Andréa Brignone Associé Exact
Andréa Brignone, associé Expérience et Action et auteur du Tao de la Bourse et du Trading, est économiste, chargé d’enseignement à Paris II Panthéon Assas. Auteur de l’encyclopédie de l’économie de Larousse, il est également expert auprès de la Commission Européenne. Conférencier …
(BFM Bourse) - Ceux qui ont une bonne vision sont considérés à l'instar des sorciers. Ainsi en est-il des bons analystes techniques qui souvent contre l'opinion majoritaire, donnent une évaluation de la situation qui n'est pas conforme au consensus. En effet en matière boursière, voir n'est pas un acte simple. Pour chacun d'entre nous, la réalité lui est propre. Et si deux analystes contemplent le même graphique, ils peuvent en tirer deux conclusions opposées. Pourquoi ?
Si nous étions des machines, notre cerveau ne traiterait que de l'information référencée et dont la valeur logique serait « vrai, faux ». Des séquences logiques contenant les mêmes entrées avec les mêmes valeurs logiques donneraient toujours les mêmes résultats. Pourquoi n'en va t-il pas de même avec les êtres humains? Pour comprendre cela, les sciences cognitives nous sont d'une grande utilité. Une première observation nous montre que le cerveau humain ne stocke pas l'information comme une machine. Prenons un exemple. Vous faites une opération boursière qui vous réussit pleinement. Vous en ressentez un sentiment de joie, peut-être de fierté. Cette opération va s'inscrire dans votre cerveau non seulement comme un résultat, mais comme un ensemble complexe d'information qui comprendra l'opération elle-même, vos angoisses, votre joie et votre fierté, et peut être même le temps qu'il faisait et ce que vous aviez pris à votre déjeuner. Autrement dit, le cerveau humain stocke l'ensemble des informations venant de tous vos capteurs (yeux, oreilles, peau, coeur etc.) et l'ensemble des émotions qui ont accompagné l'opération.
Un ordinateur de son côté, ne va stocker l'opération que de la façon suivante : achat à tel prix, vente à tel prix, différence x). C'est exactement comme lorsque vous faites un backtest d'un système de trading. Vous vous dites : c'est très simple, il me suffit d'acheter quand le MACD et le stochastique croisent ensemble à la hausse et de vendre dans la situation inverse. Certes, cela est probablement vrai (surtout quand vous regardez votre backtest, une fois que les choses se sont passées). Le seul problème est que n'ayant pas la froideur de l'ordinateur, vous avez pris en compte de très nombreux éléments. Certains étaient pertinents, comme par exemple de constater que le croisement s'est effectué dans une zone haute et qu'il pouvait donc s'agir d'un faux signal. Et d'autres moins pertinents comme par exemple « la dernière fois que j'ai pris position semblable, je me suis fait avoir !».
Cette prise en compte de nombreux événements fait que vous avez à la fois une supériorité sur l'ordinateur (vous ne prenez que des positions réellement motivées) et une infériorité (dans la mesure où vous n'agissez pas alors qu'il faudrait le faire). Les tenants du trading automatique sont bien conscients de ce problème. Ils en viennent à complexifier tellement un système de trading, que finalement l'ordinateur se comporte comme un être humain, et ne prend plus de décisions.
Ainsi celui qui aura une position perdante, ne verra que les petits signes lui montrant que le marché va dans son sens, et négligera les signes plus importants, qui lui signalent que le marché est fondamentalement dans le sens opposé. Sur ce dernier point, d'ailleurs, l'utilisation des trois graphiques ayant trois unités temporelles dans un rapport de 5 est d'une grande utilité.
Une deuxième raison qui empêche l'être humain de voir correctement, est le phénomène que les psychologues appellent l'adhérence. Ce phénomène qui est partie intégrante de la théorie de l'engagement peut être décrit brièvement de la façon suivante : celui qui a pris une décision en toute liberté (ou à qui, il semble qu'il ait pris une décision en toute liberté) a du mal à prendre une décision contraire à celle qu'il avait initialement prise. En effet, la plupart du temps, l'être humain a besoin de cohérence, ce qui l'empêche de revenir en arrière. L'exemple le plus connu est celui d'un homme qui s'est fait refiler une voiture d'occasion qui est un véritable tacot et qu'il a payé fort cher. A brève échéance il va se trouver devoir faire à des dépenses importantes de réparations. La seule bonne décision serait de jeter la voiture à la casse. Mais il va trouver des tas de raisons pour justifier son achat et continuer à nourrir le gouffre. Il en est de même de l'opérateur boursier : c'est le fondement des fameuses moyennes à la baisse. Ces fameuses moyennes à la baisse ont conduits les acheteurs d'Alcatel en 2000 à 96 euros, à continuer à en acheter à 60 euros, puis à 40 jusqu'au moment où le titre n'a plus valu que le prix d'une tasse de café au bar.
Dans un prochain article, nous verrons s'il existe des techniques permettant de s'affranchir des mauvais tours, que nous joue notre vision.