Andréa Brignone Associé Exact
Andréa Brignone, associé Expérience et Action et auteur du Tao de la Bourse et du Trading, est économiste, chargé d’enseignement à Paris II Panthéon Assas. Auteur de l’encyclopédie de l’économie de Larousse, il est également expert auprès de la Commission Européenne. Conférencier …
(BFM Bourse) - Un monde qui finit ! Un autre capitalisme va naître ! Il faut revenir à l'économie réelle ! Une page se tourne ! Et le plus beau : les warrants sont à proscrire, c'est scandaleux de spéculer pour se protéger ! Comprenne qui pourra. Bref, depuis le début de la Crise (elle mérite une majuscule), on entend de tous bords des avis éclairés de gens qui n'ont aucune idée du fonctionnement de la finance en général, et des marchés en particuliers. Il est toujours très difficile de percevoir les mouvements de fonds quand on est plongé au cœur de la tempête. On peut cependant suivre l'adage de la cavalerie « Voir loin quand on est court ». Quel est le point commun de toutes les organisations financières qui ont bu la tasse d'une façon ou d'une autre ? C'est très simple. Elles sont dirigées par des gens qui ont le même mode de pensée. Cette pensée unique est le fruit d'honorables institutions dont la plus connue est l'université de Harvard qui a fait des émules dans le monde entier. Autrement dit l'enseignement du Business et du Management (toujours avec majuscules). Peter Drucker, le célèbre spécialiste du management l'a dit : on a été obligé de créer l'enseignement du management car il y a peu de dirigeants naturels des affaires et le monde moderne a besoin de nombreux dirigeants. L'ennui de l'enseignement du management est que non seulement il ne crée pas de génies, mais il tue dans l'œuf ceux qui pourraient le devenir. Je me rappelle de ce président d'une grande banque anglaise qui disait : « je ne recrute pas des gens venant des business schools. Ce qu'ils me disent, je le lis tous les matins dans le Financial Times. C'est pour cela que je recrute des mathématiciens et des littéraires. Comme par hasard, cette banque est l'une de celles qui a jusqu'à aujourd'hui le moins à souffrir de la tempête. Il s'agit de la Barclay's. Pourquoi ce modèle a-t-il été créé ? Parce qu'il correspondait au besoin de la société américaine: faire de l'argent vite et de monter de grosses affaires, « Big is Beautiful ». Comme le niveau de formation générale était très moyen, il fallait des idées simples et surtout très normalisées que tout le monde puisse comprendre et mettre en pratique vite.
Nous touchons ici le premier défaut du système, dans lequel malheureusement le monde entier s'est engouffré. Normaliser et certifier comporte des conséquences très lourdes. Cela impose des carcans, tel un lit de Procuste. Si vous n'êtes pas dans la norme, vous êtes à rejeter. Cependant, être dans la norme ne garantit pas que vous soyez bon. Elle garantit uniquement que vous répondiez à la norme. Un point c'est tout. C'est très reposant ! On n'a plus à penser, il suffit que l'on rentre dans la norme. D'où les organismes de certifications et d'évaluations divers et variés. Il en est de même pour le gérant d'actif. Si un organisme de rating accorde un bon rang à tel actif, on le met en portefeuille sans aller plus loin. En effet si cet actif dégringole, il peut toujours répondre : il avait telle note, donc je l'ai pris. Par contre, que ne risque t-il- pas d'entendre, s'il a pris un actif avec une mauvaise note et que la valeur de celui-ci chute. C'est le célèbre principe CYA (Cover Your Ass) ou encore protégez vos fesses ; principe de base de l'employé de toute organisation qu'il soit manager ou fonctionnaire. Ainsi, on fabrique la pensée unique. Ce qui fait que tout le monde pense de la même façon et que tous les moutons vont à l'abattoir de la même façon. Le seul problème est, qu'en matière financière, on entraîne beaucoup de monde avec soi.
Deuxième défaut : le marketing à tout crin. Peu importe le produit ou la qualité du produit, il faut le vendre ! Un grand patron américain (je crois qu'il s'agissait du patron de Wal Mart) disait : « Le génie américain » c'est la vente ! Après avoir vendu des voitures dangereuses, des ordinateurs et des aspirateurs qui ne marchaient pas, on s'est mis à vendre des produits financiers pourris (cela ne date pas d'aujourd'hui). Et nos braves financiers, formés désormais à la pensée unique se sont empressés des les acheter, sans se poser de questions (ils ne savaient d'ailleurs pas ce qu'ils achetaient, la seule chose importante étant que l'actif ait un bon « rating »).
Troisième défaut : la paperasserie et les normes de contrôle. Dans la mesure où vous embauchez des gens à la pensée normalisée, il faut les contrôler de façon normalisée. Cela coûte moins cher et on a des repères. D'où les innombrables normes comptables dont certaines extrêmement dangereuses, telles celles qui exigent que les organismes financiers réévaluent leurs actifs tous les jours (mark to market). Cela ressemble à la personne qui serait obligée de réévaluer, en permanence la valeur de sa maison parce que dans le quartier quelqu'un a eu besoin d'argent et a bradé sa maison. Les audits permanents et reporting divers n'ont qu'un effet lénifiant dans la mesure où ils obéissent aussi à des normes que l'on peut apprendre à tourner si l'on est créatif, comme par exemple dans le cas Kerviel. Les entreprises modernes sont devenues des bureaucraties noyées sous l'information inutile et coûteuse, qui n'enrichit que les cabinets d'audits (américains) et qui n'ont pour but que d'obéir au CYA (voir plus haut). Alors que la productivité de l'ouvrier français est l'une des plus élevée du monde, comment se fait-il que nous n'explosions pas les marchés. Très simple ! La productivité moyenne est faible, car il faut produire de la paperasse coûteuse et inutile qui grève toute productivité. On délocalise non pas seulement pour le coût de production, mais pour le coût administratif de la production.
Conclusions : Espérons que cette crise fera réfléchir nos têtes pensantes et qu'elles remettent sérieusement en cause notre mode d'organisation et notre mode de formation. Nous sommes de culture gréco-latine. Certes, nous sommes un peu plus brouillons, mais cela permet la créativité. Ce monde de moutons, de big brothers et de culture de marketing au rabais n'est pas le nôtre. Nous vivons désormais avec depuis une trentaine d'année. Et, comme par hasard cela fut la fin des trente glorieuses !