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L'Opep ou 60 ans de guerre des cartels pétroliers

mardi 15 septembre 2020 à 18h14
L'Opep reste le seul organisme capable de réguler le marché pétrolier

(BFM Bourse) - Né d'une volonté des pays arabes de rééquilibrer le rapport de force avec les compagnies pétrolières occidentales, le cartel vient de souffler sa 60e bougie. Et si de nombreux observateurs prédisent son déclin depuis plusieurs années avec la montée en puissance de la production américaine, l'Opep a de nouveau fait étalage de sa puissance lors de la crise sanitaire, et reste le seul maître à bord du marché, selon Benjamin Louvet. Retour sur une histoire de cartel(s).

Créée le 14 septembre 1960 au terme d'une réunion de cinq jours à Bagdad, initiée par le dernier chah d'Iran Mohammad Reza Chah Pahlavi, le ministre saoudien du pétrole Abdullah Tariki et celui des mines du Venezuela, Juan Pablo Perez Alfonso, l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) a vu son influence croître au fil des décennies. Et si certains prédisent déjà son déclin au vu de l'avènement des États-Unis en tant que premier producteur mondial, le gérant matières premières chez OFI Asset Management Benjamin Louvet n'est pas aussi catégorique.

Mais pour bien cerner les enjeux auxquels l'organisation est et a été confrontée, il faut d'abord comprendre les circonstances qui l'ont vu naître.

Les cinq exportateurs contre les "sept sœurs"

Retour dans les années 1950, donc. L'après-guerre est synonyme de pétrole abondant avec une demande exponentielle à laquelle répond une offre qui ne l'est pas moins. Les prix, eux, étaient déjà soutenus par un cartel de producteurs, sauf que celui-ci était alors composé des sept plus grands groupes pétroliers de l'époque : Standard Oil (futur Chevron), Mobil, Texaco (fusionné avec Chevron en 200), Royal Dutch Shell, Gulf Oil (qui a également fusionné avec Chevron, en 1984), Exxon et l'Anglo-Iranian Oil Company (aujourd'hui BP), surnommés les "sept sœurs". La création de l'Opep est avant tout un mouvement défensif vis-à-vis de cet autre cartel dans un contexte de baisse des revenus pétroliers pour les États qui détiennent les ressources.

De 1928 (date à laquelle sont signés les accords dits de la "Ligne rouge", par lesquels les cinq supermajors de l'époque (BP, Shell, Exxon, Mobil et la Compagnie française des pétroles, CFP) se sont partagés les ressources pétrolières de l'ancien Empire ottoman, jussqu'au début des années 1970, le marché pétrolier mondial est régi par un système de concessions d'exploitation. Plusieurs grands consortiums (parmi lesquels Aramco) sont alors formés pour permettre aux "sept sœurs" de mutualiser leurs moyens de prospection.

Les contrats de concessions alors négociés entre les compagnies pétrolières et les pays (majoritairement arabes, africains et sud-américains) dont le sous-sol regorge d'"huile de roche" prévoient que l'État transfère à titre exclusif au concessionnaire la propriété des ressources contenues dans le sous-sol, ainsi que le droit de les exploiter. En contrepartie, l'État perçoit une redevance ainsi qu'un impôt sur les bénéfices déclarés par le concessionnaire. Dans le détail, ces concessions coûtaient aux "sept sœurs" 50% des revenus pétroliers, calculés sur un prix dit "posté" du baril, fixé arbitrairement par le cartel des "supermajors", laissant aux États détenteurs des ressources le rôle ingrat de collecteurs de taxes.

Kadhafi et l'embargo de 1973 ont placé l'Opep sur l'échiquier international

En prélude à la réunion de Bagdad de septembre 1960 qui entérinera la création de l'Opep, un premier Congrès du pétrole arabe s'était tenu au Caire en 1959 après la baisse des prix "postés" annoncée par BP (immédiatement imité par ses six "sœurs") pour faire face à l'arrivée de nouveaux producteurs indépendants et à l'afflux massif de pétrole russe sur le marché. Dans la capitale égyptienne, les ministres vénézuélien et saoudien du pétrole (alors les deux plus grands exportateurs mondiaux), particulièrement remontés contre le cartel des compagnies après une nouvelle baisse des prix "postés" unilatéralement décidée par Standard Oil, conviennent alors de réunir dans le plus grand secret les représentants d'autres grands exportateurs de pétrole que sont l’Iran, l’Irak et le Koweït.

Tous répondent à l'appel et les parties en présence signent alors un "gentleman’s agreement" qui pose pour la première fois les jalons d’une politique commune vis-à-vis des compagnies pétrolières. Les cinq pays en présence s’engagent notamment à combattre la sacro-sainte clé de répartition des revenus pétroliers (de 50-50) pour tendre vers un 60-40, en leur faveur. Elles s’engagent également à se doter, quand ce n’est pas déjà le cas, de compagnies pétrolières nationales, ainsi qu’à renforcer leurs capacités de raffinage domestique pour rétablir une certaine équité dans le rapport de force. Le Qatar rejoint les cinq membres fondateurs dès 1961, avant l'Indonésie et la Libye (1962), Abou Dabi en 1967 (qui formera les Émirats arabes unis avec six de ses voisins en 1971), l'Algérie en 1969 puis le Nigéria en 1971. Le siège de l'organisation sera déplacé de Genève à Vienne en 1965.

Si les années 60 ont été marquées par un manque de cohésion et par des rivalités politiques rendant impossible toute entente entre les membres de l'Opep, l'arrivée au pouvoir de Mouammar Kadhafi en Libye en 1969 marque un premier tournant dans l'histoire du cartel des pays exportateurs. Quelques mois après le succès du coup d'État militaire contre la monarchie en place, celui qui est alors colonel des forces armées libyennes se distingue d'emblée par une politique volontariste visant à concrétiser les objectifs du panarabisme. Il exige en premier lieu une augmentation des prix "postés", à défaut de quoi il ordonnera l’arrêt total de la production pour les 21 compagnies pétrolières opérant sur le sol libyen.

"Un peuple qui a vécu cinq mille ans sans pétrole peut bien s’en passer pendant quelques années encore si cela lui permet d’obtenir ce qui lui revient de droit" déclare-t-il alors. À cette période, la Libye assure environ 30% de l'approvisionnement européen en pétrole et dans un marché déjà tendu, ses demandes ont été rapidement satisfaites, ce qui conduit notamment à une augmentation de 35 cents sur le prix posté. Ce succès constitue un basculement dans l'équilibre du pouvoir puisqu'il ouvre la voie aux autres pays producteurs qui obtiendront tour à tour des augmentations de prix postés et de pourcentages de taxes.

Les "sept sœurs" décident alors d'entreprendre, pour la première fois, des négociations avec un interlocuteur unique, l'Opep, comptant sur des dissensions internes pour négocier en position de force. Sauf que les 10 membres du cartel des pays exportateurs réunis à Téhéran en janvier 1971 font cause commune et parviennent à un accord qui prévoient une augmentation graduelle du prix du pétrole sur une période de cinq ans, avant que les compagnies concèdent une augmentation du prix plus importante encore quelques mois plus tard à Tripoli.

Premier choc pétrolier

Le pouvoir a changé de camp et les pays arabes de l'Opep n'hésiteront pas à user de leur influence nouvelle lors de la guerre du Kippour en 1973-1974, en décrétant un embargo pétrolier contre les alliés d'Israël, les États-Unis en tête. Ce qui déclenchera le premier choc pétrolier et une augmentation massive des prix, le baril ayant brutalement bondi de 3 à environ à 12 dollars, permettant aux pays producteurs de capitaliser sur leurs ressources pétrolières.

"L'embargo de 73-74 est le premier grand coup de l'Opep" confirme Benjamin Louvet, qui souligne qu'à partir de cet instant décisif, "le poids de l'Opep n'a cessé de croître, bien aidé par la baisse de la production dans d’autres pays dits "occidentaux" qui a rendu ces derniers dépendants du pétrole des membres de l'Opep".

L'Opep n'est par morte, la crise sanitaire l'a prouvé

À ceux qui annoncent le déclin -voire la mort de l'Opep- dans les années à venir sur fond de montée en puissance de la production des États-Unis au cours des dernières décennies, Benjamin Louvet répond que "c’est mal connaître le marché du pétrole". "Le premier élément, c'est que ce marché n'existe pas car il y a en réalité pleins de pétroles différents" indique-t-il. Et contrairement à ce que beaucoup pensent, les États-Unis (devenus le premier producteur mondial grâce à l'essor du schiste) "sont toujours dépendants des importations de pétrole brut dit "conventionnel" (d'une meilleure qualité que le pétrole de schiste extrait sur le sol américain), notamment en provenance du Moyen-Orient.

Benjamin Louvet rappelle en outre que "les membres de l'Opep contrôlent toujours aujourd'hui environ trois quarts des réserves prouvées et 42% de la production mondiale". "Leur poids est donc tout sauf négligeable, d'autant qu'ils ont eu l'intelligence de s'allier avec d'autres grands producteurs comme la Russie" ajoute-t-il.

Il existe en outre une "nuance énorme entre le pouvoir d'une organisation qui repose sur des compagnies pétrolières et le pouvoir d'un pays au sein duquel des centaines de compagnies privées opèrent" explique Benjamin Louvet. Avant de développer: "Quand l'Arabie Saoudite dit à Saudi Aramco de réduire sa production, le géant pétrolier ne discute pas. Pareil en Russie quand Vladimir Poutine réclame aux compagnies pétrolières des coupes de production. Aux États-Unis en revanche, l'administration n'a pas ce pouvoir et n'a aucun contrôle sur les groupes pétroliers".

À cela s'ajoute le fait que les pays membres de l'Opep, malgré leurs dissensions évidentes, "arrivent toujours à s'entendre pour défendre leurs intérêts communs". Benjamin Louvet estime donc que le cartel "reste un organisme fort avec un pouvoir conséquent", comme on a encore pu le constater lors de la crise sanitaire. "Les seuls vers qui on (y compris Donald Trump) a essayé de se tourner, c’est l’Opep. Ce sont des "swing producers", les seuls qui ont la capacité d’ajuster la production rapidement (le cartel a notamment décidé de baisser de près de 10 millions de barils par jour la production au plus fort de la crise, NDLR) et les seuls capable de réguler le marché."

L'expert conclut son exposé en rappelant qu'il "n'est pas du tout évident que les États-Unis puissent maintenir leur production au niveau actuel car l'ensemble du secteur du schiste n'est pas viable économiquement", et que la "production russe devrait baisser à compter de 2021". "Les derniers barils de pétrole seront donc très probablement extraits dans un des pays de l'Opep, qui disposent des seuils de rentabilité les plus faibles du secteur" souligne-t-il, pour illustrer le fait que le cartel pourrait bien garder la main sur le marché jusqu'à ce que ce dernier n'existe plus, dans plusieurs décennies de cela.

Quentin Soubranne - ©2020 BFM Bourse
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