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Wirecard ou la très tardive chute d'une ex-star de la finance allemande

samedi 20 juin 2020 à 10h00

(BFM Bourse) - En deux séances de Bourse, l'ancien prétendu fleuron allemand de la fintech a perdu près des neuf dixièmes de sa valeur. En une forme d'aveu, son patron Markus Braun a fini par démissionner, après avoir d'abord affirmé que l'entreprise était la victime d'une escroquerie d'ampleur. C'est le coup de grâce pour les dernières illusions qu'entretenaient encore certains investisseurs. Cependant, le plus choquant n'est pas la brutalité de la chute, mais que les lanceurs d'alerte n'aient pas été entendus.

Un coup de tonnerre au sein du Dax, l'indice phare de la Bourse de Francfort, qui n'avait jamais jusqu'à présent vu un de ses composants chuter autant: -61,82% jeudi et -35% vendredi. Mais aussi une déculottée collective pour les acteurs de la place financière allemande qui ont tant tardé à reconnaître les incohérences du dossier - mention spéciale au superviseur du marché allemand, la Bafin, dont le premier réflexe fut de préserver la société. Et sans doute la fin de partie pour l'entreprise elle-même.

Créée en 1999, mais mise en faillite lors de l'éclatement de la bulle internet, Wirecard a véritablement pris son envol en 2002 lorsque Markus Braun a repris la société pour l'introduire en Bourse en 2005 pour la positionner sur le créneau prometteur de la gestion des paiements électroniques. Considérée comme l'une des réussites emblématique de la nouvelle vague technologique "made in Germany", la firme a affiché à coups d'acquisitions une croissance spectaculaire, avec une évolution du cours de Bourse à l'avenant : à son pic historique en 2018, sa capitalisation dépassait celle de la Deutsche Bank, la plus grande banque du pays.

Premières alertes en 2008

Pourtant, dès 2008 certains investisseurs ont commencé à questionner la comptabilité de l'entreprise. Mais ce sont les accusateurs d'alors qui avaient été condamnés, accusés d'avoir tenté de manipuler le cours de différentes sociétés allemandes en vogue à l'époque, dont Wirecard mais aussi Nascacell, Thielert et Conergy (les deux dernières ont ensuite fait faillite, confirmant quelles que soient les méthodes des prévenus qu'ils avaient largement percé à jour les failles des entreprises visées).

En 2015, le Financial Times a commencé une série d'articles au long cours - réunis aujourd'hui sous le titre "The House of Wirecard". Dans une enquête aussi édifiante que brillamment narrée- notre confrère Dan McCrum interrogeait la stratégie de la firme bâtie sur le rachat, au prix fort, d'obscures entreprises censées lui apporter des portefeuilles de clients, et surtout pointait du doigt des incohérences flagrantes dans les comptes.

Enquête ouverte contre un journaliste du FT

Ce qui n'avait aucunement empêché le titre de continuer son parcours florissant (le gros de l'envolée boursière de Wirecard, intervenue surtout en 2017 et 2018), tout en valant à Dan McCrum d'être vilipendé aussi bien par l'entreprise que par ses supporters, y compris certains analystes qu'on a connu mieux inspirés.

C'est ainsi qu'en février 2019 on a pu assister à l'ouverture par le parquet de Munich d'une enquête préliminaire à l'encontre du reporter du FT, soupçonné d'être lié à de supposées manipulations du cours de l'action de la fintech allemande.

Diligemment, la BaFin a elle aussi volé au secours de la société en interdisant pendant trois mois toute vente à découvert, et promettant d'enquêter sur de possibles tentatives pour manipuler le cours à la baisse. La contre-attaque judiciaire avait d'ailleurs permis au titre Wirecard de rebondir de plus de 60% dans les trois mois suivant.

La situation a cependant commencé à s'assombrir ces derniers mois avec de multiples reports de la publication des comptes annuels, et la publication d'un rapport d'audit de KPMG enfin critique à l'égard des pratiques comptables, même si le recul du titre jusqu'à cette semaine restait contenu (moins de 10% depuis le début de l'année).

Le cabinet d'audit EY jette l'éponge

Le 18 juin aurait dû être le jour où Wirecard retrouvait la confiance en publiant enfin ses résultats audités 2019. En lieu et place, la société a livré l'aveu que son auditeur, EY, n'était pas en mesure de les certifier, après avoir appris auprès de deux banques étrangères supposément dépositaires de comptes du groupe que 1,9 milliard d'euros d'actifs revendiqués n'existaient tout simplement pas.

Dans un premier temps, Wirecard a estimé être potentiellement la victime d'une fraude massive, mais le régulateur allemand des marchés financiers et le parquet de Munich enquêtent maintenant sur les dirigeants. "Aber besser spät als nie" ("mieux vaut tard que jamais"), comme on dit.

Wirecard virtuellement en faillite ?

Quoi qu'il en soit, la fin de partie apparaît difficilement évitable. Faute de pouvoir produire les comptes 2019, les créanciers de la société sont en droit d'exiger leur dû, soit 2 milliards d'euros. En déduisant des 3,3 milliards de trésorerie -dernière position officiellement connue- les 1,9 milliard d'euros inexistants, Wirecard semble virtuellement en faillite (si tant est que le reste de la trésorerie ne soit d'ailleurs pas tout aussi fantaisiste).

En outre, que la fraude vienne de l'entreprise ou qu'elle en soit victime, on voit mal ses partenaires continuer à lui accorder leur confiance. Que ce soit Visa ou Mastercard qui lui retire le premier sa licence, cela risque de lancer un effet d'entraînement des autres acteurs du paiement -American Express mais aussi Alipay, WeChat Pay ou Apple Pay- ce qui condamnerait en pratique l'activité du groupe.

Encore une fois, une trop grande masse d'intervenants parmi les investisseurs n'a pas voulu reconnaître se trouver devant un jouet cassé. Accusant une nouvelle fois la vente à découvert plutôt que d'interroger sérieusement l'entreprise. Retiendront-ils la leçon ?

Guillaume Bayre - ©2020 BFM Bourse
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