Andréa Brignone Associé Exact
Andréa Brignone, associé Expérience et Action et auteur du Tao de la Bourse et du Trading, est économiste, chargé d’enseignement à Paris II Panthéon Assas. Auteur de l’encyclopédie de l’économie de Larousse, il est également expert auprès de la Commission Européenne. Conférencier …
(BFM Bourse) - Pendant que l'Europe était en vacances, le monde continuait à bouger : une nouvelle guerre s'était déclarée. Les Européens dans leur majorité ont découvert une région qu'ils peinent à placer sur la carte : le Caucase et en particulier l'Ossétie et la Georgie.
Cette guerre n'est que le premier éclair visible de vastes transformations géoéconomiques qui vont affecter notre planète dans les années qui viennent et dont la compréhension est nécessaire à l'investisseur de long terme. En effet tous les actifs vont être concernés : devises, matières premières, éléments patrimoniaux divers ainsi que le niveau de vie. Les hommes politiques ne voyant que par leur réélection, les commentateurs de la presse audiovisuelle et certains « intellectuels » ne voyant que leur intérêt immédiat ou motivés par leur paresse, ne voient pas ou feignent de ne pas voir que les évolutions économiques actuelles sont la conséquence d'un vaste mouvement qui pourrait se résumer de la façon suivante : l'argent et par conséquent le pouvoir sur les événements est en train de passer de l'ouest à l'est et du nord au sud.
Revenons à la Géorgie. Quels sont les fondements de cette guerre ? D'abord examinons le terreau. A la suite de la chute de l'URSS, un certain nombre de pays sont devenus indépendants. C'est le cas de la Géorgie. Certains territoires comme l'Ossétie, l'Abkhazie, le Nagorny Karabakh, la Moldavie, la Crimée se sont trouvés administrativement reliés à un pays donné alors que leurs populations étaient ethniquement différentes de ces pays. Pour l'Ossétie, il s'agissait d'une division et d'un rattachement effectué par Staline et datant de 1922. A la suite de différents troubles et guerres les parties ont abouti à des statuts plus ou moins instables qui n'ont pas résolu les problèmes. Certains de ces pays considèrent qu'ils continuent à faire partie de la Russie, alors que les autorités administratives considèrent qu'ils font partie de leur territoire.
Maintenant regardons les éléments géopolitiques. La Russie considère que sa zone d'influence s'étend aux frontières de ce qui était anciennement l'URSS. Exactement comme les Etats-Unis considèrent que l'Amérique Latine fait partie de leur zone d'influence. Pour la majorité de ces anciens pays, cela leur convient. Pour les pays placés à l'Ouest et en particulier pour l'Ukraine et la Georgie cela ne leur convient pas. Pourquoi ? A la chute de l'Union Soviétique, de nombreux businessmen américains, souvent d'origine des pays de l'Est comme Georges Soros, par exemple, comprennent que s'ils agissent de façon intelligente, ils pourront être des acteurs importants de la vie économique des pays de l'Est et en particulier de l'ancien bloc soviétique. Ils opèrent donc sur plusieurs fronts :
-politique : en essayant d'imposer le modèle démocratique américain à travers différentes fondations humanitaires, -religieux : à travers les missionnaires de différentes sectes et en particulier des évangélistes, des scientologues etc. -Et finalement, économique : en prônant un modèle d'économie de marché, qui dans leur esprit doit aboutir à des privatisations dont les fonds d'investissements crées ad hoc par eux pourront en être les bénéficiaires. La première cible est bien sûr la Russie mais aussi l'Ukraine et la Georgie.
Si dans un premier temps (période de 1991 à 1998) cela semble fonctionner, la crise économique et institutionnelle qui s'en suit, amène le gouvernement russe à prendre des mesures sur les trois plans. Une grande partie des businessmen américains perdent leurs illusions. Parallèlement, le prix du brut augmentant à partir d'un plancher de 10 USD le baril, va donner à la Russie les ressources nécessaires pour ne plus dépendre de l'aide américaine. La Russie développe alors son propre modèle sur tous les plans et met en œuvre un projet de restauration de sa puissance. Les américains se rabattent donc sur l'Ukraine et la Georgie en laissant de nombreuses plumes dans l'opération. (Voir en particulier l'affaire Yukos –Khodorkovsky-Carlyle).
A ce point, il est nécessaire de se rappeler (j'ai déjà développé ce thème dans des articles précédents), que les moteurs de l'économie américaine sont essentiellement la haute technologie, la guerre et l'immobilier. Après la chute du mur de Berlin, les industries de défense américaines avaient connu un fort déclin. Ce qui permit à des groupes comme Carlyle par exemple, proche du gouvernement, de mettre la main sur de nombreux fleurons de cette industrie. Il restait à valoriser ces investissements. L'engouement sécuritaire qui suivit après l'attentat du 11 Septembre 2001, la guerre d'Afghanistan, la guerre d'Irak répondent à cette nécessité. Ces guerres se font naturellement sous le couvert de démocratie et de libération des peuples. (C'était d'ailleurs les mêmes raisons qui étaient invoqués par l'URSS dans le temps). D'autre part, cela permet d'injecter les dollars produits par la planche à billet, de façon beaucoup plus rapide que le soutien à l'économie ou que les activités humanitaires. J'ai déjà traîté ces techniques d'"open market policy" étendues au niveau mondial dans des articles précédents. Ces injections massives de dollars sont de véritables brûlots et cela ne peut continuer qu'avec la bonne volonté des autres pays, sinon le dollar s'écroulerait littéralement. A titre d'exemple, la Russie détenait fin 2007 pour 100 milliards de dollars (soit 20 % de la totalité de son fond souverain) d'obligations de Fanny Mae et de Freddy Mac.
D'autre part, la guerre directe ne semble pas rallier tous les suffrages de l'opinion publique américaine comme on peut le voir sur la présence des troupes américaines en Irak. Il faut donc trouver des situations qui permettent à l'industrie de défense de continuer à tourner sans trop impliquer les « boys américains ». On revient donc à la vieille théorie des conflits délégués. La Georgie était un terrain idéal : un dirigeant acquis aux thèses américaines et dont le pouvoir est chancelant, une situation embrouillée et peu claire, une bonne occasion de tester la volonté russe et de vaincre les résistances à l'installation de rampes de missiles en Europe.
Ajoutons des élections présidentielles limites pour le parti républicain. Finalement une Europe qui commence à prendre un peu trop d'indépendance (on l'a vu dans les décisions de la Banque Centrale Européenne) et de force au gré de certains. Les ingrédients étaient là. Il suffisait de préparer le cocktail et de le boire.
Nous verrons lors de prochains articles quels sont le rôle de l'Europe, les scénarii possibles et surtout les conséquences possibles en matière économique et de valorisation des actifs.