par Greg Torode, Laurie Chen et Vijdan Mohammad Kawoosa
29 mai (Reuters) - Dans un désert reculé de l'est de la Chine, un vaste complexe militaire a pris forme. Selon certains experts en sécurité, il semble avoir été conçu pour garantir la pérennité de l’arsenal nucléaire chinois, même en cas de frappes visant à neutraliser la puissance de feu de Pékin.
Des images satellites analysées par Reuters montrent que la Chine est en train de construire un vaste réseau de rampes de lancement, de bunkers et de nœuds de communication à proximité des silos nucléaires isolés qui abritent les missiles à longue portée de l'armée chinoise.
Ces images révèlent plus de 80 rampes susceptibles d’être utilisées par la flotte chinoise en pleine expansion de lanceurs de missiles mobiles et de batteries de défense aérienne.
Les images satellites révèlent également des installations pouvant servir à la guerre électronique, aux communications par satellite et aux opérations de commandement, selon trois analystes en sécurité qui ont évalué ces images pour Reuters.
L'ampleur de ces travaux, qui n'avait pas été signalée auparavant, indique une expansion massive d'infrastructures renforcées destinées à protéger et à faire fonctionner les forces nucléaires terrestres chinoises.
Dans son ensemble, ce réseau témoigne d'un renforcement significatif des efforts de Pékin pour garantir sa capacité de riposte, soulignant l'intensification de la rivalité nucléaire avec les États-Unis alors que les tensions s'exacerbent sur des questions telles que la souveraineté de Taïwan.
"Nous pouvons voir que cette infrastructure est construite à grande échelle, couvrant des milliers de kilomètres carrés de désert au-delà des champs de silos", souligne Alexander Neill, chercheur associé au Pacific Forum.
"Nous assistons à un renforcement et à une diversification considérables de la force de dissuasion nucléaire stratégique de la Chine."
La capacité à protéger ses silos désertiques est essentielle à l’objectif déclaré de la Chine de se doter d’une force de dissuasion nucléaire minimale mais crédible — une politique fondée sur sa capacité de riposte en cas d'attaque.
Si l’Armée populaire de libération (APL) peut lancer ses armes nucléaires depuis ses sous-marins et avions, les champs de silos situés dans la région du Xinjiang, dans le nord-ouest de la Chine, constituent le cœur de la force nucléaire chinoise.
Le renforcement nucléaire de la Chine est scruté par de nombreux pays en raison du manque de transparence de Pékin dénoncé par un certain nombre de diplomates étrangers.
L’un des piliers de la doctrine nucléaire chinoise est la politique de "non-recours initial", signifiant que dans un conflit, la Chine n'aurait pas recours à l'arsenal nucléaire en premier.
Des diplomates et analystes occidentaux de haut rang affirment toutefois que la Chine pourrait recourir à la coercition nucléaire pour limiter l’implication extérieure dans un conflit concernant Taïwan.
Ce mois-ci, le président chinois Xi Jinping a averti son homologue américain Donald Trump qu'une mauvaise gestion des désaccords au sujet de Taïwan - que la Chine revendique comme son territoire - pourrait les exposer à une "situation dangereuse".
Le ministère chinois de la Défense n’a pas répondu aux questions concernant son programme nucléaire et les développements révélés par les images satellites.
Le Pentagone a déclaré qu’il ne ferait aucun commentaire sur les questions liées au renseignement.
"DES OCTOGONES DANS LE DÉSERT"
La nouvelle infrastructure militaire s’articule autour de deux installations octogonales construites au cours des six dernières années dans le nord-est de la Chine. Toutes deux se trouvent au sud-ouest des champs de silos nucléaires de Hami – l’une à environ 140 kilomètres, l’autre à quelque 230 kilomètres.
Les images satellites montrent que les structures abritent des logements pour le personnel et de gros véhicules militaires. Elles sont flanquées de bunkers blindés et de zones fortifiées de stockage d’armes, ainsi que d’aérodromes et de terminaux ferroviaires reliant les octogones aux silos de Hami.
Les images montrent que des exercices impliquant d'imposants véhicules militaires ont eu lieu autour de l’octogone Nord ce mois-ci et au cours du mois d’avril. On distingue également sur des images récentes de grandes tentes et ce que deux analystes décrivent comme des sites de lancement camouflés creusés dans le désert.
Si l'existence des octogones a déjà été documentée, Reuters est le premier à rendre compte de l'étendue du réseau de rampes de lancement qui y sont reliées, de l'activité militaire récente autour de l'une des installations, ainsi que des évaluations des analystes.
Cinq experts en sécurité ont conclu que cette infrastructure pourrait globalement soutenir le programme nucléaire chinois, ainsi que d’autres objectifs militaires - bien que des détails essentiels restent inconnus.
Des responsables américains et des analystes en contrôle des armements affirment que la Chine développe et améliore ses capacités en matière d’armes nucléaires plus rapidement que n’importe quelle autre nation.
Le dernier rapport du Pentagone sur la modernisation militaire de la Chine indique que la production d'ogives nucléaires du pays a ralenti, mais que le pays est en bonne voie pour disposer de 1.000 têtes d’ici 2030.
La Chine a également renforcé son système d’alerte précoce, qui s’appuie sur ses satellites Huoyan-1, selon des responsables américains. Ce système est capable de détecter un missile balistique intercontinental en approche dans les 90 secondes suivant son lancement et d’alerter un centre de commandement dans un délai de trois à quatre minutes, selon le Pentagone — un délai suffisant pour que la Chine puisse tirer ses propres armes basées dans des silos avant d’être touchée.
L'étendue du réseau défensif près de ses silos pourrait distinguer la Chine des autres grandes puissances nucléaires.
Les États-Unis et la Russie s'appuient sur une combinaison de silos en nombre, de leur relative isolation et de leur construction renforcée pour dissuader une première frappe. La Chine à l'inverse mise sur une défense antimissile étendue, relève Hans Kristensen, directeur du Programme d'information sur le nucléaire de la Fédération des scientifiques américains.
(Rédigé par Greg Torode, Laurie Chen et Vijdan Mohammad Kawoosa, avec les contributions de l'équipe de vérification visuelle de Reuters; version française Etienne Breban, édité par Sophie Louet)
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