l’inverse, le confinement favorise les géants de la technologie, qui figurent déjà parmi les plus rentables au monde. De plus en plus de gens font des achats en ligne, ce qui dope l'activité de distribution d'Amazon, tandis que l'essor des jeux en ligne profitera à sa division Twitch, dominant sur le marché de la retransmission des sports électroniques, donne-t-il pour exemple. De même, Apple et Netflix enregistrent une accélération de la demande pour les services de streaming. Quant aux entreprises de télécommunications, d'infrastructure de données et de solutions de travail à distance, elles devraient profiter de la montée en puissance du télétravail.

Le mouvement de concentration ne fait qu'accélérer

Dans The Myth of Capitalism: Monopolies and the death of competition, publié fin 2018, Jonathan Tepper et Denise Hearn pointent de nombreux indices démontrant une concentration croissante des secteurs économiques aux États-Unis. Selon Denise Hearn, le virus du Covid-19 -qui n'est que le premier d'une préoccupante liste de chocs annoncés par les épidémiologistes, les scientifiques spécialistes du climat et les théoriciens de l'organisation de nos sociétés- risque d'accélérer les tendances mises en évidence dans ce livre. "Les entreprises qui évoluent dans un environnement non-monopolistique craignent que [la crise] n’offre un avantage compétitif aux acteurs existants", explique la co-auteur du Myth of Capitalism, citée dans la note d'Arkema. "Des entreprises comme Amazon recrutent 100 000 personnes, alors que près de 10% de la main d'œuvre américaine est au chômage".

Cette crise pourrait aussi accélérer le mouvement de concentration observé au cours des deux dernières décennies. Le nombre des entreprises cotées a été réduit de moitié entre 1997 et 2013 et le nombre d'introductions en Bourse a diminué, observe Giles Parkinson. Et les leaders sectoriels raflent la mise: 10% des entreprises cotées s’arrogent 80% du total des bénéfices à l’échelle mondiale, selon une étude du McKinsey Global Institute (disponible ici en anglais).

Le succès appelle le succès

La numérisation de l'économie est une des explications les plus souvent avancées: les sociétés technologiques ont créé des plate-formes qui s’améliorent proportionnellement au nombre de personnes les utilisant, ne laissant ainsi aucune chance à leurs rivaux. À mesure que d’autres secteurs adoptent les technologies numériques, "l’effet réseau" se diffuse dans toutes les économies. Faute de pouvoir suivre le rythme, les petites entreprises réduisent leurs investissements, ne peuvent plus innover et tombent en désuétude. Mais les grandes entreprises utilisent également de plus en plus leur influence politique pour "étouffer" leurs concurrents, déplore le gérant, et les réglementations existantes ont tendance à conforter leurs avantages concurrentiels.

Parallèlement, les marges bénéficiaires ont augmenté dans de nombreux secteurs, comme le relève notamment le Fonds monétaire international. Ces majorations de prix sont corrélées à la concentration croissante du marché: c'est un petit nombre d’entreprises plus prospères qui poussent les marges à la hausse.

Des marchés plus vulnérables

Du point de vue des investisseurs, parier sur des entreprises en situation de quasi-monopole non-réglementé apparaît comme l'investissement idéal... Pourtant, le fait que le pouvoir de marché soit concentré entre les mains de quelques entreprises porte en germe de nouveaux risques.

En effet, à mesure que quelques grandes entreprises prennent le pouvoir dans des secteurs entiers, les marchés deviennent plus vulnérables aux chocs extérieurs qui affecteraient l'une d'entre elles. "L'un des concepts les plus importants en matière d'investissement est la diversification. Néanmoins, les investisseurs n’ont fait qu'assister, ou ont même vu d’un bon œil, au mouvement de concentration sectorielle, estimant que cela serait favorable aux performances", explique Denise Hearn.

Vers un retour de bâton antitrust ?

Or à plus long terme, les entreprises dominantes sont exposées à un "retour de bâton" politique - a fortiori s’il est démontré qu’elles ont consolidé leur pouvoir et augmenté leurs bénéfices pendant une période de grandes difficultés pour la population. Brider leur activité pourrait devenir un vrai mot d'ordre, comme au début du XXe siècle lorsque les Etats-Unis ont décidé de démanteler la Standard Oil. Une législation inspirée de la loi antitrust Sherman (qui aboutit en 1911 à la mise hors-la-loi de l'empire pétrolier créé par John D. Rockefeller) pourrait être instaurée en assignant aux entreprises technologiques un statut équivalent à celles des services aux collectivités, à l’image des fournisseurs d'eau ou d'énergie, les soumettant ainsi à une réglementation plus lourde.

Les investisseurs à long terme doivent également prendre en compte la valeur qu'une entreprise apporte aux consommateurs et à la société en général, et pas seulement à la rentabilité qu'elle offre aux actionnaires, avertit le gérant. La question des responsabilités globales d'une entreprise au sein de la société ne date pas d'hier. "Bien avant que la pandémie de Covid-19 n’apparaisse, tout le monde s’accordait à dire que les entreprises devaient faire plus que simplement satisfaire leurs actionnaires", souligne-t-il.

La pandémie actuelle montre très bien que la résilience des entreprises dépend de l'environnement dans lequel elles évoluent, et que le degré de compétitivité du marché est une indication de la santé de cet environnement. Les entreprises qui adoptent des mesures anticoncurrentielles agressives et utilisent leur omniprésence pour exploiter les consommateurs et les employés finissent par affaiblir tout le système. Une situation qui n’est dans l’intérêt de personne, et pourrait finir par se retourner contre elles-mêmes.

Guillaume Bayre - ©2020 BFM Bourse
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