Andréa Brignone Associé Exact
Andréa Brignone, associé Expérience et Action et auteur du Tao de la Bourse et du Trading, est économiste, chargé d’enseignement à Paris II Panthéon Assas. Auteur de l’encyclopédie de l’économie de Larousse, il est également expert auprès de la Commission Européenne. Conférencier …
(BFM Bourse) - Ces derniers temps la spéculation a de nouveau mauvaise presse. Les figures de l'accapareur, de l'affameur et de l'usurier ne sont pas loin ! Les hommes politiques et souvent les chefs d'entreprises reprochent aux spéculateurs de jouer contre les devises, de faire monter les prix, de jouer contre la « vraie » valeur d'une entreprise etc. De plus on reproche aux spéculateurs leur créativité. Ils inventeraient des outils virtuels sans commune mesure avec la réalité pour faire de l'argent et tromper le bon peuple. Les produits dérivés sont dans la ligne de mire des hommes politiques. Et cela leurs permet sous des demandes de réglementation de souvent cacher leur incompétence et leur méconnaissance des phénomènes économiques. Essayons de mettre un peu d'ordre dans tout ce fatras.
D'abord disons que la spéculation naît parce qu'il y a un hiatus entre ce que ressent le marché et ce qui est affiché. Quand Soros a attaqué les devises asiatiques c'était parce qu'il y avait une anomalie entre l'état économique des pays concernés et la valeur de leur monnaie. Et non le contraire ! La spéculation donne toujours une information sur la réalité des choses. Combien de fois on entend des chefs d'entreprises dire : « le cours de bourse ne reflète pas la réalité de mon entreprise » !
En réalité le cours de bourse reflétait une situation que souvent eux-mêmes ignorent et que le marché anticipe. Certes la spéculation à très court terme peut refléter des rumeurs et des humeurs souvent infondées. Mais généralement le marché redresse rapidement la situation. Et cela est souvent dû à des spéculateurs à plus long terme dont la stratégie ne se fonde pas sur des rumeurs, mais sur des dysfonctionnements.
Maintenant examinons le marché des dérivés. Le marché des produits dérivés n'est pas un marché d'actifs. C'est un marché où s'échangent des risques. De ce fait, la valeur du sous-jacent, sur lequel porte le dérivé, en est la composante la plus importante mais elle n'est pas la seule. Un autre paramètre extrêmement important est la perception qu'ont les opérateurs du risque qui est attaché au sous-jacent. Cette perception donne lieu au phénomène qui est appelé volatilité. Volatilité historique quand elle est constatée ou volatilité implicite quand elle représente le sentiment actuel des opérateurs sur un sous jacent donné, c'est-à-dire en quelque sorte le consensus du niveau de risque. Ajoutons à cela que plus l'opération porte sur un futur éloigné et plus la prise de risque est importante. Ce qui donne lieu à la création d'une valeur temps, valeur qui se réduit au fur et à mesure que l'on approche de l'échéance.
Les produits dérivés ont été crées pour pouvoir transférer le risque à d'autres intervenants. En réalité il s'agit d'une véritable assurance répondant à un besoin donné : prenons l'exemple bien connu de l'activité de la pêche. La composante principale du prix de revient de l'activité de la pêche est représentée par le carburant. Comme vous l'avez certainement remarqué, chaque fois que le prix du gasoil augmente fortement, les pêcheurs bloquent les ports.
Supposez que un pêcheur puisse s'assurer contre la hausse du carburant (des tentatives ont été faites mais pas tout à fait avec les instruments adéquats). Cela veut dire qu'il va pouvoir se couvrir contre la hausse des carburants, en achetant par exemple d'avance sa consommation d'une année au prix actuel. Mais cela va entraîner une immobilisation de trésorerie trop forte, que la plupart des pêcheurs ne peuvent assumer. Il va donc se tourner vers le marché des dérivés où il trouvera un produit qui lui permettra de se protéger de la hausse du carburant en se couvrant de la différence entre le prix actuel et une hausse donnée. Bien sûr cela lui coûtera un certain prix (comme toute assurance), mais il pourra envisager sereinement son exploitation pour l'année qui vient.
Ceci étant il faut bien qu'il trouve une contrepartie, c'est-à-dire quelqu'un qui moyennant un prix convenu (la prime) acceptera de jouer le jeu. Et c'est ici que le spéculateur pointe son nez. Car si ce dernier n'existe pas, le pêcheur ne pourra pas céder son risque. Le spéculateur prend le pari que le gasoil restera au même niveau ou même qu'il baissera. Ou alors il se contentera d'encaisser une prime et la valeur temps. C'est ce que font les banques quand elles émettent des warrants ou vendent des options.
A charge pour elles de se couvrir d'une façon ou d'une autre. C'est l'arbitrage qui représente l'essentiel de l'activité bancaire sur les produits dérivés. Le vrai spéculateur lui, va jouer une direction. Sans lui plus d'arbitrage possible. Il faut bien que quelqu'un paye ou encaisse. Ainsi le spéculateur est indispensable à l'équilibre de toute l'activité économique. Le dénigrer, c'est remettre en cause le fonctionnement de l'ensemble du système. Même l'URSS l'avait compris, elle qui a créé à l'époque travers ses deux banques occidentales le marché de l'Eurodollar.
Donc Messieurs et Mesdames les politiques ne criez pas haro sur les spéculateurs, et souvenez vous de l'adage de Lao Tseu dans le Tao To King : « On dirige un pays comme on fait frire un petit poisson ». Cela veut dire qu'il ne faut pas trop agiter la poêle sous peine d'abîmer le poisson.
Pour ceux qui sont intéressés par la gestion de risque vous trouverez demain sur mon blog http://taodutrading.canalblog.com un premier article sur la VAR (Value at Risk) pour essayer de mettre à portée de l'investisseur individuel cette méthode utilisée par tous les établissements financiers.