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Interview : Michel rocard s'exprime sur la crise financière

vendredi 31 août 2007 à 11h42
BFM Bourse

(BFM Bourse) - Entretien accordé à La Vie Financière par Michel Rocard, ancien Premier ministre et député européen, responsable du comité de réflexion sur la revalorisation du métier d'enseignant. Observateur attentif de l'évolution de la mondialisation économique et financière, l'ancien Premier ministre appelle de ses voeux une régulation des marchés.

Etes-vous étonné par ce qui se passe actuellement sur les marchés financiers ?

La fragilité du système financier international, qui se traduit par de violentes convulsions récurrentes, vient d'être mise en évidence par les déséquilibres américains, principalement l'excès d'endettement généralisé aux Etats-Unis. Mais je ne m'attendais pas à ce que l'élément déclencheur soit le marché des subprimes. Le système aurait aussi bien pu achopper sur les excès du financement par les banques centrales asiatiques, celle de Chine, notamment, des déficits américains.

Qu'est-ce qui ne va pas dans le monde de la finance ?

Plusieurs choses. La première est l'exigence de rentabilité exorbitante imposée aux actifs industriels, qui sont incapables d'y répondre à long terme. On assiste donc à une fuite en avant, via une sophistication financière sans limites, pour tenter de résoudre une équation impossible, créant de fait un gigantesque fossé entre l'économie réelle et la sphère financière. Le deuxième problème a trait à l'expertise. Tous les experts sont spécialisés dans un domaine particulier du secteur financier, mais il n'y a personne pour poser un diagnostic clair sur la situation macroéconomique et financière globale. Ils disent en ce moment des choses si contradictoires qu'il est quasi impossible d'en tirer un point de vue synthétique. Enfin, le troisième problème est relatif à la régulation. Il n'y a pas d'autorité de régulation qui permette d'apporter un minimum de gestion dans ce vaste ensemble tentaculaire.

Pensez-vous que la crise va rester circonscrite au marché immobilier ?

Il y a un vrai risque. Mais, plus que d'autres secteurs de la finance, c'est la consommation, principal moteur de la croissance américaine, qui est menacée, donc les importations, notamment en provenance de Chine. Et si l'empire du Milieu est touché, par voie de conséquence, c'est l'ensemble de la croissance mondiale qui le sera également.

Y a-t-il des solutions pour éviter ces crises à répétition ?

Jusqu'à l'émergence, il y a une vingtaine d'années, des hedge funds et des private equities, le monde de la finance acceptait d'être soumis à des règles de sécurité. Il y avait des distinctions claires entre les banques d'investissement et les banques de commerce, et les intermédiaires respectaient des normes prudentielles. Cela ne s'applique ni aux hedge funds ni au private equity. Pour remettre de l'ordre, il faut rétablir la régulation. C'est une priorité absolue qui passe par des limites, des seuils, par la transparence, la sécurité prudentielle et la réduction de l'autonomie des paradis fiscaux. Mais il est peut-être nécessaire que la crise s'intensifie pour que le besoin de solutions, appuyé par une intervention de nature publique, apparaisse au grand jour. Entre-temps, des dégâts collatéraux importants se seront produits.

A quoi pensez-vous ?

L'émergence de flux financiers très importants sur le plan quantitatif, qui, représentant des dizaines de fois la production physique, sont orientés vers tout autre chose que des investissements à long terme, constitue une menace pour l'économie réelle. Certaines entreprises qui doivent répondre à des exigences de rentabilité élevée se font siphonner au détriment de leurs propres perspectives à long terme. Ces vagues de flux financiers dépassent de très loin la puissance de feu des banques centrales. Si ces dernières devaient jouer le rééquilibrage sur une période prolongée, elles ne tiendraient pas la longueur.

Qui doit se lancer dans un tel chantier ?

La question est délicate, puisque aucune institution compétente n'existe. Il faudrait mettre sur pied une conférence internationale dont l'objectif serait d'instituer un pouvoir régulateur, de surveillance et d'avertissement. Néanmoins, nous sommes confrontés au problème suivant : il n'y a pas une acceptation suffisante du fait qu'il est du devoir de la puissance publique d'intervenir afin de préserver les équilibres. D'autant qu'une bataille effroyable est à mener contre ceux qui ont intérêt à ce que le système actuel se perpétue. Ceux-là ne manqueraient pas de rappeler, dans des amalgames dangereux, les travers de l'économie administrée, afin d'empêcher une prise de conscience quant à la nécessité de la régulation.

Vous ne semblez pas très optimiste ?

Je suis inquiet. Une crise financière très grave serait de nature à déstabiliser en profondeur nos démocraties occidentales. Je ne sais pas comment nous pourrions sortir, aujourd'hui, d'une crise de l'ampleur de celle de 1929. Peut-être, encore une fois, ferions-nous appel à des régimes autoritaires. Mais l'inconscience de la puissance publique en général est ma plus grande inquiétude du moment. Les autorités d'Etat ne savent pas quoi faire et, au fond, refusent d'en parler.

Propos recueillis par Michel Blanchot

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