(BFM Bourse) - Dans son rapport semestriel sur l'activisme actionnarial, la banque Lazard a compilé les prises de participation du gouvernement américain dans diverses sociétés cotées, parmi lesquelles Intel ou L3Harris. D'autres investissements dans la défense et l'IA pourraient survenir. Mais experts et dirigeants d'entreprises sont sceptiques.
L'image d'Épinal voudrait que la France soit un pays interventionniste, dont l'histoire est parsemée de nationalisations temporaires ou partielles. Alors que, de leur côté, les États-Unis restent le pays du "laissez-faire" économique, une philosophie héritée du XIXe siècle, et de la dérégulation qui aurait abouti à la grande crise financière de 2008-2009.
La réalité s'avère évidemment plus complexe. Ces récentes années, l'APE, l'agence des participations de l'État français, a plutôt tendance à essayer de privatiser des sociétés ou d'alléger son portefeuille. En témoigne, la mise en Bourse de FDJ (devenue FDJ United) en 2019 ou la privatisation, certes renvoyée désormais aux calendes grecques, d'Aéroports de Paris.
Du côté des États-Unis, le retour de Donald Trump au pouvoir a remis au goût du jour une certaine forme d'interventionnisme, qui s'est traduite par l'immixtion du gouvernement américain dans la vie des entreprises. Nombre de sociétés ont été sommées d'investir davantage sur le territoire américain, comme Apple.
Surtout le milliardaire n'a pas hésité depuis un an et demi à monter au capital de nombreuses entreprises quitte à marquer une rupture profonde avec l'héritage américain.
>> Accédez à nos analyses graphiques exclusives, et entrez dans la confidence du Portefeuille Trading
Environ 21 milliards de dollars engagés
"L'administration Trump a marqué un tournant majeur dans la politique industrielle américaine. Outre l'octroi de subventions telles que des prêts et des aides financières, l'administration Trump, dans le cadre de son deuxième mandat, acquiert désormais des participations dans des entreprises privées opérant dans des secteurs jugés essentiels à la sécurité nationale", résume le Center for Strategic and International Studies (CSIS), un cercle de réflexion non partisan.
"Le gouvernement américain est désormais actionnaire direct d'entreprises privées, s'écartant ainsi des approches traditionnelles fondées sur le marché en matière de compétitivité qui ont caractérisé la politique américaine depuis la fin de la guerre", ajoute-t-il.
Dans une étude sur l'actionnariat activiste publiée la semaine dernière, la banque Lazard chiffrait à 16 le nombre de sociétés dans lesquelles le gouvernement américain sous Donald Trump est entré au capital, pour un montant total d'engagement de 21 milliards de dollars.
Le cas le plus emblématique reste le groupe de semi-conducteurs Intel. Washington, via le département du Commerce, a pris une participation de 9,9% pour un total de 8,9 milliards de dollars. Depuis, le cours de l'action a été multipliée par cinq, grâce notamment à l'appétit du marché pour la thématique de l'intelligence artificielle et donc par dérivation pour les semi-conducteurs.
En juin dernier, Donald Trump s'était d'ailleurs attribué la renaissance d'Intel, la liant à la politique qu'il a mis en place pour reconstruire une chaîne d'approvisionnement pour les semi-conducteurs.
Ce qui ne manque pas de sel quand on sait que le pensionnaire de la Maison Blanche s'est servi du "Chips act", un texte qui date de l'administration Biden, pour entrer au capital d'Intel. L'exécutif américain avait converti des subventions issues de cette loi en actions.
La défense et l'IA ciblées
Lazard rappelle qu'outre Intel, l'administration a utilisé le même procédé (via le Chips act donc) pour plusieurs entreprises spécialisées dans l'informatique quantique, comme Rigetti ou Infleqtion.
Autre prise de participations notable, celle de 1 milliard de dollars prise par le département de la Défense américaine dans l'activité missile du groupe de défense L3Harris, dont la capitalisation boursière s'élève autour de 54 milliards de dollars.
L'administration Trump s'est également focalisée sur les terres rares, notamment l'an dernier. Le département de la défense avait annoncé une prise de participation de 10% (pour 36 millions de dollars) dans le canadien Trilogy Metals, spécialiste de l'exploration minière. L'action avait alors grimpé de 250%.
En juillet de la même année, l'exécutif américain avait également annoncé un accord pour investir 400 millions de dollars au capital de MP Material stock, spécialisé dans la production d'aimants permanents (utilisés pour les systèmes électromécanique), qui se base sur des matériaux présents dans les terres rares. Le titre avait pris 50% sur une séance.
Le but reste de contrer l'hégémonie de la Chine dans les terres rares et la chaîne d'approvisionnement des batteries. La Chine représente environ 69% de la production de minerais de terre rares dans le monde contre 12% pour les États-Unis, selon l'Institut polytechnique de Paris.
D'autres secteurs sont probablement dans le collimateur de Washington. Donald Trump a lui-même déclaré le mois dernier que l'exécutif américain pourrait prendre des participations dans des groupes d'intelligence artificielle (IA), telles qu'OpenAI, Anthropic ou xAI, arguant qu'il valait mieux faire de ces entreprises des "alliés". La semaine dernière, le Financial Times rapportaitqu'OpenAI aurait elle-même proposé au gouvernement américain de prendre 5% de son capital de sorte à s'attirer les bonnes grâces de l'administration Trump.
Le secrétaire au Commerce, Howard Lutnick, avait lui affirmé l'an passé que Washington songeait à entrer au capital de groupes de défense, citant explicitement Lockheed Martin.
"Je veux dire, Lockheed Martin tire 97% de son chiffre d'affaires du gouvernement américain. C'est pratiquement une branche du gouvernement américain", avait déclaré le membre de l'exécutif américain.
"Entreprise zombie"
Reste que cette politique de prise de participation a certes ses avantages, comme le fait de stabiliser des entreprises jugées critiques tout en envoyant un signal d'attractivité auprès des investisseurs privés. Mais aussi ses inconvénients.
"En détenant une participation, le gouvernement pourrait être en mesure d’exercer une influence sur l’orientation stratégique d’une entreprise, ce qui pourrait l’amener à imposer des décisions qui ne servent pas au mieux les intérêts financiers à long terme de l’entreprise ou de ses actionnaires (mais qui pourraient mieux répondre aux objectifs de politique nationale)", rappelle le CSIS.
"Il existe également des conflits potentiels entre le rôle du gouvernement en tant qu’investisseur dans une entreprise particulière et son rôle de régulateur (par exemple, en matière de contrôle des exportations) vis-à-vis des entreprises de l’ensemble du secteur", rappelle l'organisme.
Le CSIS évoque également un risque de "copinage", qui entraînerait une forme de favoritisme pour les sociétés à capitaux publics, et amoindrirait ainsi la concurrence.
"Le soutien de l’État pourrait servir de 'maintien artificiel' indéfini à une entreprise 'zombie' ou entraîner un surinvestissement dans des projets non rentables. Les décisions d’investissement et d’embauche risquent d’être influencées par des contraintes politiques plutôt que par la rentabilité", note encore le CSIS.
Surtout, les dirigeants américains ne voient pas forcément ces montées au capital d'un bon œil.
Bill Gates, co-fondateur de Microsoft et ex-homme le plus riche du monde, a clairement exprimé ses doutes.
"Washington soutient-il une technologie naissante dans l’intérêt du pays et traite-t-il toutes les entreprises sur un pied d’égalité, ou bien se constitue-t-il un portefeuille qu’il entend ensuite protéger ?", s’est-il interrogé en juin sur CNBC, selon des propos repris par livemint.com. Le dirigeant a ajouté que les règles du jeu étaient "assez floues" à l’heure actuelle.
En août 2025, Forbes rapportait que plusieurs dirigeants d'entreprises souhaitant garder l'anonymat redoutaient "un dangereux précédent" avec Intel (chez qui l'État américain n'a toutefois pas de représentant au conseil d'administration). Ces directeurs généraux redoutaient que Washington intervienne dans leurs opérations et restreigne leurs capacités d'innovation.
"L'administration déstabilise le marché"
Dans un éditorial paru en février dans le Wall Street Journal, Robert Pozen, un ancien financier qui enseigne désormais au MIT Sloane, jugeait qu'en "acquérant des participations dans des entreprises privées, l'administration Trump déstabilise les marchés".
L'expert fustige une absence de cohérence, avec aucun cadre détaillant les critères, les raisons de ces investissements, ni comment le gouvernement prévoit sa sortie.
"Le processus de sélection des entreprises en vue d'investissements en capital n'étant pas clairement défini, les acteurs du marché se demandent si ce choix n'est pas avant tout politique", écrivait-il.
Robert Pozen souligne que Donald Trump lui-même a acquis des obligations Intel peu de temps après que son administration a finalisé son investissement.
"Même si cela n’est pas illégal, cela donne une image inquiétante. En l’absence de garde-fous clairs, l’utilisation du pouvoir économique par M. Trump semble indissociable de ses intérêts personnels", soulignait-il.
La plupart des entreprises dans lesquelles a investi l'Etat américain se sont envolées en Bourse dans la foulée de l'annonce. Ce qui perturbe le marché, les investisseurs favorisant une société pour ses connexions politiques plus que pour ses fondamentaux, avançait-t-il encore.
"Dans le même temps, les entreprises concurrentes — celles qui opèrent dans les mêmes secteurs mais qui n’ont pas de liens avec Washington — subissent un effet dissuasif. Si leur concurrent bénéficie d’un investissement en capital de la part du gouvernement américain, il leur est plus difficile de lever des fonds et de remporter des contrats" pointait encore Robert Pozen.
"Comme l’a déclaré James Litinsky, le directeur général de MP Materials, lors d’une conférence téléphonique sur les résultats : 'À très court terme, l’administration s’est assurée que nous disposions d’un champion national performant en la personne de MP'", soulignait l'expert.
Et Pozen de conclure que Trump est devenu "déstabilisateur en chef, introduisant une imprévisibilité qui sape la confiance dont dépendent des marchés sains".
En octobre dernier, le Clark center, une organisation dépendant de l'Université de Chicago, réputée très libéral, avait sondé des économistes sur les prises de participation de l'État américain dans des entreprises cotées. Une large majorité d'entre eux (67%) donnaient raison à l'idée que de telles initiatives nuisaient à la performance des sociétés en question.
Campbell Harvey, de la Fuqa School of Business, expliquait que le gouvernement risquait de mettre ses priorités à l'agenda au détriment de celle des autres actionnaires, ce qui conduit à une mauvaise allocation du capital.
