Andréa Brignone Associé Exact
Andréa Brignone, associé Expérience et Action et auteur du Tao de la Bourse et du Trading, est économiste, chargé d’enseignement à Paris II Panthéon Assas. Auteur de l’encyclopédie de l’économie de Larousse, il est également expert auprès de la Commission Européenne. Conférencier …
(BFM Bourse) - Je ne reviendrai pas ici sur les mouvements de marchés, J'en ai assez parlé la semaine passée.
Penchons nous d'abord sur l'affaire Société Générale, dont je n'ai pas tous les détails à l'heure où j'écris : une belle fraude dont n'aurait pas osé rêver les scénaristes de séries B américaines. Dans la matinée l'antienne classique, « Il faut plus de régulation » a été entendue venue de plusieurs sources. Il serait bon que les personnes auxquelles appartiennent les voix qui prononcent ces mots aient quelques connaissances des choses dont elles parlent. S'il y a une activité qui est réglementée à travers le monde, il s'agit bien de l'activité bancaire et financière. Le problème n'est pas là. Il est dans la perte généralisée de bon sens et de sens des responsabilités. Expliquons-nous. Depuis de nombreuses années, j'ai attiré l'attention sur le problème grave consistant à déléguer aux « processus » et en particulier aux « processus automatisés » la fonction d'attention que demande toute activité de direction qu'elle soit publique ou privée. Lors du discours de remise des diplômes du Master2 d'Assas « Audit et Expertise Informatique » en 2003, j'avais souligné les dangers auxquels s'exposait la Société en laissant la main aux « processus » et en particulier aux dangers de manipulation par des individus qui connaîtrait la façon de mise en œuvre des « processus ». Je disais que cela leur ouvrait des espaces de liberté incontrôlables, dus d'une part à la technicité et d'autre part à la paresse des gens qui étaient censés contrôler.
L'affaire de la Société Générale, comme celle de Calyon cet été, comme celle de la Barings il y a quelques années, prouvent que malheureusement, j'étais dans le vrai.
De quoi s'agit-il ? Dans les banques toute une série de réglementations et de procédures dont les plus connues sont Bâle1 et Bâle2, mais aussi toute une série de dispositifs plus locaux comme ceux mis en place par les différentes banques centrales permet d'évaluer le risque de tel ou tel établissement bancaire. La base de ces dispositifs est le « reporting », c'est-à-dire des rapports périodiques établis selon des procédures normés et des critères eux-mêmes normés sinon normalisés. Petit à petit, ces procédures prudentielles sont devenues non seulement parties intégrantes des systèmes de gestion, mais pratiquement ont constitué les systèmes de gestion eux-mêmes. Peu de gens y comprennent grand-chose. On ne regarde que les résultats. Un peu de la même façon que de nombreux stratégistes font confiance aux organismes de notations, sans trop bien savoir comment ceux-ci aboutissent à leurs notations ou comme on regarde les sondages sans savoir comment ils sont bâtis. On s'attache beaucoup plus à la procédure, qu'aux chiffres qui entrent dans le « process » et à leurs validités. Ceci est confortable pour tout le monde. On vérifie lors de séances d'audit le suivi de la procédure et non de la validité des informations entrantes. On trouve cela dans tous les processus de certification. La forme a complètement remplacé le fond. Démarche typiquement anglo-saxonne dont Max Weber aurait dit qu'elle était la projection du comportement religieux anglo-saxon. Attitude prônée par les Business Schools qui font tant l'admiration de nos « élites ». De ce fait cela permet à des individus qui connaissent les mécanismes de créer des opportunités. Ces dispositifs créent le vide nécessaire qui permet la réalisation de projets normalement impossibles. Tout joueur de Go sait cela.
Une deuxième condition est naturellement nécessaire : il faut que les gens qui contrôlent ait confiance dans les processus. Ce qui est le cas. Car dans les systèmes d'éducation qui sont les nôtres, la confiance dans les processus (assimilés à des lois de la physique) est la base du fonctionnement d'une société politiquement correcte. Le scepticisme et l'esprit critique en sont exclus et mêmes indésirables : Cela remettrait en cause les fondements du système. On a déjà connu cela sous les systèmes communistes. Et on le rétablit à notre façon. On avait bien voulu, il n'y a pas si longtemps en France, supprimer l'enseignement de l'histoire au lycée !
Venons maintenant aux fameux « subprimes ». Croyez vous que le problème soit différend ? Non ! Par paresse et par esprit de lucre non contrôlé, on utilise des modèles mathématiques sans tenir compte des conditions dans lesquelles ils s'appliquent. Et à partir de cela tout est possible ! Je n'ai rien contre les modèles. J'en fabrique. Mais j'ai souvent du mal à expliquer à mes clients qu'il est nécessaire de vérifier que les hypothèses d'origines restent valables. Il est tellement commode de se reposer sur une belle construction et l'incriminer si nécessaire ! Comment fait votre guichetière de votre agence bancaire quand il y a une erreur : « C'est l'informatique ! », et non l'individu qui a rentré les chiffres.
C'est ainsi que nos banquiers ne savent plus évaluer les risques et ne prêtent plus aux petites entreprises dont le risque statistique et mutualisé est faible, et se lancent dans des opérations que tout banquier propriétaire de sa banque éviterait comme la peste.( La preuve? Aux Etats-Unis la très grosse majorité des petites banques détenues par des propriétaires familiaux n'est pas rentrée dans ce jeu mortel). Et cela crée un espace de liberté pour des financiers avertis (peut être chinois !) qui redécouvriront que le métier de la banque est de prêter à des gens qui ont des projets.
Ainsi notre Société par infantilisation et déresponsabilisation des individus, sous le prétexte de faire leur bonheur (méfiez vous toujours des gens qui veulent faire votre bonheur !), par une généralisation de réglementation : sécurité alimentaire, principe de précaution, loi anti-tabac, protection des minorités y compris des adorateurs de l'oignon et des joueurs, en arrivera à se saboter suffisamment pour que l'on crée quelque chose de plus efficace. Comme vous le voyez, je suis un indéfectible optimiste !