Bourse > Actualités > Interviews > Martial Descoutures : "Les valorisations des biotechs ne sont pas aberrantes"

Martial Descoutures : "Les valorisations des biotechs ne sont pas aberrantes"

Martial DescouturesMartial Descoutures

(Tradingsat.com) - Sept sociétés de biotechnologie ont été introduites en bourse depuis le début de l’année : Poxel, Ose Pharma, Cerenis, Plant Advanced Technologies, Sensorion, Abivax, Biophytis. Un mouvement sans doute appelé à se poursuivre selon Martial Descoutures, analyste Pharma / Biotech chez Invest Securities.

Tradingsat.com : Le secteur s’est considérablement étoffé ces derniers temps. Comment expliquez-vous cet afflux ?

Martial Descoutures : Si on englobe les medtechs [sociétés de technologie médicale, ndlr], il y a eu plus d’une douzaine d’introductions dans le secteur au sens large, c’est beaucoup, et cela s’est poursuivi jusqu’au mois de juillet. Si l’on peut s’attendre à une pause avec l’été, il est probable que le mouvement va se poursuivre sur la seconde partie de l’année. Il y a un véritable boom de la biotech, qui s’explique en premier lieu par le niveau élevé de la recherche fondamentale en France. C’est le cas en particulier dans certaines aires thérapeutiques comme la cardiologie et en cancérologie. L’émergence et la montée en puissance des biotechs aujourd’hui s’inscrit dans la continuité de travaux de recherche et développement menés bien en amont. Par exemple, une société très en vue comme Innate Pharma, a débuté ses travaux dans l’immunothérapie dans les années 80. Tout cela se concrétise vingt ans après.

Tradingsat.com : Comment innove-t-on aujourd’hui en cardiologie et en oncologie qui sont de très gros marchés ?

Martial Descoutures : L’oncologie est plutôt un « marché de valeur » sur lequel il est plus « facile » d’innover ou de trouver des niches de traitement permettant de valoriser l’innovation, comme avec l’immunothérapie dont fait partie la nouvelle classe thérapeutique des « inhibiteurs de points de contrôle ». Des produits comme Opdivo de Bristol-Myers Squibb ou Keytruda de Merck & Co coûtent environ 150 000 dollars par an. En parallèle, la cardiologie fait plutôt figure de « mass market » avec de gros volumes sur des pathologie soignées par des médicaments largement « génériqués ». L’innovation existe, Celyad le prouve avec sa thérapie cellulaire contre l’insuffisance cardiaque, mais elle est plus compliquée à démontrer. La stratégie consiste alors à cibler des populations très spécifiques. Le meilleur exemple est Quantum Genomics. Le marché de l’hypertension artérielle visé par la société représente encore un chiffre d’affaires de plusieurs milliards de dollars, mais il est désormais essentiellement réalisé par les médicaments génériques. Quantum Genomics cherche donc à cibler une population très spécifique en « échappement thérapeutique », chez qui les traitements existants ne font plus d’effet.

Tradingsat.com : Innate Pharma ou OSE Pharma sont considérées comme à la pointe de l’immunothérapie anticancéreuse. Quels sont les mécanismes et les enjeux ?

Martial Descoutures : L’immunothérapie anticancéreuse cherche à tirer parti des propres défenses immunitaires du patient pour combattre le cancer. Les cellules cancéreuses sont capables d’empêcher l’activation des cellules de défenses comme par exemple les lymphocytes T. Elles savent réduire la réaction immunitaire en activant des verrous, sorte de « points de contrôle ». Pour déverrouiller l’immunité, on utilise des anticorps spécifiques, les « inhibiteurs de points de contrôle ». Les plus prometteurs sont les anticorps dits « anti PD1/PD-L1 » qui visent à bloquer l’interaction entre la protéine PD-1, présente à la surface des lymphocytes T, et le ligand PD-L1, exprimé à la surface de certaines cellules cancéreuses.

Le but est de casser cette liaison qui rend la cellule tumorale invisible pour le système immunitaire. C’est le mode d’action de l’Opdivo de BMS ou du Keytruda de Merck & Co. Cinq grands acteurs mondiaux ont développé ce type de molécule. Outre les américains BMS et Merck & Co, il s’agit des européens Astrezeneca et Roche et du partenariat entre Pfizer et Merck KGgaA. Pour se différencier aujourd’hui, ces grands labos travaillent sur des combinaisons de traitement. C’est là que les biotechs entrent en jeu, et tout particulièrement Innate Pharma, qui a signé deux partenariats, l’un avec BMS, l’autre avec Astrazeneca. Cela ferait tout à fait sens également pour une société comme OSE Pharma de conclure de tels partenariats.

Tradingsat.com : Quelle différence avec l’immunothérapie par cellules « CAR T » développée par Cellectis ou Celyad ?

Martial Descoutures : Les cellules « CAR T » constituent une nouvelle voie de l’immunothérapie fondée sur la modification directe des gènes de la cellule T. Contrairement aux « inhibiteurs de points de contrôle », il ne s’agit pas de casser une liaison existante entre un ligand et un récepteur, mais de créer de « faux » récepteurs. Ces récepteurs dits « chimériques », ou CARs (pour Chimeric Antigen Receptors), seront exprimés à la surface des lymphocytes T et dirigés contre des cellules cancéreuses ciblées. Cela nécessite de maitriser l’ingénierie des génomes, domaine dans lequel Cellectis fait figure de pionnier. Pour Celyad, l’entrée dans le domaine de l’immuno-oncologie est beaucoup plus récente. Elle date de l’acquisition en début d’année du portefeuille de thérapies cellulaires CAR T-Cell d’Oncyte, la division oncologie de la biotech américaine Celdara Medical.

Tradingsat.com : Quel impact ces avancées ont-elles sur les valorisations ?

Martial Descoutures : La « maturation » de la biotechnologie française s’est traduite au premier semestre par une surperformance de l’indice Next Biotech par rapport à l’indice Nasdaq Biotechnology. Les publications de résultats cliniques ont joué un rôle dans cette évolution, à l’image des résultats de phase IIa d’Adocia sur son insuline humaine rapide Hinsbet, ou encore de l’analyse de futilité réussie pour le traitement C-Cure de Celyad dans l’insuffisance cardiaque. Autre catalyseur clé : les signatures de partenariats. Après l’accord d’Adocia avec Eli Lilly fin 2014, Innate Pharma a conclu un deal record de 1,3 milliard de dollars avec Astrazeneca. La spéculation a joué son rôle également, avec les rumeurs d’offre de Pfizer sur Cellectis… Enfin, la visibilité à l’international des sociétés biotechs françaises a franchi un cap. La dernière levée de fonds de DBV Technologies aux Etats-Unis, largement sursouscrite, le prouve. DBV Technologies et Cellectis sont d’ailleurs cotées au Nasdaq, sans oublier les nombreux placements privés de sociétés biotechs françaises auprès d’investisseurs spécialisés américains qui s'accompagnent à chaque fois d’une forte progression des volumes d’échange et d’un bond en termes de valorisation.

Tradingsat.com : Voyez-vous un risque de bulle sur les biotechs françaises ?

Martial Descoutures : Il n’y a rien d’aberrant en termes de valorisation. Le marché valorise le « newsflow » : les avancées cliniques et les signatures de partenariats. Cela varie logiquement en fonction des aires thérapeutiques, selon que la société s’adresse à un marché de niche ou de mass, et cela dépend bien sûr aussi du stade de développement du portefeuille clinique. Ensuite, l’analyse se fait au cas par cas. Aujourd’hui, les produits candidats de Cellectis n’en sont pas encore à la phase 1, mais son potentiel en immunothérapie oncologique est jugé immense soutenu en plus par deux partenaires (Pfizer et Servier), ce qui se traduit par capitalisation boursière de 1,3 milliard d’euros. Par comparaison, Transgene a deux produits prêts à entrer en phase III mais ne vaut que 120 millions d'euros en Bourse.

Tradingsat.com : Quelles sont les valeurs qui vous semblent les plus prometteuses pour les prochains mois ?

Martial Descoutures : Je suis à l’achat sur 70% de mon univers de valeurs dans le secteur, ce qui prouve bien ma confiance dans l’ensemble de la thématique. Pour le court / moyen terme, je retiendrais en priorité Innate Pharma, Celyad et Erytech. Innate Pharma pour son positionnement de pointe en immunothérapie anti-cancéreuse, avec deux partenariats majeurs déjà conclus avec Bristol-Myers Squibb et Astrazeneca. Celyad divulguera ses résultats de phase III de C-Cure et les résultats de phase I de leur plateforme CAR-T au S1 2016. Avec Erytech, il s’agit de miser sur la stratégie employée pour pénétrer le marché américain avec potentiellement un accord de licence aux Etats-Unis pour le traitement affameur de tumeurs Graspa. A court terme, il faudra aussi guetter l’annonce du dépôt du dossier de demande de commercialisation pour l’Europe.

Je donne mon avis

TÉLÉCHARGEZ GRATUITEMENT L’APPLI
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez nos CGU et l'utilisation de cookies afin de réaliser des statistiques d'audiences et vous proposer une navigation optimale, la possibilité de partager des contenus sur des réseaux sociaux ainsi que des services et offres adaptés à vos centres d'intérêts.
Pour en savoir plus et paramétrer les cookies...