(BFM Bourse) - L'empire spatial et d'IA d'Elon Musk, qui s'apprête à faire ses débuts à Wall Street pourrait afficher une valorisation située entre 1.500 milliards et 1.800 milliards de dollars, soit l'équivalent de 80 à 96 fois son chiffre d'affaires. Des multiples irréels qui montrent surtout que le marché anticipe un changement de dimension à terme pour le groupe.
SpaceX est sur le point d'être mis en orbite à Wall Street. Selon les médias américains, l'introduction en Bourse du groupe spatial et d'intelligence artificielle d'Elon Musk doit effectuer ses premiers pas à New York jeudi 12 juin.
Cette opération s'avère peut-être la plus attendue de l'histoire, de part notamment des montants en jeu. Selon plusieurs informations de presse, le groupe pourrait lever 75 milliards de dollars lors de son introduction en Bourse, surpassant de très loin le record de 25,6 milliards de dollars de Saudi Aramco, en 2019.
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Pour rappel, SpaceX a été fondée en 2002 et a révolutionné le marché des lanceurs, c'est-à-dire les fusées permettant de mettre en orbite des satellites ou des sondes. Le groupe a notamment développé des technologies permettant des réutiliser tout ou partie des éléments de lanceurs afin de réduire les coûts.
"SpaceX ne se contente plus aujourd’hui de lancer des satellites pour des clients privés ou publics, elle transporte aussi du fret, des équipages, travaille avec la NASA, le Pentagone et développe Starship, un système de lancement géant censé ouvrir la voie à la Lune, à Mars et à des infrastructures orbitales beaucoup plus massives", explique John Plassard, de Cité Gestion.
L'entreprise intègre également Starlink, un opérateur de constellations de satellites à basse orbite (LEO) qui fournit des services de connectivités et revendique 10,3 millions d'abonnés dans plus de 160 pays.
L'an passé le groupe a par ailleurs fusionné avec xAI, une entreprise qui rassemble les technologies d'intelligence artificielle de l'empire de Musk, notamment le LLM Grok et le réseau social X.
Des multiples de revenus exorbitants
Surtout, SpaceX a de bonnes chances de devenir le groupe américain le mieux valorisé lors de son introduction en Bourse. Selon les indiscrétions de la presse américaine, la société viserait une capitalisation boursière (la valeur de la totalité de ses actions) comprise entre 1.500 et 2.000 milliards de dollars, ce qui ferait rentrer le groupe dans le top 10 mondial.
Bloomberg rapportait récemment que la société avait revu ses ambitions à la baisse, ciblant un chiffre "au moins" égal à 1.800 milliards de dollars. Saudi Aramco, lors de sa première journée de cotation en 2019, avait atterri à 1.880 milliards de dollars, selon Bloomberg.
Dans tous les cas, la valorisation de SpaceX reste astronomique et apparaît décorrélée de ses fondamentaux actuels.
Selon le document d'enregistrement déposé auprès de la Securities and Exchange Commission (SEC), le gendarme américain de la Bourse, la société a dégagé en 2025 18,67 milliards de dollars de revenus.
Pour donner un ordre d'idée, Renault, un des pensionnaires du CAC 40 les plus modestes en matière de capitalisation (environ 9 milliards de dollars), affichait de revenus plus de trois fois supérieurs à ceux de SpaceX l'an passé (58 milliards d'euros soit 67 milliards de dollars).
Ce alors que la capitalisation de SpaceX représenterait entre cinq et huit fois celle de LVMH, le plus important groupe de la Bourse de Paris (273 milliards de dollars de capitalisation).
Sur la base de ses revenus de 2025, la capitalisation de la société spatiale atteindrait entre 80 et 96 fois son chiffre d'affaires. À titre de comparaison, Hermès, le groupe du CAC 40 avec les multiples boursiers les plus généreux, se traite moins de 11 fois ses revenus publiés en 2025. Nvidia, qui connaît certes une croissance affolante, s'échange 25 fois son dernier chiffre d'affaires annuel publié.
Le marché paie "une vision extraordinairement large"
Et encore, nous nous sommes basés sur le chiffre d'affaires pour dresser ses comparaisons. Car autrement SpaceX a enregistré un résultat brut d'exploitation ajusté de 6,6 milliards de dollars et surtout une perte opérationnelle de 2,6 milliards de dollars.
En comparaison ses dépenses d'investissement ("capex") sont de 20,7 milliards de dollars. Par ailleurs sa consommation de trésorerie s'avère trois fois supérieure à celle générée par ses opérations (19,6 milliards de dollars contre 6,8 milliards de dollars).
Au regard de ces comptes financiers guère emballants, comment justifier des multiples boursiers si stratosphériques? Difficilement à vrai dire.
Une partie de l'exubérance de marché entourant le groupe s'explique par les technologies d'IA de l'entreprise. C'est d'ailleurs ce segment qui concentre le gros des pertes opérationnelles de la société (6,36 milliards de dollars), SpaceX privilégiant les investissements "pour saisir les opportunités majeures offertes par les applications d'IA et les infrastructures informatiques", dixit son document d'enregistrement.
"Les pertes sont colossales, mais elles traduisent surtout une stratégie d’investissement extrêmement agressive", souligne Matéis Moufflet, analyste chez XTB. "SpaceX n’est plus seulement une entreprise spatiale, c’est désormais un titan de l’IA et des infrastructures de calcul", ajoute-t-il.
"Le marché ne paie pas seulement les revenus actuels, mais une vision extraordinairement large de ce que SpaceX pourrait devenir. On ne valorise plus seulement des fusées, ni seulement Starlink, mais une infrastructure globale reliant internet, défense, données, intelligence artificielle, satellites, lancements et souveraineté technologique. Le 'but ultime' d’Elon Musk", développe de son côté John Plassard.
Symbole des ambitions démesurées du fondateur, une partie de la rémunération variable de Musk (200 millions d'actions SpaceX) lui sera octroyé si SpaceX parvient à créer une colonie sur Mars d'au moins un million d'habitants.
Un "ticket d'entrée"
Au-delà de ce fait insolite, la société estime son marché potentiel à 28.500 milliards de dollars (hors Chine et Russie), un chiffre proche du PIB américain (30.700 milliards). Sur ce montant, le gros provient des opportunités liées à l'IA et évaluées à 26.500 milliards de dollars.
"Cela explique pourquoi certains investisseurs parlent moins de multiples financiers classiques que de “ticket d’entrée” dans une plateforme stratégique unique. Mais cela pose aussi une question essentielle : quand une IPO (introduction en Bourse, NDLR) devient aussi grosse, aussi attendue et aussi symbolique, le prix reflète-t-il encore les fondamentaux, ou reflète-t-il surtout la rareté, la contrainte indicielle (car SpaceX devrait être inclus dans plusieurs indices boursiers d'envergure) et le culte du fondateur ?", s'interroge John Plassard.
Valoriser le rêve plutôt que la réalité a ses limites. "Nous estimons que la société a été largement surévaluée et que les investisseurs auront l'occasion d'acheter ses actions à des niveaux plus intéressants après l'introduction en Bourse", juge Morningstar qui a débuté le suivi de la société le 1er juin dernier.
"La valeur de marché actuelle de l'entreprise dépend de sa capacité à ouvrir la voie à de nouvelles sources de revenus, telles que l'informatique orbitale, ce qui nous semble possible compte tenu des atouts uniques de l'entreprise, toutefois, leur viabilité, leur calendrier de mise en œuvre et leurs résultats financiers restent très incertains", développe l'intermédiaire financier.
L'entreprise voit le groupe potentiellement ajouter des dizaines de milliards mais pas des centaines de milliards de dollars de revenus au cours de la prochaine décennie.
Si les activités d'IA de l'entreprise bénéficient d'opportunités "larges", elles posent également "un risque important de destruction de valeur pour la société", considère l'intermédiaire financier.
Le bureau d'études valorise SpaceX à seulement 781 milliards de dollars, moitié moins que les plus bas chiffres circulant ces dernières semaines.
Morningstar s'attend néanmoins à ce que les premiers pas en Bourse de la société se déroulent bien, tout du moins à court terme.
"Avec un flottant initial modeste soutenu par la quasi-totalité des banques d'investissement de la planète, un engouement des investisseurs pour les offres liées aux infrastructures d'IA et une intégration sans précédent dans l'indice Nasdaq 100 à peine 15 jours de Bourse après l'introduction, nous pensons que le cours de l'action SpaceX devrait résister à la baisse et pourrait même progresser, du moins pendant un certain temps", reconnaît l'intermédiaire financier.
Mais dans les mois suivants, le titre se retrouverait "sous pression" au vu de sa survalorisation initiale.
L'exemple Tesla
Cité par Bloomberg, Aswath Damodaran, un professeur de Finance à la New York University, juge la valorisation de SpaceX plus proche de 1.000 milliards de dollars que de 2.000 milliards.
L'universitaire considère toutefois que la société possède un potentiel important de croissance de ses revenus et de ses bénéfices. Le professeur met en avant l'exemple de Tesla, l'autre société d'Elon Musk.
En 2010, le constructeur automobile spécialisé dans l'électrique s'était introduit à 17 dollars l'action et valait à peine 2,2 milliards de dollars. Ses revenus s'établissaient alors à 97 millions de dollars. Actuellement l'entreprise pèse pour 1.590 milliards de dollars et son chiffre d'affaires tutoie les 100 milliards de dollars, soit une multiplication par 1.000.
"Il faut lui rendre justice (à Musk, NDLR) car il a créé deux entreprises qui sont de véritables bijoux de technologies", estime Aswath Damodaran. L'universitaire considère d'ailleurs que SpaceX est en meilleure position de Tesla pour saisir des opportunités de revenus mirobolantes, en raison de son avance sur la concurrence.
Mais l'exemple de Tesla a ses limites. À l'heure actuelle, les investisseurs ne valorisent pas les activités d'automobiles du groupe, mais ses hypothétiques revenus futurs tirés des véhicules autonomes, de l'IA, des robotaxis ou encore d'Optimus, les robots humanoïdes de la société.
Plusieurs commentateurs jugent ainsi que Tesla affichent une capitalisation beaucoup trop généreuse au regard de ses fondamentaux. Cela a été le cas récemment de Michael Burry, célèbre investisseur connu pour s'être enrichi en prédisant la crise des subprimes. Burry juge Tesla "ridiculement surévalué", considérant que son cours se base sur "la fantaisie".
